Lorsque le dernier arbre de Michael Christie, une famille telle une forêt

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Dans son roman intitulé Lorsque le dernier arbre dans l’édition française, Michael Christie, traduit de l’anglais par Sarah Gurcel, conte l’histoire d’une même famille sur plusieurs générations au moyen d’une structure littéraire élaborée rappelant le tronc d’un arbre. Il offre ainsi l’épopée singulière d’êtres cherchant un sens à leur vie, tout en proposant une critique incisive sur l’action de l’espèce humaine sur la dégradation de la planète.

Un environnement à préserver

Le roman de Michael Christie commence in medias res aux côtés de Jacinda « Jake » Greenwood en 2038. Jake travaille en tant que guide forestière – bien que surqualifiée pour ses tâches – dans la Cathédrale de Greenwood Island, un lieu religieusement protégé dans lequel on peut encore visiter des arbres de nombreuses espèces en quantité suffisante pour en être abasourdi·e. C’est ainsi que, pour une paie à peine substantielle, Jake accueille chaque jour les riches écotouristes ayant le luxe de s’offrir quelque temps sur l’île boisée du Pacifique, au large de la Colombie-⁠Britannique. Car en cette année 2038, la Terre ne ressemble plus à ce qu’elle a jadis été : elle a subi le « Grand Dépérissement » (“Great Withering” en anglais), une « vague d’épidémies fongiques et d’invasions d’insectes qui s’est abattue sur les forêts du monde entier dix ans plus tôt, ravageant hectare après hectare ». Il ne reste que peu d’endroits au monde où il est agréable de vivre, les villes étant « asphyxiées » de poussière.

They come for the trees.
To smell their needles. To caress their bark. To be regenerated in the humbling loom of their shadows. To stand mutely in their leafy churches and pray to their thousand-year-old souls.
Ils viennent pour les arbres.
Pour respirer leurs aiguilles. Caresser leur écorce. Se régénérer à l’ombre vertigineuse de leur majesté. Se recueillir dans le sanctuaire de leur feuillage et prier leurs âmes millénaires.

Alors qu’elle offre une de ses traditionnelles excursions en forêt, Jake remarque que les aiguilles de quelques « vieux pins » ont bruni – un signe avant-coureur ne laissant rien présager de bon pour l’avenir de Greenwood Island. Elle choisit d’en avoir le cœur net, d’observer avec plus grande attention l’évolution des « dégâts », de réaliser des analyses, de modifier sa trajectoire habituelle avec les « Pèlerin·e·s »… sans l’accord des personnes qui dirigent l’exploitation.

Michael Christie choisit sur cet exemple de montrer l’incidence des décisions d’aujourd’hui sur l’environnement de demain tout le long de son énonciation. On est ici amenés à reconsidérer ce qu’ont été les industries papetière et du bois depuis le début du siècle dernier en Amérique du Nord ; ce qu’est le phénomène non-isolé de perturbation climatique produit par la Femme, l’Homme, quotidiennement ; et ce que pourraient être les ressources énergétiques dont on disposera dans les années prochaines. Cette propension de l’écrivain à discourir de cette manière sur notre environnement et son devenir est rendue possible par une disruption de l’ordre chronologique de la narration, disruption nous permettant également d’apprécier la « collection d’individus » aux « racines entremêlées » que forment les Greenwood.

Des générations de Greenwood

Jake est « sans famille ». Sa mère, Meena Bhattacharya, décède dans un accident de train alors qu’elle est âgée de huit ans ; son père, Liam Greenwood, est mort cinq années avant sa mère, travaillant clandestinement comme menuisier-charpentier. Elle grandit auprès de ses grands-parents à New Delhi, où elle développe un amour véritable pour la botanique, pour la dendrologie en particulier. Elle s’envolera pour la Colombie-Britannique afin de poursuivre ses études dans ce domaine.
Jake est aussi dite « sans histoire » : elle s’imagine que son nom, « Greenwood », est pareil à celui de l’île abritant le complexe arboricole par pure coïncidence. Mais bientôt, un être de son passé resurgit et, par son biais, elle se trouve en présence d’une pièce maîtresse lui révélant quelque peu la vie des êtres qui l’ont précédée.

Michael Christie nous invite subséquemment à découvrir chaque membre de la famille Greenwood à un moment-clé de sa vie. On parcourt ainsi de manière successive les souvenirs de Liam, de sa mère Willow, de son grand-père Harris et son grand-oncle Everett, et ceux d’un « nous » anonyme, sans doute des habitants de la contrée où « naissent » Harris et Everett. En plus de leur vie, ces êtres décrivent chaque fois nécessairement un moment-clé de l’Histoire nord-américaine, évoquant la Première Guerre mondiale et la Grande Dépression ; et les challenges d’ordre social à relever, où il est alors nécessaire de dissimuler son homosexualité en société, où l’indifférence canadienne est totale quant à la condition et l’exploitation des populations amérindiennes, où le véritable fléau que représentera la drogue aux États-Unis se dessine subtilement, où la crise écologique est déjà bien réelle.

