L’Évanouissement de Marie de Natacha Sadoun, un désordre intérieur

L'Évanouissement de Marie de Natacha Sadoun
Copyright : Buchet/Chastel

Peut-on jamais savoir ce que pense l’autre ?
Connaît-on jamais entièrement quelqu’un ?
Et a contrario, dévoile-t-on jamais ce qui anime le plus profondément notre être ?

L’écrivaine et artiste-plasticienne Natacha Sadoun nous invite à réfléchir à ces questions à travers l’histoire singulière d’un couple de Parisiens dynamiques dont la relation est éprouvée par un événement inattendu. C’est ainsi par l’absence de son « autre » qu’une femme s’éveille à elle-même puis tente de résoudre les nombreuses énigmes de son quotidien.

Une absence révélatrice

Natacha Sadoun révèle l’ébranlement de son héroïne principale dès l’incipit de L’Évanouissement de Marie, employant à dessein le champ lexical du saisissement.

La voix à l’autre bout du fil continuait de relater les faits mais Marie était déjà ailleurs. Un souffle froid l’avait parcourue, un voile blanc l’avait un instant aveuglée et l’air s’était fait si rare que sa respiration émettait un son étrange, semblable à des râles courts et saccadés. Quand elle raccrocha, ses gestes s’enchaînèrent comme s’ils avaient été déjà minutieusement rodés. Elle enfila son manteau, sortit dans la rue et héla un taxi.

Son roman démarre ainsi in medias res au moment où Marie reçoit un coup de fil dévastateur lui apprenant le violent accident de Paul – son compagnon est opéré d’urgence puis plongé dans un coma que les médecins ne savent ni évaluer ni qualifier. Marie expérimente alors pour la première fois depuis longtemps l’absence. L’hospitalisation de Paul se prolongeant, la jeune femme s’isole des autres, fait les démarches nécessaires pour s’arrêter de travailler, puis se met progressivement à boire. « Ses repères [ont] éclaté », son monde est irrévocablement ravagé.

Afin de s’émanciper du « pronostic flottant » qu’on lui livre quant à la condition de son conjoint et s’affranchir du « silence [de plus en plus oppressant] de l’appartement », Marie prend l’habitude de traverser Paris à bord d’un bus, sans destination précise. De cette même manière, alors qu’elle avorte une escapade organisée chez un ami hors de la capitale, elle se retrouve en un « lieu inconnu et anonyme, un terrain neutre » pouvant « inspirer un sentiment confus de familiarité ». Marie erre de lieu en lieu comme elle erre en quête d’elle-même : l’écrivaine traduit ici son mal-être par sa non-fixation au monde qui l’entoure. Cette femme contée à la troisième personne du singulier est littéralement déboussolée ; elle ne sait plus où elle en est, ni même qui elle est.

Un oubli de soi

L’absence de Paul fait en effet constater à Marie dans quelle mesure cette dernière, par l’épreuve du temps, s’est réfugiée dans son couple : la trentenaire ne distingue plus ce qui relève de ses envies de ce qui constituait leurs besoins à eux deux ou les seuls désirs de son amant. Marie avait pris l’habitude de tout faire avec celui dont elle partageait la vie : tous deux vivaient dans un mode « fusionnel ». « Elle n’aurait plus su dire qui elle était en dehors de son couple. De cela, elle avait pris conscience les jours suivant l’accident. »

Elle réalisait aujourd’hui à quel point son couple avait été fusionnel. La fusion non pas comme indicateur de l’intensité de l’amour mais comme mode de fonctionnement. Sans même s’en rendre compte, et donc sans jamais la questionner, la nature de leur relation s’était inscrite dans ce rapport.

Marie croise en ces circonstances Vincent qu’elle n’avait pas revu depuis dix ans. Vincent est « l’homme qu’elle avait quitté pour Paul » ; Vincent est désormais l’ami qui lui tend la main au moment où elle en a sans doute le plus besoin. Car simultanément à ses préoccupations existentielles, Marie fait la découverte de cahiers et de notes éparses de Paul dans leur grande armoire. D’abord interdite, elle constate les pages blanches du roman entamé de son conjoint, « l’aveu d’une impuissance ». Puis le temps passant, elle entre dans l’intimité de celui qui « [n’est] pas mort, pas encore, pas vraiment, pas tout à fait ».

