Rassemblez vous en mon nom de Maya Angelou, un combat dans l’adversité

Rassemblez-vous en mon nom de Maya Angelou
Copyright : Noir sur Blanc

Écrivaine, poétesse, actrice et grande militante pour les droits civiques états-unienne, Maya Angelou (1928-2014) est notablement connue pour ses sept volumes à caractère autobiographique dans lesquels elle traite des notions d’identité, de maternité, de racisme et de culture lettrée. En cette rentrée littéraire, le deuxième volume de cette série paraît au sein de la collection « Notabilia » des éditions Noir sur Blanc. Maya Angelou y expose son combat et son aspiration à une vie meilleure, une lutte qu’elle mène en tant que femme, en tant que mère et en tant que Noire au cœur des années 1940 aux États-Unis.

L’essayiste assimile cette lutte singulière à une « guerre » menée quotidiennement « dans les ghettos ». Elle démarre son récit intitulé Rassemblez-vous en mon nom, traduit ici par Christiane Besse, par la grande fête célébrant la victoire de « l’Oncle Sam »[1] au cours de la Seconde Guerre mondiale, et oppose cette réussite historique à celle espérée par la communauté afro-américaine. Elle choisit comme point de départ son expérience personnelle pour dévoiler ce à quoi aspirent les femmes de son époque et montrer la complexité d’atteindre ces rêves de grandeur pour une mère célibataire. Elle explore aussi nécessairement les différences sociales et sociétales observées entre les Noirs et les Blancs.

Thus we lived through a major war. The question in the ghettos was, Can we make it through a minor peace?[2]
Nous avions survécu à une grande guerre. Et, dans les ghettos, la question devint : « Pourrons-nous survivre à une petite paix ? »

Un rêve féminin

Si Rassemblez-vous en mon nom commence symboliquement par la fin d’une guerre gagnée « tous ensemble, Noirs et Blancs », la réalité de Maya Angelou, née Marguerite Annie Johnson, surnommée « Rita » par ses pairs, est bien moins glorieuse. Elle a alors dix-sept ans, un bébé de deux mois, et vit dans la maison familiale.

Suite à son accouchement, Rita préfère mettre fin à ses études – se sentant coupable de sa propre situation et trop fière pour accepter l’aide de sa mère – et part en quête d’une véritable place au monde. Elle est alors « terriblement vieille, affreusement jeune », mais rêve, à l’image de « n’importe quelle fille de [son] âge », d’amour. Elle espère trouver un « prince charmant qui surgirait sans crier gare en [lui] tendant une corne d’abondance », un homme qui serait prêt à s’engager envers elle et qui l’aimerait elle autant que son enfant.

He would come. He would. Just walk into my life, see me and fall everlastingly in love.
Il viendrait. Oui, il viendrait. Il entrerait tout d’un coup dans ma vie, il me verrait et tomberait amoureux de moi pour l’éternité.

La réalité, bien sûr, est à des années-lumière de ces considérations. Maya Angelou juxtapose ces rêves de tendresse et de dévotion masculines à la violence des relations connue par Rita. On découvre une jeune femme blessée à maintes reprises par des hommes agissant qu’avec leurs propres intérêts à l’esprit. La brutalité de ces méfaits paraît d’autant plus tangible qu’elle est exacerbée par la naïveté de Rita. Maya Angelou ne dissimule nullement sa crédulité d’antan, au contraire, et le ton employé tout au long de sa narration témoigne de sa jeunesse d’alors.

Rita est une femme à la fois candide et intelligente, consciente de la dureté de son monde envers les femmes. Elle choisit d’affronter les obstacles à mesure qu’ils se présentent et, il semblerait ici, que Maya Angelou narre sans tabou ses moments intimes, même les moins glorieux. Elle décompose son récit en de multiples chapitres courts, relatant chacun une de ses aventures singulières. Rita se montre ainsi rebelle, volontaire, parfois sans pitié envers d’autres femmes, puisqu’elle devient à ses heures les plus sombres proxénète. C’est aussi une femme désabusée qui va connaître elle-même la prostitution. Une femme plurielle qui passe en somme par toutes les situations inimaginables, dans un contexte social très dur pour les jeunes femmes noires mères célibataires.

