Les Funambules de Mohammed Aïssaoui, un équilibre difficile sur le fil ténu de la vie

Les Funambules de Mohammed Aïssaoui
Copyright : Gallimard

De nombreux écrivains puisent leur inspiration dans ce qu’ils ont connu de près. C’est le cas, parmi tant d’autres, de Mohammed Aïssaoui en cette rentrée littéraire 2020.

Mohammed Aïssaoui naît et grandit en Algérie. À l’âge de « neuf ans et demi », il quitte son pays natal pour la France afin d’y rejoindre son père, accompagné de sa mère et ses sœurs. Il parle de cette expérience singulière comme d’un « choc » ayant « [fait] sauter [ses] plus beaux souvenirs : ceux de l’enfance insouciante »[1]. Il s’inspire surtout de ce vécu pour construire la psyché du personnage principal des Funambules, texte paru dans la collection « Blanche » des éditions Gallimard. Le romancier s’intéresse particulièrement céans au quotidien difficile des personnes ayant peu de revenus, des existences qu’il assimile subtilement à celle du funambule évoluant en équilibre sur une corde tendue au-dessus du sol[2].

Le funambule est ainsi le motif littéraire majeur de cette œuvre. Son image, récurrente, souligne avec poésie l’ambivalence de la vie, le caractère incertain de « demain ». On la retrouve dans les réminiscences du narrateur quant à son enfance, dans l’évocation de ses rapports avec autrui, et dans sa découverte du milieu associatif, un milieu sans lequel beaucoup perdraient leur équilibre.

Des « souvenirs oubliés »

Le narrateur des Funambules est un homme âgé de trente-quatre ans que l’on sent meurtri par son enfance heureuse, mais de misère. Il grandit sans son père, un homme-fantôme ayant délaissé le foyer familial. Il aurait presque mieux valu que l’homme soit mort, nous indique le narrateur, car son ombre, tenace, est à l’origine du déshonneur de ses proches. Sa mort n’aurait pas autant terni l’image de sa femme et son fils. On aurait pu lui réinventer une vie – de mensonges, certes, mais brillante. On aurait pu faire de lui une légende. Au lieu de ça, l’épouse, femme potomitan, doit se résoudre à des bassesses pour subsister, des actes que son fils habibi ne souhaite pas conter de manière expresse.

Plus tard, bien trop tard, j’ai compris ce que ma mère avait enduré pour ne pas perdre la face. Je ne raconterai pas. Je peux juste dire qu’à sa place je me serais jeté à la rivière. Mais grâce à elle, cette rivière, je l’ai aimée comme je n’ai jamais aimé d’autre lieu – je m’y baignais, j’y jouais, je m’y lavais aussi. Je dormais l’après-midi à l’ombre d’un grand arbre au bord de l’eau. Cette sensation, je ne pourrai jamais l’oublier. Aujourd’hui, dès que j’entends la musique d’une rivière, mon corps se souvient.

L’enfant qu’a été le narrateur des Funambules connaît (lui aussi) l’exil à l’âge de neuf ans. Mère et fils émigrent en France, pays vers lequel le père absent s’est lui aussi enfui quelque temps auparavant. De ce violent déracinement se développe l’incapacité du narrateur à se rappeler totalement des lieux de son enfance, des prénoms de ses amis d’antan, de ce « chez nous » anonyme, sans identité. De ce violent déracinement découle aussi la difficulté de la mère à se faire comprendre de tous. Elle en devient « analphabète bilingue », ne parle pas le français et le comprend que très mal. Son fils témoigne de ses accrocs, détournant la fameuse ritournelle de Leïla Sebbar dans son récit Je ne parle pas la langue de mon père (Julliard, 2003)[3], signifiant, sans doute, le même désarroi que l’essayiste franco-algérienne : « Je ne parle pas la langue de ma mère. C’est compliqué pour échanger des choses profondes. »

Cette femme, malgré tout, présente un caractère résilient, et ne lâchera rien jusqu’au bout : elle donne à son fils les clés pour réussir mieux qu’elle. Et aujourd’hui, comme une revanche sur la vie, l’homme embrasse une carrière de biographe pour anonymes – sa profession nécessitant une maîtrise presque parfaite de la linguistique française. À l’instar de Mohammed Aïssaoui, le narrateur des Funambules s’est forgé un destin d’écrivain après l’obtention de deux masters et évolue dans le monde littéraire parisien, malgré un rapport difficile à la réussite (il semblerait en effet que certains parlent de chance pour évoquer son travail, réduisant à néant son mérite).

