Le Voyage d’Octavio de Miguel Bonnefoy, une fable fantastique au cœur du Venezuela

Le Voyage d'Octavio de Miguel Bonnefoy
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Écrivain né à Paris d’une mère vénézuélienne et d’un père chilien, Miguel Bonnefoy grandit au Venezuela et au Portugal, puis étudie les lettres modernes françaises dans une université parisienne. Il est ainsi baigné dès son plus jeune âge dans un ensemble de cultures différentes et son style d’écriture reflète son métissage culturel ; l’espagnol est sa langue de cœur, le français devient sa langue d’écriture. Il crée à partir de ces deux environnements linguistiques un nouveau langage empreint de poésie, à mi-chemin entre érudition classique – s’inspirant volontiers de Gustave Flaubert pour son phrasé – et réalisme magique – influencé par la poésie d’Andrés Eloy Blanco et Gustavo Pereira.

Infusant de la sorte son premier roman intitulé Le Voyage d’Octavio d’un lyrisme sans pareil, Miguel Bonnefoy s’aventure sur les chemins de la culture et de l’apprentissage, notamment des lettres. Il compose une parabole sur ce qui fait l’essence même d’une contrée : son histoire et la capacité de ses habitants à la commémorer. Son message est ici adressé de façon originale, dans un univers haut en couleur.

Une histoire oubliée du Venezuela

Miguel Bonnefoy compose le préambule de son énonciation principale à partir d’un poème de l’écrivain vénézuélien Andrés Eloy Blanco intitulé El limonero del Señor[1], titre que l’on peut traduire en français par « le citronnier du Seigneur ». Dans son poème, Andrés Eloy Blanco traite de l’épidémie de peste que connaît Caracas en 1908 et conte en filigrane l’histoire d’un village où se meurt la tradition. Miguel Bonnefoy reprend à son compte cette légende au sein de son roman.

L’énonciation du Voyage d’Octavio démarre ainsi à l’aube du XXe siècle quand un bateau en provenance de Trinidad fait débarquer au Venezuela la peste. Alors que cette maladie contagieuse passe au statut d’épidémie nationale, les fidèles d’un village situé aux alentours de Caracas décident de manifester leur foi par une grande marche religieuse. Ils portent ainsi une statue de bois, à l’effigie du Nazaréen de Saint-Paul, couverte d’ornements en tous genres – orchidées, couronne d’épines, cloches et autres symboles – et la mènent de maison en maison pour partager leur célébration avec tous les habitants des environs.

La procession arrive finalement devant une demeure bordée par un citronnier robuste. Cette dernière est habitée par un créole peu commode qui refuse catégoriquement l’accès à son antre aux porteurs de la statue. Au moment où les religieux se décident à quitter la propriété, la couronne d’épines présente sur la tête du Nazaréen reste accrochée à l’une des branches de l’arbre fruitier. Le vieil homme, peu patient, s’arme de son fusil et tire une balle pour séparer le citronnier de la coiffure épineuse. Sous la pression, l’arbuste laisse tomber des centaines de citrons qui roulent jusqu’aux maisons du village.

La pulpe de ces agrumes est dès lors utilisée pour les infections, les zestes servent à la préparation des poissons, l’acidité des huiles permet la purification de l’air. Dix mois de ces pratiques font reculer la peste de dix ans dans le village. La maison du créole est subséquemment rasée et on élève en son lieu une « église aux murs de pierres et au parquet sali face au citronnier » que l’on nomme « Saint-Paul-du-Limon » comme le village. On construit autour les bâtiments qui régissent la communauté ; des hommes de toute part viennent s’installer à Saint-Paul-du-Limon. La flore est adulée, la terre est consciencieusement travaillée, les cultures agricoles sont fructueuses.

Mais rien ne dure jamais. Tôle après tôle, la colline est envahie d’hommes fuyant la ville. C’est l’heure de la construction des bidonvilles. Les politiques se disputent le pouvoir. Le marché noir fait rage. Il y a une certaine recrudescence de la violence : « beaucoup se [retrouvent] […] dans la contrebande souvent par crainte d’être exclus, ou parce qu’il [est] plus dangereux parfois de ne pas y entrer. » La population se sent dépassée, malheureuse. Les pauvres prient et récitent « leur rosaire en noyaux d’olive » dans l’attente de jours meilleurs.