I had managed in a few tense years to become a snob on all levels, racial, cultural and intellectual. I was a madam and thought myself morally superior to the whores. I was a waitress and believed myself cleverer than the customers I served. I was a lonely unmarried mother and held myself to be freer than the married women I met.
J’avais réussi, en quelques années intenses, à devenir une snob sur tous les plans : racial, culturel et intellectuel. Tenancière, je me considérais comme moralement supérieure aux putains. Serveuse, je me croyais plus intelligente que les clients. Mère célibataire et solitaire, je me tenais pour plus libre que les femmes mariées que je rencontrais.

Une maternité à assumer

À travers l’histoire de Rita, on découvre aussi ce que représente une mère célibataire pour la société états-unienne des années 1940. On devine en ces lieux un monde hostile, loin d’être bienveillant envers les femmes et leur nouveau-né, n’ayant aucunement la prétention de vouloir les « aider ».

Désireuse de donner à son « merveilleux fils » un destin correct, Rita se fixe un objectif formel : « [quitter] la maison, [trouver] du travail et [montrer] au monde entier […] qu'[elle est] égale à [son] orgueil et supérieure à [ses] ambitions ». Rassemblez-vous en mon nom est en ce sens le témoignage audacieux d’une mère inexpérimentée en quête d’idéal, prête à tout pour s’en sortir et offrir à son bébé un foyer décent. Elle se heurte nonobstant à une société indisposée à lui porter secours : Maya Angelou montre ses difficultés pécuniaires d’antan et expose dans un même temps ses choix de vie hâtifs comme réponses à ces problématiques.

Rita doit se débrouiller seule et travailler d’arrache-pied afin de subsister. Son emploi du temps ne lui permet donc pas de s’occuper en parallèle d’un bébé. Il devient très vite nécessaire qu’elle trouve une personne à qui laisser son garçon, qu’importe les risques que cela comprend puisqu’il en va de leur survie à eux deux. Plusieurs fois il est question dans ce texte de trouver une nourrice à Guy, une personne en laquelle Rita peut avoir pleinement confiance. La jeune femme, là encore ingénue, va pleinement prendre conscience de sa maternité quand, lors d’une de ses mésaventures, elle apprend à ses dépens qu’un enfant ne doit pas être pensé comme une extension de soi, mais comme un être ayant son existence propre.

Separate from my boundaries, I had not known before that he had and would have a life beyond being my son, my pretty baby, my cute doll, my charge.
Je n’avais jamais compris jusqu’ici que, hors de mes frontières, il avait et continuerait d’avoir une vie, qu’il n’était pas seulement mon fils, mon mignon bébé, ma jolie poupée, ma responsabilité.

Maya Angelou montre de la sorte comment sa maternité a influencé l’évolution de son caractère, son véritable passage de l’adolescence à l’âge adulte. Rita devient, à mesure des pages de ce livre tournées, une femme en pleine mesure d’appréhender l’impact de ses agissements sur l’être qui dépend alors complètement d’elle, son fils. La conclusion de ce récit est, par ailleurs, à cet égard particulièrement intéressante.

Un racisme sournois

Maya Angelou traite surtout au sein de Rassemblez-vous en mon nom de racisme, spécifiquement des différences de traitement que Rita observe entre les Noirs et les Blancs qu’elle côtoie. Comme susmentionné, l’essayiste démarre son récit par un prologue décrivant la confusion et la désillusion des communautés afro-américaines suite à la victoire des États-Unis lors de la Seconde Guerre mondiale.

There was no need to discuss racial prejudice. Hadn’t we all, black and white, just snatched the remaining Jews from the hell of concentration camps? Race prejudice was dead. A mistake made by a young country. Something to be forgiven as an unpleasant act committed by an intoxicated friend.
Plus besoin de discuter du préjugé racial. Ne venions-nous pas tous ensemble, Noirs et Blancs, d’arracher ce qui restait de juifs à l’enfer des camps de concentration ? Le racisme était mort. Une erreur commise par un jeune pays. Une chose à oublier au même titre que la conduite déplaisante d’un ami en état d’ivresse.

