Héritage de Miguel Bonnefoy, un siècle de migrations

Héritage de Miguel Bonnefoy
Copyright : Rivages

Miguel Bonnefoy s’intéresse particulièrement aux notions de migration, d’héritage et de transmission dans ses écrits. Il compose à cet égard une œuvre littéraire singulière dans laquelle on retrouve ces thématiques qui lui sont chères : ses deux premiers romans – Le Voyage d’Octavio (Rivages, 2015) et Sucre noir (Rivages, 2017) – illustrent chacun à leur façon la richesse de ses réflexions sur le patrimoine culturel d’un peuple et sa mémoire.

L’écrivain poursuit ses explorations littéraires à travers l’histoire réinventée de son trisaïeul paternel, tavernier français ayant immigré au Chili en quête de meilleurs lendemains. Héritage constitue de la sorte un roman contemporain, aux multiples « héros » confrontés à l’Histoire. Ce texte, empreint de réalisme magique, est construit à partir des légendes familiales et des grands récits historiques.

Un exil nécessaire

Miguel Bonnefoy démarre son énonciation à l’heure de la Première Guerre mondiale, mais c’est véritablement au crépuscule du XIXe siècle que se situe le point de départ de son intrigue. En 1873, un Français, perdant toutes ses récoltes de vignes à cause de la maladie du phylloxéra, décide de s’installer en Californie. Après une traversée mouvementée, il débarque finalement au Chili et fait le choix d’y rester alors rebaptisé Lonsonier par les services d’immigration. Il y vit heureux, y épouse une femme d’origine française elle aussi, et a trois enfants avec elle, les prénommés Lazare, Robert et Charles. Ses trois garçons, fiers de leur héritage culturel, s’embarquent à leur tour sur un navire en direction de la France, pour servir cette patrie dont ils se sentent intimement proches lors de la guerre de 1914-1918. Cet élan du cœur se révèle être la source d’un dilemme d’ordre philosophique que Miguel Bonnefoy lègue par atavisme à chaque nouveau membre de la lignée des Lonsonier.

Le titre de cette œuvre, simplement Héritage, est à cet égard éminemment significatif : il indique la présence du leitmotiv de la succession, de la transmission dans la narration. Ce leitmotiv figure céans de la manière suivante : le roman s’organise en dix chapitres ; chaque chapitre porte le nom d’un ou plusieurs personnages ; l’épisode de vie le plus marquant de ce ou ces personnages nous est présenté au sein de l’unité narrative. Mais ce sont en réalité les moments cruciaux se rapportant à la descendance du père Lonsonier que l’on découvre ici. Miguel Bonnefoy s’amuse de sa structure littéraire pour mettre en lumière la filiation de cet homme.

Les personnages principaux d’Héritage, à savoir ceux sur lesquels on en apprend le plus, constituent en effet une dynastie d’êtres charismatiques : le vieux Lonsonier, Lazare, Margot et Ilario Da ont chacun une existence mémorable. Autour d’eux, Miguel Bonnefoy crée une distribution de personnages qui vont tous avoir leur importance. Delphine, femme aux cheveux couleur de feu et à la tristesse ruisselante, permet à Lonsonier d’avoir une descendance. Aukan, guérisseur mapuche, traverse les décennies et « [joue] un rôle essentiel dans l’histoire familiale ». Helmut est celui qui, par altruisme, préserve les Lonsonier. À travers Thérèse apparaît le motif des oiseaux et, bien sûr, naît Margot, femme volontaire ayant pour passion l’aviation, amour qu’elle développe dès son plus jeune âge soutenue par son grand-père El Maestro. Ilario Danovsky sauve Margot qui, en hommage à cet homme ami-allier, donne son prénom à son fils, Ilario Da. Hector Bracamonte est, quant à lui, déterminant dans le destin de ce cher Ilario Da…

Chaque membre de la lignée des Lonsonier va ainsi connaître son dilemme face à la mort et poursuivre sa voie vers l’extérieur. Le vieux Lonsonier initie ces « jetées vers l’océan » en quittant la France pour le Chili en 1873. Cette terre fertile lui apporte prospérité et postérité. Lazare quitte le Chili pour la France au moment de la Première Guerre mondiale et fait l’expérience d’un retour au pays natal : il éprouve une espèce de double sentiment, ballotté entre deux cultures, s’exprimant aussi bien en français qu’en espagnol. Margot, construite à l’image de Margot Duhalde, aviatrice franco-chilienne des Forces françaises libres au cours de la Seconde Guerre mondiale, imite quelque peu son père et s’enrôle pour la guerre de 1939-1945 en tant que pilote. Elle s’envole pour l’Europe avant de revenir, sans son plus proche ami, au Chili. Ilario Da, cent ans après son arrière-grand-père, se retrouve contraint de quitter sa nation en 1973 pour s’établir en France en tant que réfugié politique.

