L’Enfant céleste de Maud Simonnot, ou l’unicité de l’être

L'Enfant céleste de Maud Simonnot
Copyright : L'Observatoire

S’il est dit qu’être « différent » est une force, il n’est pas moins vrai que cette singularité se révèle, à bien des égards, difficile à vivre au quotidien pour l’être concerné. Maud Simonnot, écrivaine française née en 1979, traite avec délicatesse de cette question dans son premier roman intitulé L’Enfant céleste, une parution des éditions de l’Observatoire. Elle choisit céans de montrer l’inconfort au monde d’une mère et son garçon de dix ans, deux êtres émerveillés par la trajectoire de vie de Tycho Brahe (1546-1601), astronome danois connu pour la grande précision de ses observations astronomiques.

Une inadaptation au monde

Maud Simonnot conte ainsi l’histoire de Mary et Célian, deux âmes que l’on découvre au moment où Pierre décide de quitter Mary, « ne [pouvant] pas faire l’amour sans amour » explique-t-il. Mary se retrouve de la sorte, en début d’énonciation, perdue dans ses émotions : elle n’arrive pas à dépasser son mal-être, son mal-amour, qu’elle compare à celui possiblement connu par Emily Dickinson, grande poétesse américaine du XIXe siècle qui, déçue d’une passion amoureuse, aurait passé ses journées à composer des poèmes recluse en son antre.

Célian, quant à lui, évolue tant bien que mal en milieu scolaire. Il s’ennuie grandement, possiblement plus que ses camarades de classe qu’il observe du coin de l’œil. Il est « déconcentré », selon la maîtresse ; « surdoué », suggère le père de Rosalie. De l’un ou l’autre état, Célian est sans conteste un jeune garçon qu’une « démarcation invisible […] sépare des autres ». Il envie les animaux libres de leur mouvement et s’enamoure de la nature et ses trésors. Il constitue d’ailleurs un herbier auquel il tient beaucoup : il se charge de ramasser les feuilles cartographiant son environnement, et Mary use de ses crayons et pinceaux pour leur rendre éclat par l’illustration.

Mary et Célian souffrent tous deux de leur quotidien. Le départ de Pierre ravive le sentiment d’abandon éprouvé par Mary lors du suicide de son père, des années auparavant. Les séances avec Marceline sa psychanalyste ne mènent à rien ; les conversations avec sa mère, collectionneuse de plantes rares, non plus. L’extrême attention au monde de Célian l’isole dans une bulle de solitude. Il est le petit garçon défenseur d’une sauterelle, celui aussi qui se laisse émerveiller par une plume virevoltante alors qu’il chante dans une chorale. Il est celui qui capte également les odeurs et les variations de lumière. Il est « différent », d’une différence si peu commune qu’elle incommode l’autorité scolaire.

Mary et Célian sont fascinés par l’existence de Tycho Brahe : avant de pouvoir se concentrer sur la « mécanique céleste », l’astronome en devenir a dû affronter de multiples obstacles car lui aussi était considéré comme « différent » par ses pairs. Son unicité est devenue sa force. Il a bravé les interdits pour vivre « autonome », vocable dont Maud Simonnot donne l’étymologie – auto-nomos, « qui se donne à soi-même sa propre loi ».

Combien de fois dans une vie réalise-t-on vraiment ce dont on a envie ?

Un départ salvateur

Pour que, peut-être, ces « blessures de l’enfance » et « de l’amour » aient le temps de cicatriser, Mary s’envole avec Célian en direction de l’île de Ven, en Scandinavie, où a longtemps vécu Tycho Brahe. Cette mère célibataire ne se fixe pas d’objectif spécifique : cette déconnexion au plus près de la nature ne pourrait que leur faire du bien. Les emplir d’une certaine légèreté. Les rapprocher de la destinée de Tycho Brahe.

D’origine noble, ce Danois était destiné à une carrière prestigieuse et à une demoiselle de rang princier. Il refuse pourtant tout bonnement ces honneurs pour se lancer « à corps perdu » dans l’astronomie, aux côtés d’une femme, jugée simple paysanne, qu’il épouse contre l’avis populaire. L’extrême attention de Tycho Brahe au ciel lui permettra de faire des découvertes inattendues et de cartographier l’immensité céleste mieux que ses prédécesseurs.