Il est communément attendu de ces communautés afro-américaines que soit subséquemment reconnue leur égalité vis-à-vis des communautés blanches, puisque « ensemble, Noirs et Blancs » ont permis le triomphe de la nation états-unienne. Ce nouvel « ordre racial » ne se matérialise finalement pas, engendrant une certaine frustration au sein des quartiers noirs du pays.

Maya Angelou dévoile ici ô combien les différences sociales et sociétales restent importantes entre Noirs et Blancs. Elle révèle en outre, à travers un vocabulaire marqué par le doute, la profonde ignorance de Rita à l’égard des Blancs dont cette dernière ne « connaît » les us et coutumes que par le biais des on-dit des siens. En réalité, les deux communautés n’ont que peu de contact, et quand c’est le cas, on peut noter la déférence avec laquelle les Noirs doivent évoluer en présence de leurs « antagonistes ».

The town was halved by railroad tracks, the swift Red River and racial prejudice. Whites lived on the town’s small rise (it couldn’t be called a hill), while blacks lived in what had been known since slavery as “the Quarters.”
La ville était divisée par la ligne du chemin de fer, l’impétueuse rivière Rouge et le préjugé racial. Les Blancs occupaient la petite hauteur (impossible de la qualifier de colline) de la ville tandis que les Noirs habitaient ce que depuis le temps de l’esclavage on appelait « les Quartiers ».

Il peut être intéressant de noter aussi que Rita, encore jeune et téméraire, fait face au racisme différemment de sa grand-mère : là où elle présente une attitude de défi, son aïeule opte pour un pragmatisme de survie, ayant probablement appris par expérience que le mépris et le défi envers un Blanc ne sont que sources de plus gros ennuis.

Maya Angelou souligne en définitive dans cet écrit les caractéristiques d’un racisme sournois, hérité d’un passé historique qu’elle déplore. Elle mentionne par ailleurs l’esclavage comme point de départ des comportements et des réactions des Noirs devant l’Homme blanc. Elle joue sur le lexique qu’elle emploie et use volontiers de mots antonymes pour réaffirmer ces différences (elle oppose, par exemple, l’image de la colombe à celle du corbeau). Son absolue franchise passe parfois des termes choisis absolument incisifs.

Un texte essentiel

Maya Angelou dessine en somme le portrait d’une certaine Amérique des années 1940. Elle décrit avec attention et sans langue de bois les conditions de vie des Afro-⁠Américains aux États-Unis en montrant son propre parcours, semé d’embûches. Ainsi on découvre une société peu accueillante pour une jeune mère célibataire noire, et la crudité avec laquelle l’écrivaine approche son quotidien dans ce récit rend l’entièrement de son histoire personnelle absolument essentielle pour comprendre l’Histoire collective noire de ce pays.

L’autobiographe dépeint en outre ses relations – familiales comme sentimentales – tumultueuses et montre particulièrement comment à chaque étape de sa vie, la littérature, la musique et la danse, lui permettent de s’émanciper ponctuellement de ses challenges de tous les jours. Cette « petite paix » escomptée en préambule de son énonciation est sans doute véritablement possible par ces intermédiaires culturels.

Life, as far as I had deduced it, was a series of opposites: black/white, up/down, life/death, rich/poor, love/hate, happy/sad, and no mitigating areas in between. It followed Crime/Punishment.
La vie, d’après ce que j’avais pu en conclure jusqu’ici, était une série de contraires : Noir/Blanc, dessus/dessous, vie/mort, riche/pauvre, amour/haine, heureux/malheureux, sans zones de compromis intermédiaires. D’où la logique crime/châtiment.

Notes    [ + ]

  1. Maya Angelou désigne les États-Unis par l’appellation anglophone Uncle Sam, traduit littéralement ici « Oncle Sam ». Cette personnification nationale du gouvernement fédéral des États-Unis se popularise au moment de la Guerre anglo-américaine de 1812 : les initiales U.S. de United States (of America) deviennent alors Uncle Sam.
  2. Toutes les citations en langue anglaise de cette chronique sont issues du texte original de Maya Angelou pour l’édition de Gather Together in My Name parue chez Random House. La version française de ces citations est la traduction offerte par Christiane Besse au sein de Rassemblez-vous en mon nom, ouvrage de la collection « Notabilia » de la maison d’édition Noir sur Blanc.

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