Miguel Bonnefoy offre de la sorte une intrigue circulaire à son roman, avec une mise en miroir de la situation initiale et la situation finale de son schéma narratif. Ces êtres déracinés sont contés à la troisième personne du singulier par un narrateur omniscient qui connaît donc à la fois les pensées, les impressions et les émotions de chaque protagoniste, et sait leur devenir. Miguel Bonnefoy emploie à ce titre une série de prolepses successives attisant la curiosité de son lecteur, comme en témoigne la proposition relative « qui devait jouer, quelques années plus tard, un rôle capital dans la généalogie familiale » ou le complément « ce qui devait, vingt-sept ans plus tard, lui sauver la vie ». Et il y a, bien sûr, ce talisman transmis de génération en génération : le nom de « Michel René » (dont sera développée ci-après l’importance).

En choisissant de répéter, avec quelques nuances différentes, le même épisode en début et fin de roman, c’est-à-dire en permettant un regard nouveau sur l’exil du père Lonsonier, Miguel Bonnefoy accentue l’idée d’un legs donné ici à sa filiation : une détermination sans pareille.

[Lonsonier] fit preuve, sans le savoir, d’un courage aussi admirable que celui de son fils Lazare qui partirait se battre en France, d’une bravoure aussi exemplaire que celle de Margot qui volerait au-dessus de la Manche, d’une résolution aussi fière que celle d’Ilario Da qui se tairait sous la torture, greffant ainsi la première racine sur le tronc des descendances à venir.

Un métissage culturel

L’intrigue d’Héritage se déroule dans deux principales régions du monde : le Chili essentiellement, mais aussi à maintes reprises, l’Europe, dévoilée sous son plus sombre jour. L’action se passe ainsi à mi-chemin entre le continent sud-américain, dont la flore et la faune sont évoquées avec sublime, et notamment la France et l’Angleterre, comme décors de guerres sans merci. Miguel Bonnefoy montre de la sorte à quel point chaque conflit armé a son lot de répercussions sur les destinées d’autrui. En fin de roman, c’est d’ailleurs le Chili qui se retrouve perturbé, sous le joug d’Augusto Pinochet. On traverse ainsi un siècle d’histoires familiales, mais aussi un siècle de la Grande Histoire.

Les personnages évoluent en effet dans un univers vraisemblable : Héritage est truffé de faits historiques qui pourraient attester de la véracité de ce qui nous est conté. Les grandes dates sont respectées : la maladie du phylloxéra contraint, à la fin du XIXe siècle, de nombreux Européens, œnologues, vignerons, taverniers, à s’installer dans la Napa Valley, en Argentine et au Chili ; lors des deux guerres mondiales, nombreux sont les ressortissants latino-américains, possédant parfois une double nationalité, qui viennent prêter main-forte au camp auquel ils se rapportent ; le bombardement du palais de la Moneda a réellement lieu en 1973 lors du coup d’État d’Augusto Pinochet, destituant de la sorte Salvador Allende de la présidence du Chili. Ces multiples visages de la « réalité » donnent du caractère au roman.

Dans le même temps, un certain réalisme magique infuse l’intrigue. Proche de la stylistique des écrivains caribéens et sud-américains, Miguel Bonnefoy agrémente son texte d’éléments féeriques d’une poésie indéniable, parfois même alors qu’il évoque des événements difficiles. Ainsi le réalisme magique apporte de la douceur au lecteur quand il est question de destins écourtés ou de séparations : en guise d’illustrations, la mort d’une femme nous est révélée au cours d’une ultime danse marine durant laquelle « dans ses poumons entrèrent deux poissons dorés » ; et son mari, lui restant fidèle à jamais, « [nage] nu dans la lagune glacée, certains soirs, pour rendre visite à sa défunte femme dans des plongées éperdues ».

À cette mosaïque narrative finement élaborée s’ajoute l’intention première de l’écrivain : rendre hommage aux siens. Le père de Miguel Bonnefoy, prénommé Michel, a publié de nombreux textes sous le pseudonyme d’« Ilario Da »[1]. D’origine chilienne, il quitte son pays natal après avoir été torturé sous la dictature de Pinochet et s’installe en France en 1974. Craignant d’être poursuivi par l’opération Condor malgré son exil, Michel Bonnefoy adopte son nom de plume « Ilario Da » afin de masquer son identité. Son fils choisit de l’honorer en attribuant ce pseudonyme à son personnage. Ce dernier, ainsi créé à l’image du père du romancier, entretient d’ailleurs le talisman susmentionné de « Michel René » – « Michel » se rapportant au prénom du père de l’écrivain, « René » étant choisi pour « renaissance »[2].

