Sucre noir de Miguel Bonnefoy, à la recherche du véritable trésor

Sucre noir de Miguel Bonnefoy
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Écrivain franco-vénézuélien né en 1986, Miguel Bonnefoy offre en son deuxième roman intitulé Sucre noir une réflexion philosophique sur ce qu’est le véritable trésor d’une vie. À ce titre, il revisite l’existence du pirate britannique Henry Morgan (≈1635-1688) pour mieux conter le destin de ses personnages en quête d’opulence. Il compose à travers leur histoire une allégorie subtile sur la situation conflictuelle du Venezuela, pays du bassin caribéen dont les réserves de pétrole sont parmi les plus importantes au monde.

Une légende de pirates

Le prologue de Sucre noir présente la légende réinventée du pirate Henry Morgan. Cet illustre capitaine et son équipage ont navigué ensemble toutes les mers. Ils ont affronté de terribles tempêtes, ont combattu de bien nombreux adversaires, ont festoyé à de multiples occasions à bord de leur navire. Mais toutes réjouissances sont bel et bien terminées quand leur bateau fait naufrage et se retrouve « planté sur la cime des arbres, au milieu d’une forêt », là où précisément Miguel Bonnefoy initie son conte. Quel endroit plus poétique que de s’enfoncer poupe la première dans un manguier de plusieurs mètres !

Parfois, une brise passait, chargée d’un parfum d’amandes sèches et l’on sentait craquer tout le corps du navire, depuis la hune jusqu’à la cale, comme un vieux trésor qu’on enterre.

Les semaines passent sans que personne ne trouve une solution pour déloger le navire du sommet de son arbre fruitier. Les conditions de vie des marins se dégradent sensiblement jour après jour, et les esprits s’échauffent à mesure que la nourriture se raréfie. Souffrant bientôt d’une grave pénurie de provisions, « l’équipage décide d’envoyer un canot à terre afin d’explorer les alentours ». Les personnes réquisitionnées pour cette épopée sauvage se rendent alors compte de l’emprise de la nature sur le bateau.

Toute sorte de fleurs tropicales passaient à travers les écoutilles. Une verdure épaisse avait envahi les poutres. Des feuillages entouraient les armoires en citronnier et des meubles lourds, verts de fougères, craquaient vaguement dans l’ombre.

Pourtant, malgré la précarité de la situation, Henry Morgan se refuse à quitter son navire. Personne, hormis son second, ne soupçonne à ce moment qu’un trésor « [dort] en silence, sous les planches terreuses », que celui-ci est donc la véritable raison pour laquelle le capitaine ne peut décemment s’imaginer abandonner son bateau.

Après moult rebondissements – l’inimitié grandissante des membres de l’équipage, le passage d’une tempête fracassante, la famine omniprésente des hommes –, le navire semble sur le point de craquer. Comble des malheurs, un autre orage pointe à l’horizon. Un marin avertit alors Henry Morgan que « la quille vient de casser », que « l’étrave est éventrée, la carène fendue », que « le navire s’effrite comme un morceau de sucre ». Se priver du poids du trésor permettrait d’alléger la charge de la frégate… mais pour ce capitaine plein d’avarice, hors de question de balancer son or, plutôt mourir.

« La mort doit bien avoir un prix. »

Comme pressenti, le bateau s’enfonce peu de temps après dans les abîmes profonds, entraînant avec lui ses derniers habitants. Et c’est ainsi qu’un trésor composé de pierres précieuses se retrouve enfoui dans les profondeurs de la nature luxuriante.

À la recherche d’un trésor

Près de trois siècles plus tard s’est installé tout un village dans cette même contrée. Chacun y réside de la manière la plus simple, proche de la nature, et y mène une existence dénuée de superflu et de convoitise.

C’est ici que vit la famille Otero, à l’orée de la forêt. Le père, Ezequiel Otero, est un homme de confiance, content de sa condition de fermier, considérant ses activités agricoles comme d’honnêtes labeurs qu’il reçoit en legs de son père. Son épouse, Candelaria de Otero, s’applique à l’entretien de la maison et la création de petits plats goûteux pour toute la famille. Leur fille, Serena, a la main verte, une certaine aisance avec la pratique de la botanique, mais rêve d’amour à l’image des jeunes filles de son âge.

Le destin de cette famille est perturbé par l’arrivée de Severo Bracamonte dans leur plantation de cannes à sucre. Ce jeune homme d’une vingtaine d’années a toujours entendu parler de la légende de Henry Morgan. Selon ses recherches, il en est sûr, le trésor perdu de ce capitaine malheureux se trouve ici, à proximité de la ferme des Otero. Contre toute attente, Ezequiel accepte que l’homme demeure dans sa bâtisse le temps de ses recherches et, en échange, Severo lui promet de partager avec lui ses trouvailles.

