Genie et Paul de Natasha Soobramanien, une vive revisite de Paul et Virginie

Genie et Paul de Natasha Soobramanien
Copyright : Gallimard

Genie et Paul est le premier roman de Natasha Soobramanien, écrivaine de nationalités anglaise et mauricienne. Il paraît en France au mois d’avril 2018 au sein de la collection « Continents noirs » des éditions Gallimard, et est traduit de l’anglais vers le français par Nathacha Appanah.

Genie et Paul est une œuvre contemporaine qui rend subtilement hommage au texte classique du XVIIIe siècle écrit par Jacques-⁠Henri Bernardin de Saint-Pierre intitulé Paul et Virginie. Cet ouvrage est originellement paru chez Myriad Editions en 2012.

L’histoire d’un départ qui bouleverse toute une famille

Genie Lallan est une jeune femme de vingt-six ans emmenée d’urgence à l’hôpital à Londres à quatre heures du matin. Quand elle sort de son état d’inconscience, Genie a complètement perdu la notion du temps, et ne sait pas où elle se trouve. Paul, son frère aîné, son repère, la seule personne présente la nuit dernière à l’heure à laquelle elle a failli mourir, n’est pas à son chevet, pour son plus grand désarroi.

Une fois quelque peu rétablie, Genie retourne chez Mam, dans la maison familiale. Dans sa chambre est encore accroché au mur un poster représentant un épisode de Paul et Virginie, les héros auxquels doivent leurs prénoms Genie et Paul. Dessus, « la jeune fille avait l’air effrayée mais le garçon la regardait en souriant, heureux de son fardeau, et cette joie semblait lui donner la force de continuer. ». Elle contemple cette image un instant, puis se met instinctivement à la recherche de Paul. Mais quand elle découvre la chambre de son frère, son état de désolation, elle en arrive à cette conclusion : Paul est vraiment parti. Les tiroirs sont « vides et béants. Les étagères comme balayées d’un seul geste […]. ». Il ne reste plus aucune trace de celui qu’elle aime.

Car ce frère et sa sœur ont toujours eu cette relation si particulière. Tous deux nés à l’île Maurice mais de pères différents, Genie et Paul sont arrivés à Londres respectivement âgés de cinq et dix ans accompagnés de leur mère. Mam n’avait alors en sa possession qu’une valise contenant que très peu d’effets personnels. Fraîchement débarquée dans la capitale anglaise, cette petite famille est recueillie par les parents de Mam qui y vivent depuis 1964, avant l’indépendance de Maurice. Ces derniers vont leur apporter une certaine sérénité quant à la question financière, un soutien inébranlable quant à la nostalgie du pays.

Genie et Paul réagissent différemment à ce déménagement. Pour la petite fille qu’est Genie au moment des faits, passé l’étonnement des premiers jours, l’acclimatation se fait progressivement. Pour Paul, déjà plus âgé, la transition se fait dans la douleur. Il ne supporte pas l’idée de ne plus voir certains de ses proches, il ne se fait pas à ce nouvel environnement qu’il considère hostile. D’ailleurs, au moment où il aura sa première occasion de rentrer à l’île Maurice, il déclarera dans sa lettre à Genie les mots suivants :

Je ne me suis jamais senti autant moi-même qu’ici. Cet endroit m’a manqué. Les gens qui parlent créole autour de moi. Les fruits sur les arbres et les chiens dans la rue. Tous ces visages métissés qui me sont familiers. […] Je suis heureux. Je suis chez moi.

Paul ne sait tout simplement pas quelle est sa place dans ce bas-monde. Connaissant la fragilité de l’état émotionnel de son frère, Genie est donc consciente que son départ de l’hôpital, alors qu’elle recevait des soins, ne présage rien de bon. C’est ainsi que démarre sa quête, sa recherche d’indices auprès de personnes que la fratrie a côtoyé. Elle veut retrouver Paul, lui donner un semblant d’appartenance à quelque chose, déterminer d’où provient son mal afin de remonter à la source du problème.

Rodrigues était l’île sœur de l’île Maurice et Paul était son île frère : lointain, complètement isolé et pourtant connecté et dépendant d’elle, comme Rodrigues de Maurice.

Ici, on vit l’histoire d’un amour fraternel des plus forts bouleversé par le dépaysement soudain et trop violent dont ne se remettra jamais Paul. Le lecteur ressent le besoin de tout quitter de cet homme, son sentiment de non-appartenance à ce pays qui a accueilli les siens, son envie de retrouver son île natale où demeurent encore certains de ses proches. Il comprend aussi la compassion de Genie pour son frère qu’elle aime tant, envers et contre toutes les embrouilles qu’il a pu connaître. Elle est sans doute la seule personne qui peut encore avoir une quelconque influence sur lui, mais celle-ci sera-t-elle suffisante ? L’auteure a su transmettre ici des émotions fortes par le biais de ces deux personnages.

La trame principale de cette histoire est successivement entrecoupée de passages antérieurs racontés par les différents personnages de ce livre. Cette construction narrative nous permet d’être embarqués dans un rythme régulier, et de mieux comprendre les sentiments de Genie et Paul à mesure que l’on avance dans la narration. Elle nous permet aussi de découvrir un pan de l’histoire de l’île Maurice à mesure que l’on traverse les époques.

Ainsi, on apprend par exemple qu’au moment de l’indépendance de l’île Maurice en 1968 et durant les années qui suivent sa proclamation, la vie pour les insulaires est très difficile. Le travail est quasi inexistant pour les locaux, et la faim devient la première cause de leur déprime. De plus, cette misère n’était pas ouvertement relayée par les médias, ni par les familles restées à Maurice de peur d’inquiéter leurs proches. L’auteure nous invite aussi à considérer ce qu’est de vivre sur une île sujette aux cyclones, sur laquelle la vie peut être dévastée en quelques minutes.

Oui, la vie est fragile à Maurice.

Enfin, Natasha Soobramanien propose une réflexion sur ce qu’est le départ du pays natal. Deux idées principales sont juxtaposées ici : le pincement au cœur ressenti par les personnes qui quittent l’endroit qu’elles ont toujours connu ; l’idée que finalement, l’endroit dont on a tant rêvé, celui dont on croit se rappeler, n’est peut-être qu’une déformation de nos souvenirs.

Je sais pas si tu pourras comprendre – moi-même j’ai eu du mal à le concevoir – cette douleur immense d’être sur le pont d’un bateau et de voir ton île disparaître de vue et de ne pas savoir quand tu la reverras.

Elle avait pris conscience que son île Maurice était imaginaire, bricolée par quelques vagues souvenirs et les histoires de Mam et de Paul.

Genie et Paul est ainsi un texte accessible traitant avec brillance de la question de l’identité culturelle et la difficulté de s’adapter dans un pays étranger. L’écriture de Natasha Soobramanien est poétique, subtile, et une fois la dernière page de ce livre lue, le lecteur ne désire qu’une chose : relire le prologue et s’imprégner une nouvelle fois de chacun des détails qui mène à cette conclusion.

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