Mohammed Aïssaoui offre de la sorte en arrière-plan de son intrigue principale toute une réflexion sur l’enfance et les « souvenirs oubliés » qu’il mentionne déjà dans son Petit éloge des souvenirs. Il montre le soutien indéfectible d’une mère pourtant décontenancée à maintes reprises, une femme aujourd’hui atténuée physiquement dont la vie ne tient plus qu’à un fil. Le romancier choisit par ailleurs de souligner la force des réminiscences de son protagoniste principal au moyen d’apartés, écrits également à la première personne du singulier et proposés en italique. Ces pauses narratives révèlent des instants marquants de la vie du narrateur.

Des personnages-équilibristes

Le narrateur des Funambules choisit d’exercer le métier de biographe pour anonymes car il s’intéresse profondément à l’expérience de vie de tout être. Selon lui, « toute existence [est] extraordinaire », toute personne se tenant face à lui possède « sa part de lumière, ses zones d’ombre et ses fêlures » – ce dernier terme étant emprunté à l’écrivain américain Francis Scott Fitzgerald[4]. Cet exercice d’écriture donne lieu à une introspection de l’être interviewé, si bien que la finalité de cette activité est en réalité de permettre à cette personne de prendre acte de ce qui façonne sa personnalité, de ce qui définit son « être ».

J’exerce le métier de biographe pour anonymes. Je raconte les vies de ceux qui veulent laisser une trace, même dérisoire. J’écris pour ceux qui ne trouvent pas les mots. Ceux qui pensent utile de narrer leur histoire afin qu’un membre de leur famille éclatée puisse la découvrir un jour. À chaque fois, j’ai l’impression de rédiger des messages dans des bouteilles jetées à la mer ; je sais que ceux à qui s’adressent ces livres les ouvrent à peine, quand ils ne les oublient pas dans un carton. À force, j’ai compris : on écrit pour soi.

Maintenant que le narrateur des Funambules gagne relativement bien sa vie, il ressent comme un manque, une insuffisance qu’il n’arrive pas à précisément nommer. Il se commémore avec nostalgie une relation écourtée datant d’il y a près de seize années : il « [n’a] pas su aimer » Nadia comme il l’aurait fallu, comme elle en avait terriblement besoin. Nadia, dont le prénom évoque le titre d’un livre du surréaliste français André Breton[5], est la grande absente de ce roman. Il s’agit d’une femme qui s’aide elle-même en aidant, une femme-funambule définie par le vers du poète franco-uruguayen Jules Supervielle : « Je tremble au bout d’un fil, si nul ne pense à moi, je cesse d’exister ». La retrouver aujourd’hui serait peut-être pour son amant des temps passés comme « mettre du baume » sur sa propre fêlure… Il mène alors l’enquête – une enquête durant l’entièreté du livre –, et s’aventure rapidement au sein des cercles associatifs parisiens, Nadia ayant toujours souhaité « mettre des paroles sur les maux des autres et de la beauté chez les plus démunis ».

Mohammed Aïssaoui entoure par ailleurs son héros de personnages le poussant dans ses retranchements. Bizness est un des amis d’enfance du narrateur, un des rares avec lequel ce dernier a gardé contact, un homme qui parle de la vie comme du théâtre et se donne d’ailleurs un rôle, puisque l’on ne connaît ni son nom ni son pays d’origine. Le Philosophe, quant à lui, est l’occupant d’une cave aménagée, un homme cultivé ne jurant que par l’œuvre de l’écrivain et compositeur Jean-Jacques Rousseau. Bizness et le Philosophe constituent en quelque sorte des personnages-miroir, vivant tous deux en situation d’équilibre, le premier existant pour les « bons plans », le second demeurant illégalement dans un immeuble parisien. Tous deux formulent avec le narrateur le point de départ d’une réflexion sur la construction de soi vis-à-vis de l’autre, sur le « sentiment d’existence » analysé par Rousseau.