La quête de Severo peut commencer. Quotidiennement, l’homme étudie des cartes, explore la région de fond en comble, s’applique à l’ouvrage. Mais jamais rien ne sort de la terre qu’il fouille. Le chercheur d’or ne s’avoue pourtant pas vaincu. Il fait appel à Serena, à son regard si aiguisé en ce qui concerne la flore caribéenne : « Je connais la science, tu connais le terrain. Aidons-nous. »

Si la jeune femme n’a jamais présenté aucun intérêt à son homologue, elle doit bien reconnaître qu’ensemble les deux êtres forment une équipe sans pareille. L’homme s’occupe de déchiffrer ses plans et bêcher la terre, quand la femme invente un nom pour les plantes inconnues qui égayent les chemins qu’ils parcourent. Peu à peu, Severo délaisse son envie d’or pour assouvir d’autres désirs de volupté.

Severo ajouta que la canne à sucre l’avait tellement envoûté qu’elle lui avait appris la sagesse, les rythmes lents de la nature, et les plantations étaient devenues pour lui plus précieuses que tout l’or du monde.

Miguel Bonnefoy conte de la sorte l’histoire d’un homme en quête d’un trésor perdu qui lui fait perdre de vue l’essentiel. Chacun des personnages de cette fable aspire à trouver sa véritable fortune, celle qui fera de sa vie une richesse. Sans dévoiler le dénouement de l’intrigue, il apparaît très clairement ici que ressource pécuniaire n’est pas synonyme de bonheur. À travers les espoirs parfois démesurés de ses protagonistes, l’écrivain montre les répercussions d’une poursuite sans fin, vaine, écartée des réalités de la vie.

« L’avantage d’être pauvre, sourit-il, c’est qu’on peut toujours s’enrichir. »

Un « sucre noir » oxymorique

Sucre noir est un roman au titre relativement inédit : ce dernier se compose en effet de deux mots rarement (pour ne pas dire « jamais ») employés ensemble, « sucre » et « noir ». Ces deux termes font ici référence au pétrole, ressource d’origine naturelle aussi désignée par l’expression « or noir ». Le vocable « sucre » remplace ici le mot « or » pour accentuer le caractère addictif de l’appât du gain, pourtant source de grands tourments.

Le pétrole, ainsi évoqué de manière allégorique, constitue au Venezuela le point de départ de terribles conflits et d’une sévère crise économique[1]. Comme dans le roman, la quête de ce « trésor » est à l’origine de batailles quotidiennes cinglantes que se livrent les industries pétrolières, alors que justement, semble exprimer Miguel Bonnefoy, les richesses du Venezuela se trouvent ailleurs, dans son cadre tropical, sa flore diversifiée et ses cultures agricoles.

[Le gisement de pétrole] sortit comme un minotaure des profondeurs de son labyrinthe et, rapidement, des sociétés se fondèrent pour l’exploiter. Il ébranla les conditions économiques, des immigrés vinrent de partout, l’exploitation commença et les capitaux se chiffrèrent très vite par millions.

Miguel Bonnefoy choisit d’ailleurs de mettre en évidence la beauté de la végétation en ces lieux. Il entrelace ainsi senteurs sucrées et âpreté des actions de ses personnages. Ces évocations singulières, celles surtout enrobées de miel et autres saveurs parfumées, apportent une certaine douceur à son texte.

Son baiser prit une couleur d’or et de miel. À son parfum, il reconnut les notes vanillées de l’ananas, ses lèvres exhalant des fraîcheurs herbacées et des saveurs d’agave, comme une longue traînée de braise, et la chaleur de celles qui ont une flamme à la place du cœur.

Il se laissait assoupir dans des odeurs de camphre et d’amandiers. Parfois, dans le calme de la nuit, il éprouvait la nostalgie du passé. Quand on évoquait devant lui l’adolescent rêvant à de fabuleux trésors, croyant à un destin extraordinaire, il ne se reconnaissait pas dans ce portrait. Il lui fallut beaucoup de temps avant de prêter à ces moments d’égarement les audaces délicieuses de la jeunesse.

À noter enfin que la seule mention de « sucre noir » au sein du récit renvoie à la notion de « lignée perdue », à savoir de la postérité qui n’est plus et de l’héritage impossible. Il y a sans doute ici la volonté de Miguel Bonnefoy de poser un regard sur cette cupidité des plus grands comme indissociable de l’annihilation de toute transmission, de quelque nature qu’elle soit.

Notes    [ + ]

  1. La Rédaction de <l’EnerGEEK />. Venezuela : la production pétrolière en pleine crise. 20 janvier 2018. URL : https://lenergeek.com/2018/01/20/venezuela-production-petroliere-crise/

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