Nombreuses sont d’ailleurs les existences des proches de Miguel Bonnefoy – ascendance comme descendance – romancées en cet ouvrage. Le destin du vieux Lonsonier est reconstruit selon le « récit familial », à savoir selon le vécu connu du trisaïeul de l’écrivain, Claude-Georges Bonnefoy. Lazare est à l’image de son bisaïeul, Emile Bonnefoy, bâtisseur d’une fabrique d’hosties, ayant également servi lors de la Première Guerre mondiale. Ilario Danovski, dont la famille s’installe en Argentine après avoir fui les pogroms, possède la même histoire d’expatriation que la grand-⁠mère de l’écrivain, Fanny Rosenszweig. On retrouve aussi Venezuela, symbolisant la mère de l’écrivain et sa mère patrie ; et, en surbrillance, la fille de l’écrivain à qui est dédicacé ce livre, Selva, dont le nom désigne en espagnol la jungle, que l’on retrouve dans les lignes suivantes.

Ainsi, le jour où le vieux Lonsonier avait traversé le premier l’Atlantique, il n’avait fait que poser la première pièce sur l’échiquier des migrations que devait poursuivre sa famille. Cent ans plus tard, [Ilario Da], son arrière-petit-fils, prenait le chemin du retour, après deux guerres mondiales et une dictature, et peut-être que, dans un demi-siècle, un nouvel exil viendrait s’additionner au long et lent feuillage des événements, en une infinie jungle de quêtes, de douleurs et de naissances.

En somme, Héritage présente en creux l’histoire « vraie » des déracinements connus par les Bonnefoy : Miguel Bonnefoy crée de la sorte une certaine mise en abyme, un double récit mélangeant fictif et réel en un seul roman. Il réaffirme, par cette même occasion, son amour pour les langues espagnole et française qui constituent toutes deux son héritage linguistique. Il semble aussi certifier que tout être prêt à regarder le passé pour mieux se connaître apprendra sans doute qu’il est issu de cultures brassées, mélangées, métissées. La mémoire apparaît comme le point de départ de tout un chacun, comme en témoigne l’épigraphe choisie pour le roman, une citation de George Santayana : « Ceux qui ne peuvent se rappeler leur passé sont condamnés à le répéter. »

Une œuvre littéraire en construction

Héritage s’inscrit dans une œuvre littéraire du même acabit : Miguel Bonnefoy parle déjà des notions d’héritage, de culture et de transmission dans ses précédents romans. Dans Le Voyage d’Octavio, il est question, au même titre que dans le poème d’Andrés Eloy Blanco intitulé El limonero del Señor, de tout un peuple qui oublie ses racines. Dans Sucre noir, il est question d’une quête de trésor qui dévoile l’essentiel, loin de toute possession matérielle majestueuse. Les personnages de Miguel Bonnefoy sont souvent à la recherche de quelque chose, peut-être bien d’une part d’eux-même. Ils parcourent de nombreux chemins pour arriver à l’accomplissement de leurs destinées. Ils vivent tous un certain exil, à l’image des proches du romancier.

Ainsi de nombreuses thématiques balayent les trois romans de l’écrivain. Parmi elles, on retrouve la mémoire, la culture, la transmission du savoir, les valeurs familiales, l’héritage symbolique et l’exil salvateur (incarné par Lonsonier et Ilario Da, mais aussi Don Octavio du Voyage d’Octavio et Severo Bracamonte de Sucre noir). Il y a en outre, entre les lignes, l’idée que tout être est issu de migrations. Dans Héritage, on devine le brassage culturel des Danovsky, entre cultures juive et argentine, et celui des Lonsonier, entre identités française et chilienne. Les origines du vieux Lonsonier ont d’ailleurs un réel impact sur le destin de ses enfants et leurs descendants. Chaque membre de la lignée entretient aussi un lien quelconque avec la langue française.