Par ailleurs, sur le modèle de cet écrivain du XVIIIe siècle, Mohammed Aïssaoui traite du sentiment de solitude au sein des Funambules. Ses personnages, bien que réunis en termes spatio-temporels, sont dits « seuls » à l’image des juifs ashkénazes mentionnés par Bizness. Le narrateur de cette histoire se lie aux personnes de son entourage de manière inattendue, comme pour combler un vide, et les présente tels des membres de sa famille qui partageraient son sang. Son cocon familial a implosé alors qu’il était trop jeune pour le comprendre et l’accepter ; sans doute est-ce là que paraît sa fêlure. Dans la citation suivante, l’homme s’exprime au sujet du Philosophe : « J’avoue que sa compagnie me plaît. Je m’attache à lui comme à un frère que je n’ai pas. Ou à un père. »

Une « sorte de thérapie par l’écrit »

À la diligence d’un neuropsychiatre de grande notoriété, le biographe en quête d’amour démarre un projet d’écriture insolite qui consiste à venir en aide aux « personnes vulnérables ». Bénéficiant de l’aide de centres sociaux, il découvre l’intimité de funambules qui « flottent », de personnes qui « souffrent de ne pouvoir coucher leur récit sur du papier » et n’aspirent qu’à un peu plus de considération de la part d’autrui. L’écrivain les accompagne de prime abord par l’écoute, puis par la retranscription de leur vécu en « mots écrits » (un « travail de montage » que l’on peut rapprocher de celui du journaliste).

Il peut être intéressant de noter ici à quel point le narrateur-engagé s’aide également lui-même en découvrant ces « bouts d’existence ». Ces femmes, ces hommes, le touchent émotionnellement ; on perçoit en ces rencontres d’une grande richesse un reflet en creux du narrateur. Leïla, par exemple, le mène dans un univers poétique où la musicalité d’un mot est préférée à sa sémantique. Femme rebelle éreintée, elle renvoie surtout à l’homme une image de Nadia qu’il n’avait pas considérée. Moussa, « homme de la rue », attend patiemment chaque jour, chaque nuit, une présence qui ne vient pas. Il porte en lui, à l’image du narrateur, le souvenir d’un mirage. Mohammed Aïssaoui montre ainsi de manière transposée l’ampleur de l’attachement du narrateur à Nadia, une femme dont le cheminement est révélé en transparence, indice après indice. Une mélancolie rêveuse balaie de la sorte entièrement l’œuvre. Et Nadia est l’« étoile » inatteignable sous laquelle le narrateur marche ténu sur son propre fil d’existence.

Mohammed Aïssaoui présente aussi en ce roman l’écriture comme un art quintessentiel, une activité à la fois salvatrice et émancipatrice. Le projet d’écriture du personnage-narrateur, constituant le cœur de l’intrigue des Funambules, met en lumière le caractère ambivalent de la vie : il expose par-dessus tout l’éventualité que chacun puisse un jour se retrouver dans une situation inconfortable en raison de circonstances extérieures. Ces assertions sont accentuées par l’utilisation des champs lexicaux du jeu et du hasard : « La vie est une loterie. »

À travers l’échange, elle me fait comprendre qu’on est tous des funambules – souvent on ne le sait pas et l’existence se charge de nous le rappeler. Avec sa voix douce et son regard clair, elle m’explique que, en fait, personne n’est à l’abri. Jamais. Que le fil de la vie est fragile. On peut être tout en haut et tomber. Une maladie. Une rupture. Un accident. Tout peut basculer en un instant. Ces êtres que l’on voit dans la rue, sait-on quelle histoire ils portent ?

Un milieu associatif en éveil

Le personnage-narrateur des Funambules éprouve un intérêt grandissant pour la « terre d’activités diverses et variées » que représente le bénévolat. Il prend alors pleine mesure de l’impact des mots parfois prononcés impunément par autrui, des mots-projectiles qui touchent au plus profond de l’âme les personnes démunies. On lui découvre aussi, progressivement, une histoire personnelle avec les organisations caritatives, une histoire relative à son enfance difficile. Mohammed Aïssaoui propose en quelque sorte une mosaïque de la souffrance, de la culpabilité et de la honte, avec des personnages aux parcours différents, dont l’histoire pourtant entre en résonance avec celle des autres, comme en témoigne le passage suivant.