Afin de conter ces différentes périodes, afin, surtout, de narrer les différentes générations de Greenwood, Michael Christie s’approprie l’image des cernes concentriques des troncs d’arbre. Ainsi, plutôt que de relater les événements propres à cette famille singulière dans l’ordre dans lequel ils se produisent, partant de 1908 à 2038, le romancier choisit de commencer et terminer son histoire par « l’écorce » du tronc, soit la couche la plus récente, 2038, en passant par le duramen, le bois de cœur, soit la couche la plus ancienne, 1908. Les événements nous sont ainsi narrés comme suit : allant de 2038 à 2008, de 2008 à 1974, de 1974 à 1934, de 1934 à 1908, puis de 1908 à 1934, de 1934 à 1974, de 1974 à 2008 et, pour finir, de 2008 à 2038. Cette volonté narratologique lui permet de développer dans le même temps une réflexion sur la nature de l’être humain, pas si éloignée de celle d’un arbre.

Une famille, une forêt

Dans un paragraphe central de Lorsque le dernier arbre, Michael Christie décrit la famille comme une entité puisant son origine, ses racines, de façon aléatoire dans l’Histoire. La famille, explique-t-il, naît de « pauvres graines ballottées par le vent », c’est-à-dire qu’elle existe par le fait d’une répartition hasardeuse provoquée par un élément exogène à son « corps », son « existence ». Ainsi, la famille est aussi « composition », pas seulement une ligne droite tracée régulièrement, banalement, sans éventuelles courbes, tournants ou détours.

One is subject to much talk nowadays concerning family trees and roots and bloodlines and such, as if a family were an eternal fact, a continuous branching upwards through time immemorial. But the truth is that all family lines, from the highest to the lowest, originate somewhere, on some particular day. Even the grandest trees must’ve once been seeds spun helpless on the wind, and then just meek saplings nosing up from the soil.
De nos jours, on parle beaucoup d’arbres généalogiques, de racines, de liens du sang, etc., comme si les familles existaient de toute éternité et que leurs ramifications remontaient sans discontinuer jusqu’à des temps immémoriaux. Mais la vérité, c’est que toute lignée familiale, de la plus noble à la plus humble, commence un jour quelque part. Même les arbres les plus majestueux ont d’abord été de pauvres graines ballottées par le vent, puis de modestes arbrisseaux sortant à peine de terre.

Le clan des Greenwood naît de circonstances accidentelles, que personne n’aurait donc pu prévoir, qui renforcent de sorte l’attachement que se portent ses deux premiers membres. Les Greenwood ne sont pourtant pas moins une famille qu’une autre : constituée d’êtres aux avis divergents, qui s’aiment mais se trahissent, qui se disent beaucoup mais se mentent par omission, qui se comprennent tantôt mais dont l’essence véritable est aussi parfois impénétrable.

Poursuivant son analogie tout le long de son œuvre, Michael Christie suggère finalement que la famille ne devrait pas uniquement être rapprochée d’un arbre (nous parlons d’« arbre généalogique » par exemple, de family tree en anglais), mais plutôt d’une forêt. La famille serait une « collection » de personnes isolées les unes des autres permettant de relier des décennies, des souvenirs, comme les arbres d’une forêt se « [nourrissent] l’un l’autre grâce à leurs réseaux mycéliens » et « [conversent] via leurs substances odorantes ».

What if a family isn’t a tree at all? Jake thinks as they walk in silence. What if it’s more like a forest? A collection of individuals pooling their resources through intertwined roots, sheltering one another from wind and weather and drought—just like Greenwood Island’s trees have done for centuries.
Et si la famille n’avait finalement rien d’un arbre ? se dit Jake tandis que le duo marche en silence. Si c’était plutôt une forêt ? Une collection d’individus mettant en commun leurs ressources via leurs racines entremêlées, se protégeant les uns les autres du froid, des intempéries et de la sécheresse – exactement ce que les arbres de Greenwood Island ont fait pendant des siècles.

Le drame d’une vie

Lorsque le dernier arbre se révèle en somme être un roman à la construction engageante. Présentant le parcours de différents membres d’une même famille, Michael Christie explore les notions d’héritage et de transmission quand le parent est méconnu voire inconnu. Il s’intéresse aussi à de nombreux sujets d’actualité, en particulier la déliquescence progressive de la Terre en raison des actions de la Femme, de l’Homme. La structure littéraire de son roman confère à son intrigue un caractère épisodique qui correspondrait, peut-être, à celui d’une série télévisée, garantissant donc un certain divertissement.

Notons aussi, en plus de digressions étayées sur le bois (qu’il soit question d’érables, puisque très présents au Canada, de bois travaillé à des fins d’usage ou de bois replanté en vue de renouvellement), que les trains semblent représenter un fort motif littéraire de l’œuvre. Leur présence paraît essentielle car est motrice de l’intrigue. Ce moyen de locomotion est ici à la fois force destructrice, entraînant la mort de personnages, et voie de recours, servant de solutions à d’autres d’entre eux. Le train semble symboliser le mouvement, la trajectoire aussi que peut prendre une vie, indéfinie, incertaine, inéluctable.

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