« Un jour, la statue du Nazaréen [disparaît] sans que personne ne paraisse s’en apercevoir. » L’église est délaissée. Le citronnier est abattu. Personne ne se souvient plus de l’histoire de la ville : « il ne [reste] qu’une forte odeur de citron et une église dressée au milieu des cyprès, comme un mât solitaire et triste, debout sur une terre sans ancêtres »…

À travers cette légende contée « telle qu’on la trouve à peu près sous la plume du poète Andrés Eloy Blanco », « telle à peu près » aussi que Flaubert rapporte « l’histoire de saint Julien l’Hospitalier » dans Trois contes[2], Miguel Bonnefoy conduit son lecteur sur les traces d’un peuple qui oublie ses racines et néglige son héritage. Il utilise ici l’expression « mon pays », seule mention à la première personne du singulier du texte, de manière à souligner la qualité de conte du récit à venir dont il se fait l’orateur.

Un apprentissage des lettres

Don Octavio, personnage principal du Voyage d’Octavio, habite Saint-Paul-du-Limon ignorant complètement l’origine culturelle de son village natal. Il est à l’image même de ceux que mentionne Miguel Bonnefoy dans son prologue. Il ne sait d’ailleurs ni lire, ni écrire ; c’est un homme auquel on a refusé la culture. Il ne s’exprime jamais sur cette incapacité et trouve jour après jour des stratagèmes pour dissimuler son handicap.

Devant les autres, il ne se taisait que pour sentir le silence le protéger à la façon d’une carapace, comme d’autres ne parlaient que pour sentir sur leur langue l’impatience de leurs propos. Étranger à la beauté des phrases, la discrétion était sa demeure.

Alors qu’il se retrouve bientôt contraint de confesser sa plus grande honte, Don Octavio rencontre Venezuela. Cette dernière lui porte secours de manière complètement désintéressée, et bientôt, les deux amis se retrouvent épris l’un pour l’autre. Venezuela se révèle être une femme de grande culture, originaire de Maracaibo, actrice installée à Caracas pour jouer des vaudevilles, des tragédies grecques et chanter des zarzuelas. Elle est la seule personne à embrasser les silences d’Octavio.

De son côté, l’analphabète au grand cœur est le premier homme à vraiment écouter ce que Venezuela a à dire. Auprès de cette femme, l’illettré devient savant, peut apprendre sans crainte d’être moqué. Il prend rapidement goût à cette connaissance nouvelle qui s’offre à lui. La lecture et l’écriture lui procurent un sentiment de pouvoir qu’il n’aurait jamais imaginé. Et si tout semblait les opposer, Venezuela et Octavio trouvent chacun en l’autre une certaine résonance à leurs expectatives.

Tout les opposait. Et pourtant, sans le comprendre, elle déchiffrait peut-être à ses côtés un alphabet qu’elle ignorait, une promesse primordiale, comme sur la pierre, là où rien ne précède et où, cependant, tout semble commencer.

Mais Venezuela ne connaît rien des activités frauduleuses de son amant… Octavio est aussi membre de la confrérie des brigands, une organisation de malfaiteurs qui se réunit au sein de l’église abandonnée de Saint-Paul-du-Limon. Il continue d’officier pour ses amis même s’il ne trouve pas un intérêt particulier à leurs agissements : il travaille depuis toujours avec ces cambrioleurs bien qu’il n’ait jamais participé à leurs vols.

Un beau jour, Octavio commet une grossière erreur qui va le contraindre à quitter Venezuela, à fuir sa vie actuelle, à abandonner son bidonville. Il envisage alors d’aller à la rencontre de cette terre qu’il a souvent négligée pour mieux appréhender sa singularité. Octavio se lance sans le savoir à la recherche de l’histoire véritable de son peuple.