Marchant sur les traces de cet homme, Mary et Célian entrent en contact avec la nature (dans sa dimension poétique) et la littérature. Au cours de ce voyage, ils rencontrent également trois êtres atypiques : un universitaire spécialiste de l’œuvre de Shakespeare, une femme de fière volonté, et son cousin venu remettre en état le domaine de son père disparu. Chaque protagoniste possède ici son lot de souvenirs, de regrets et de nostalgie.

Maud Simonnot choisit de traiter des émotions de ses personnages au moyen d’une polyphonie finement élaborée. Mary et Célian sont ceux qui narrent cette histoire, avec douceur, s’exprimant tous deux à la première personne du singulier à tour de rôle. Il semblerait que la voix prédominante soit ici celle de la mère, puisque c’est elle qui prend les décisions les plus importantes et qui motive donc l’avènement de certains événements. Les réflexions de son fils ne sont pourtant pas accessoires : elles dévoilent les qualités de chacun et témoignent de l’étendue de sa singularité.

Une nature, une poésie

À travers L’Enfant céleste, Maud Simonnot propose à ses lecteurs·trices un véritable voyage en terre de poésie : l’atmosphère du roman est volontiers romantique. Cette sensibilité est soulignée par les champs lexicaux de la contemplation, de la lumière et des ambiances. La beauté des lieux parcourus par les personnages du roman est ici décrite avec minutie.

Mary et Célian quitte d’abord la ville pour la campagne se recueillant un temps dans la maison de « Granny », la grand-mère de Célian, mère de Mary. Célian paraît davantage épanoui en ce site, à proximité de la faune et la flore ; Mary revit en ces terres ses désirs d’enfance. Quand tous deux arrivent en Suède, ils sont ébahis par la splendeur de l’endroit. Progressivement, la campagne, source de bien-être, et l’île de Ven, lieu de renouveau, ne forment qu’un dans l’imaginaire de Mary : une sorte de parenthèse enchantée bienvenue pour cette femme bouleversée et son fils.

La forêt bordant la pension est exactement celle où j’ai marché dans mes rêves cet hiver mais c’est, aussi, celle de mon enfance. C’est le même feuillage argenté des bouleaux contre le ciel pur, les mêmes petites stellaires à la blancheur éclatante parsemant les talus, les mêmes rayons du soleil sur la mousse. D’odeur en odeur ainsi se reforme ma mémoire de fille aux cheveux emmêlés et aux bras égratignés à force de grimper dans les arbres, de franchir les buissons de ronce en espérant disparaître avec les animaux sauvages, jusqu’à ce que les fins d’été viennent contraindre mes jeux et ma liberté.

Cette île de Ven est par ailleurs le lieu choisi par Tycho Brahe pour ériger son observatoire. Maud Simonnot, décrivant le ciel étoilé comme le « refuge […] des marginaux et des poètes », crée ainsi tout le long de son énonciation un parallèle entre l’épopée de l’illustre astronome qui a su tirer avantage de ses excentricités, et celle de ses deux personnages principaux, modestes aspirants à la quiétude de l’esprit.

Une écriture d’impressions

Maud Simonnot offre en somme une lecture dans laquelle se dévoilent par impressions l’intimité d’une mère et celle de son fils. Mary et Célian rêvent tous deux de s’affranchir de leur quotidien : la première, écorchée vive, espère ne plus souffrir à cause de Pierre qui la hante malgré son éloignement physique ; le deuxième, rêveur incompris, appréhende l’hostilité des « autres » qui ne comprennent pas toujours son essence véritable. En rapprochant leur expérience, particulièrement celle de Célian, de celle de Tycho Brahe, la romancière développe l’idée que l’unicité de tout être peut mener à une existence, certes marginale, mais « brillante et libre ».

Maud Simonnot opte ici pour de courts chapitres organisés en trois parties au titre évocateur. Cette concision lui permet de resserrer son énonciation sur des moments précis de la vie de ses personnages principaux, d’aller à l’essentiel quant à leurs sentiments et émotions. Elle traite de la sorte les thématiques de l’abandon, de la différence et de la solitude. Il est intéressant de noter en outre que de nombreuses réflexions sur la littérature émergent en ce texte, notamment portées par le spécialiste de Shakespeare, qui est dit persuadé de l’influence de Tycho Brahe sur le dramaturge anglais. Bien d’autres œuvres sont ici soulignées, dont le poème d’Alfred Lord Tennyson intitulé Maud et celui de Borges intitulé L’Autre Tigre.

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