La première phrase, c’est une femme d’une soixantaine d’années qui la prononce : « Nos vies sont faites de violences. » Puis elle ajoute, comme si elle cherchait le Graal : « J’aimerais juste vivre comme tout le monde. » Elle a répété cette phrase plusieurs fois, et je l’ai retournée dans ma tête dans tous les sens, je n’arrive pas à la saisir pleinement. « Vivre comme tout le monde » devient pour moi la plus belle et la plus effrayante des ambitions. En vérité, je comprends bien tout ce que cette femme veut exprimer. Elle me renvoie des années en arrière, une période que je veux oublier : vivre comme tout le monde était le désir fou de ma mère.

Mohammed Aïssaoui reprend par ailleurs son rôle de journaliste pour montrer le formidable travail des seize millions de bénévoles français[6]. Il choisit d’une part de dépeindre avec minutie la réalité des personnes en situation de grande vulnérabilité ; d’autre part, de témoigner avec tout autant de méticulosité des actions menées par les militants. Il esquisse alors le tableau d’une société en mouvement, d’une humanité possible. Il ancre son récit dans le réel, citant des associations existantes dont Les Restos du cœur, ATD Quart Monde, les Petits Frères des Pauvres et le collectif Les Morts de la rue. Il dresse surtout le portrait de femmes et d’hommes organisés, volontaires, véritables « héros des temps modernes », des personnes grâce auxquelles « le monde tourne à peu près ».

À ce titre, le personnage de Monique est sans doute le plus révélateur. Monique est une femme de belle volonté, dépositaire de nombreuses histoires de funambules. Par sa seule voix il est donné au lecteur d’en apprécier d’autres, des récits insolites de précarité, des moments de bascule souvent liés à la perte de domicile. Mohammed Aïssaoui utilise ici le procédé de mise en abyme, suggérant l’éventualité de l’écriture d’un livre recueillant l’ensemble des témoignages de Monique. Peut-être est-ce aussi un moyen pour l’écrivain de remercier toutes les personnes bénévoles sans lesquelles beaucoup basculeraient définitivement.

Un rendez-vous littéraire

Mohammed Aïssaoui invite en somme son lecteur à découvrir un monde engagé contre la misère au moyen d’un personnage construit à son image, biographe pour anonymes. Il se rapproche de l’écriture journalistique pour sensibiliser tout un chacun à l’extrême sévérité des conditions dans lesquelles évolue une partie de la population française. Il s’en détache toutefois en reconstruisant consciencieusement l’existence d’êtres funambules – avançant dans leur quotidien en équilibre difficile – non pas dans l’objectif de faire du sensationnel mais plutôt de rendre compte d’expériences de vie qui pourraient sembler familières.

N’oublions pas, non plus, l’importance de la littérature émancipatrice au cœur du récit des Funambules. Mohammed Aïssaoui ajoute à son énonciation de la douceur avec les vers du poète mexicain Octavio Paz ou ceux du poète français Louis Aragon. Il souligne aussi la beauté et la portée historique de textes décrivant la « vraie vie », notamment les œuvres littéraires d’illustres écrivains dont Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion, Svetlana Alexievitch, Patrick Declerck, Florence Aubenas et Günter Wallraff, auteurs d’« [histoires] d’émotions » qu’il pourrait être intéressant de mettre en regard avec cette œuvre.

J’aime ces récits parce qu’ils décrivent l’Histoire, notre histoire, à hauteur d’homme, avec de toutes petites histoires, la vraie vie.

Notes    [ + ]

  1. AÏSSAOUI (Mohammed). Petit éloge des souvenirs. Paris : Gallimard, « Folio 2€ ». 2014. 128 pages. ISBN : 9782070459322.
  2. Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition (actuelle). FUNAMBULE : nom. Définition du mot « funambule ». URL : https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9F1877
  3. SEBBAR (Leïla). Je ne parle pas la langue de mon père. Paris : Julliard. 2003. 132 pages. ISBN : 9782260016151.
  4. FITZGERALD (Francis Scott). La Fêlure. Paris : Gallimard, « Folio ». 2014. 256 pages. ISBN : 9782070457090.
  5. BRETON (André). Nadja. Paris : Gallimard, « Folio ». 1972. 192 pages. ISBN : 9782070360734.
  6. Ministère de l’Éducation nationale, de la jeunesse et des sports. Le monde associatif. URL : https://associations.gouv.fr/le-monde-associatif.html

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