Elle se mit alors à lire, non pas fiévreusement mais calmement, précautionneusement, respectueusement, comme on réalise un travail délicat qui requiert un savoir-faire de précision, comme si elle avait trouvé dans un grenier un trésor d’archives datant du siècle passé qu’il aurait fallu manier avec minutie.

Cette transgression mène Marie sur des terrains qu’elle n’avait pas anticipés. Paul n’est pas tout à fait celui qu’elle croyait : il est « inachevé, inquiet, tiraillé, torturé, perdu » – une accumulation d’adjectifs que Natacha Sadoun emploie pour souligner l’étrangeté de cette découverte. La jeune femme comprend entre les lignes que l’homme est marqué par un non-dit familial ; elle part alors en quête de réponses.

Un mystère à élucider

Marie se rend ainsi subséquemment à Florence : grâce aux indices fournis par Claire, la sœur aînée de Paul, elle en apprend davantage sur le mutisme dévastateur du père, sur le poids de ce legs involontaire sur la conscience de Paul. Elle démêle l’histoire familiale et parvient à connaître les raisons du tabou immuable et connaître l’intrication inattendue de la Grande Histoire dans ces relations humaines.

Mais si elle croit en découvrir davantage sur Paul par ce séjour et ainsi refermer la parenthèse du passé qui a tant bouleversé cet homme, Marie comprend bientôt que ce voyage est aussi pour elle, est aussi un moyen pour elle de retrouver ce qui lui faisait cruellement défaut à Paris : elle s’éveille en ces lieux à son être. L’Italie est finalement source de pérégrinations, de contemplation, d’art et culture, de rappel à soi.

Natacha Sadoun souligne du reste l’impénétrabilité totale du caractère de sa protagoniste principale par son évocation de l’œuvre de Michel-⁠Ange intitulée Brutus. Le visage de cette sculpture inspire à Marie féminité et masculinité, douceur et puissance, sensualité et force – des qualités semblant antinomiques. Il apparaît céans que le mystère dégagé par l’œuvre, propre à l’interprétation, est aussi ce qui attise la curiosité, ce qui favorise l’imprégnation de l’art dans les mémoires. Ce mystère entretenu voire cultivé ne contribue-t-il pas lui aussi, au moins quelque peu, à la réception de l’œuvre ?

Dans une quatrième et dernière partie particulièrement riche, Natacha Sadoun dévoile finalement l’étendue de l’énigme qu’elle offre à ses lecteur·rice·s. Le récit est désormais renversé, nous permettant de découvrir une mise en abyme soignée, révélant aussi le pourquoi des choix littéraires de l’écrivaine en matière d’énonciation, de langue employée, de focalisation et d’espaces volontairement laissés.

Délestée de la pression extérieure, délestée de sa propre culpabilité, du regard qu’elle portait sur elle-même, elle s’était laissée aller à sentir, à être.

Une énigme : l’autre

Natacha Sadoun offre en somme une réflexion maligne sur l’être et ses mystères à travers l’histoire de deux jeunes trentenaires éprouvés dans leur relation. Elle décrit ici avec minutie les bouleversements de l’âme de son héroïne, son désir de recouvrer pleine emprise sur elle-même : deux sentiments difficiles à mettre en œuvre quand le « couple » fonctionne de manière « fusionnelle ». L’écrivaine nous interroge ainsi sur la place que doit tenir l’autre, l’être aimé ou l’être que l’on croit aimer, dans notre existence. Les émotions dépeintes céans semblent justes, et l’écriture est à la fois poétique et d’une grande intelligence, avec une mise en abyme parfaitement construite. La fuite semble du reste être un fort motif littéraire de cette œuvre.

[…] Ces moments solitaires d’acuité intense, de profonde sérénité, de conscience au monde, ces moments de grâce, ne valent que par leur courte durée (quelques heures, quelques heures pendant quelques jours) et par leur rareté, qu’ils n’existent que parce que les autres, sans grand relief, les plus longs et les plus nombreux, quand on subit le quotidien plus qu’on ne le vit, et d’autres encore, confus et sans harmonie aucune, quand l’angoisse devant probablement la finitude nous oblige à questionner le sens de notre existence sur terre, les précèdent et les suivent. Comme tout serait plus simple si, chaque fois, immanquablement, nous n’oubliions pas – ou ne cessions d’adhérer à – cette sage constatation une fois ce doux moment passé.

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