Une pluralité de personnages créés par Miguel Bonnefoy portent le nom de « Bracamonte ». En un joli clin d’œil, le romancier souligne cette volonté narrative par l’existence de Fernandito Bracamonte, el aguatero, porteur d’eau du quartier et père d’Hector Bracamonte, dont il nous signale qu’il est né dans une fratrie se composant de « Severo Bracamonte le chercheur d’or » de Sucre noir ; « un restaurateur d’église de Saint-Paul-du-Limon », maître d’ouvrage du village du Voyage d’Octavio ; mais aussi « une utopiste de Libertalia » et « un maracucho chroniqueur qui répondait au nom de Babel Bracamonte », deux personnages qui apparaîtront sans doute dans les prochaines œuvres du romancier.

De multiples protagonistes féminines sont également nommées « Venezuela » en ces œuvres. Elles symbolisent la lignée maternelle de Miguel Bonnefoy et son amour pour le pays qui l’a vu grandir. Dans Le Voyage d’Octavio, Venezuela est celle dont tombe amoureux Don Octavio, une femme de grand savoir qui conduit l’analphabète à la lecture et l’écriture. Au sein d’Héritage, Venezuela est une « femme courageuse venue d’un pays d’orchidées et de pétrole, de bateaux chargés d’épices et de douleurs », originaire de Maracaibo au Venezuela. Si dans Sucre noir un tel personnage n’existe pas, le pays est tout de même évoqué en filigrane par cette quête de trésor source de conflits qu’est l’« or noir » disputé par les politiques et autres dirigeants vénézuéliens.

La langue de Miguel Bonnefoy est particulièrement imagée. L’écrivain utilise une pluralité d’expressions se rapportant à la flore caribéenne : câpriers, aloe vera, oranges, grenades, fragrance de miel, herbe mouillée, écorces de citron ou de pin, magnolias, myrrhe, épices, agrumes et fleurs fanées sont disséminés tout au long de l’énonciation. Les senteurs ont en outre une place importante dans cette œuvre littéraire, comme le met en évidence l’occurrence des mots « parfum » (apparaissant à quinze reprises si l’on inclut ses dérivatifs) et « odeur » (apparaissant à trente reprises) dans Héritage. Les « citrons », véritable motif littéraire de l’œuvre de l’écrivain, sont présentés ici comme des « souvenirs de famille » – ils étaient déjà associés à la notion de mémoire au sein du Voyage d’Octavio.

Enfin, Miguel Bonnefoy parsème sa narration d’un brin d’humour, proposant des vérités banales au moyen d’associations fulgurantes. À titre d’exemples, on peut consigner ici les expressions « la précipitation de la jeunesse », « les accidents du destin », « les coffres de son imagination », « l’algèbre des étoiles » ; les phrases « Le temps creusa une évolution inévitable des vieilles mœurs. » et « À le voir, le ciel était d’une féminité explosive, aux rondeurs corollaires. » ; ou la réflexivité dont il fait preuve, comme lorsqu’il mentionne les « poumons » des Lonsonier à la fois comme atout et défaut de fabrication.

Un étranger, un trésor

Miguel Bonnefoy crée en défintive une grande fresque familiale s’étendant sur quatre générations au sein d’Héritage. Il y mêle l’intimité de sa lignée paternelle à l’histoire collective du peuple chilien. Il s’appuie, pour ce faire, sur des motifs littéraires que l’on retrouve dans ses précédentes œuvres dont les citrons porteurs de mémoire et les oiseaux synonymes d’évasion. Il invente de multiples passerelles entre ses textes pour tout lecteur attentif.

Miguel Bonnefoy offre surtout ici un autre regard sur l’immigration. Héritage conte le déracinement d’êtres volontaires et l’acceptation avec laquelle ils ont été reçu, tantôt au Chili, tantôt en France. L’immigration peut ainsi être perçue comme source d’une richesse indéniable, et peut-être devrait-on considérer l’exilé, non comme un simple « migrant » (ce terme étant péjorativement connoté aujourd’hui), mais bien comme une personne qui participe à la tropicalisation d’une langue et au concept de créolisation développé dans les textes d’Édouard Glissant (1928-2011), à savoir l’idée que plusieurs cultures en contact produisent un « mélange culturel » profitable à tous.

La France, à cette époque, accueillait les réfugiés politiques du monde entier comme une nouvelle terre d’asile.

Notes    [ + ]

  1. Quelques œuvres de l’écrivain Ilario Da sont référencées sur Goodreads, notamment Relato en el frente chileno (1977), Una máquina para Chile (1986) et Siete días, simplemente unos papeles… y un muerto (1988). URL : https://www.goodreads.com/author/show/398437
  2. Velda. Miguel Bonnefoy, « Héritage » : la chronique et l’interview in Addict-Culture. 17 août 2020. URL : https://addict-culture.com/miguel_bonnefoy_heritage/

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