Une mémoire restaurée

Cette quête initiée par Octavio permet à Miguel Bonnefoy d’étayer sa réflexion sur ce qui constitue l’empreinte culturelle d’un peuple. Octavio va parcourir de nombreux kilomètres pour apprendre à aimer la terre qui l’a vu naître, une terre porteuse de trésors pour tout être attentif. Ce protagoniste arpenteur évolue dans un univers rocambolesque fantastique, où chaque épisode magique dévoile in fine un trait caractéristique de la culture vénézuélienne.

À son retour au village de Saint-Paul-du-Limon, Octavio se sent investi d’une mission : servir sa communauté. Réapparaît alors mystérieusement la statue du Nazaréen de Saint-Paul, une statue symbole de la culture retrouvée, de ce village à nouveau réuni et heureux, possédant de vraies valeurs. Ainsi Miguel Bonnefoy, par l’épopée tumultueuse d’Octavio, montre la renaissance possible de tout un peuple.

On ne fêtait pas une victoire, on ne consacrait pas un roi. On célébrait aujourd’hui la naissance d’une ville, une histoire qui ne figure pas dans les livres, qui se dresse sur la tradition, et dont les invisibles interprètes méritent d’être honorés.

Miguel Bonnefoy offre céans une allégorie sur l’importance de la mémoire quand il est question de culture. Il semblerait à cet égard que le point de départ de toute culture soit l’apprentissage des lettres, comme l’illustre Octavio, fier de l’enrichissement que lui procure la lecture, un enrichissement qu’il n’aurait jamais anticipé, coupé du monde comme il l’était avant sa rencontre avec Venezuela.

Il semblerait en outre que ce soit à travers un cheminement personnel que l’on accède à son propre héritage culturel et à l’histoire de son pays : grâce à son « voyage », Octavio se réapproprie « l’amère beauté du monde ». Il découvre un Venezuela insoupçonné, façonné de mythes et légendes ; il découvre un lieu où la vie peut défiler « sans fardeau », au plus proche de la nature. La trajectoire circulaire de son expédition, son souhait de rentrer au village et d’apporter sa pierre à l’édifice, témoigne de sa volonté de transmission de la mémoire et de la connaissance, maintenant que ses « jours d’ignorance et de solitude » sont derrière lui.

Aussi, en appelant le village vénézuélien où se déroule l’intrigue du Voyage d’Octavio « Saint-Paul-du-Limon », Miguel Bonnefoy emploie une syllepse de sens. Le terme espagnol limón désigne le citron, fruit rappelant l’œuvre littéraire d’Andrés Eloy Blanco, porteuse de trésor, véritable socle d’une mémoire sud-américaine. Le terme français « limon » fait référence, quant à lui, au sol ou à la roche détritique apte à produire, pouvant servir d’engrais à la culture. Le citron est ainsi un motif littéraire soulignant à la fois l’apprentissage des lettres et le caractère salvateur de la culture.

Une épopée fantastique

Le Voyage d’Octavio propose en somme les aventures mystérieuses d’un homme en quête de savoir. Miguel Bonnefoy narre son épopée magique au moyen d’une écriture poétique dans laquelle on perçoit tout son amour pour « son pays » d’origine, le Venezuela. L’écrivain fait également preuve d’une oralité certaine, conférant à son roman des notes de fable moderne ou de légende fabuleuse ; et s’amuse de son métissage culturel, brassant à la fois son héritage littéraire français et vénézuélien.

Lorsque je passe une mauvaise nuit, je bois un thé de plantain, en m’assurant que les feuilles ne soient pas brunies. Après déjeuner, je me prépare un sirop d’agave, et s’il fait très chaud, un demi-verre de citronnade. Parfois, avant le soir, je me rince les yeux avec un peu d’eau de rose, ou avec de la sève de dragonnier, et si vraiment les douleurs m’empêchent de me reposer, je frotte mes tempes avec une huile de pépins de raisin.

Notes    [ + ]

  1. BLANCO MEAÑO (Andrés Eloy). El limonero del Señor. URL : https://www.poeticous.com/andres-eloy-blanco/el-limonero-del-senor
  2. FLAUBERT (Gustave). Trois contes. Paris : Gallimard, « Folio classique ». 1999. 224 pages. ISBN : 9782070409297

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