La Noce d’Anna de Nathacha Appanah, une remise en question en toute sensibilité

La Noce d'Anna de Nathacha Appanah
Copyright : Gallimard

Écrivaine franco-mauricienne aux œuvres d’une grande richesse, Nathacha Appanah s’applique de manière méticuleuse à proposer à ses lecteur·rice·s des personnages que l’on croirait de chair, tant leurs réflexions paraissent humaines. Dans son troisième roman intitulé La Noce d’Anna, paru en 2005 au sein de la collection « Continents Noirs » des éditions Gallimard, elle choisit ainsi d’explorer les liens qui unissent une mère à sa fille. Sonia et Anna entretiennent une relation singulière que Sonia analyse à l’occasion du mariage de son unique enfant. L’heure est à l’introspection.

Une introspection teintée de nostalgie

L’énonciation de La Noce d’Anna démarre in medias res. Aujourd’hui, 21 avril, Anna se marie. Sonia ressasse alors tous les événements qui l’ont menée à ce jour – ce jour où elle donnera la main de sa fille à un homme. Elle et Anna n’ont toujours été qu’à deux, et l’idée de bouleverser ce quotidien, certes imparfait, mais qui fonctionne, ne plaît pas instinctivement à Sonia. Cette dernière espère toutefois être la meilleure des hôtesses pour sa fille en cette circonstance unique, afin que cette dernière ressente un bonheur sans faille, sans imprévus.

Sonia a toujours vécu dans le but de fournir la meilleure éducation possible à Anna. Son enfant a été sa seule source de bonheur, de réconfort. Elle a aussi été son roc dans les coups durs, la personne à laquelle penser pour ne jamais être tentée de lâcher le combat à l’heure où des idées noires se mêlaient à son esprit. Les deux femmes ont bien sûr des opinions divergentes sur tous les sujets inimaginables… mais elles restent pourtant unies, embarquées dans la même misère affective : celle d’un père absent pour Anna, d’un amour trop tôt envolé pour Sonia.

J’ai une fille qui m’attend, un bout de moi et d’un homme que j’ai aimé du mieux que j’ai pu, tendrement, tranquillement, qui écoutait la musique de mes mots et que j’ai laissé partir parce que c’est ce qu’on fait quand on aime.

Il est de sorte question, au sein de ce roman, de regrets, d’émotions et de sentiments. Nathacha Appanah détaille ici un pan de la vie de Sonia à la première personne du singulier, avec une focalisation interne lui permettant d’insister sur la volonté de cette dernière de « faire mieux » pour sa fille, une fille si différente de ce qu’elle est mais qu’elle aime envers et contre tout. On ressent à chaque page de ce roman à quel point les différentes facettes de Sonia – celles de femme célibataire, de mère ayant élevé seule sa fille, d’écrivaine au succès correct – lui ont dicté sa ligne de conduite durant ces dernières années, et à quel point elle aimerait se défaire de ces boulets pour vivre plus librement. Elle aimerait, oui, mais elle veut aussi plaire à sa fille avant tout.

J’aurais souhaité être sage le jour du mariage de ma fille, par là, je veux dire de ne plus avoir peur du lendemain, regarder mon passé et sourire, attendre l’avenir sans angoisse, avoir accompli ce dont j’avais envie, ne pas être envieuse de qui que ce soit, de quelque situation que ce soit, avoir un homme séduisant à mes bras, assez d’assurance pour pouvoir rire aux éclats et faire rire les autres, j’aurais voulu avoir assez de recul sur ma propre vie pour encourager ma fille, mais non, je ne suis pas tout cela, je n’ai pas tout cela.

Nathacha Appanah évoque ainsi le temps qui passe, les blessures jamais guéries, le besoin d’émancipation de toute femme et les remords inavoués. La romancière émeut de cette manière ses lecteur·rice·s, et les renvoie à leurs propres agissements et regrets, insistant sur le discours parfois mélancolique de cette femme à la fois accomplie et esseulée.

Une narratrice écrivaine d’origine mauricienne… à l’image de son auteure

Nathacha Appanah choisit dans ce roman d’attribuer le métier d’écrivaine à Sonia, femme d’origine mauricienne, également installée en France depuis de longues années. À travers les réminiscences de ce personnage, notamment sur sa carrière professionnelle, une pluralité de réflexions sur l’écriture, que l’on pourrait prêter à son auteure, sont ici offertes avec subtilité. L’emploi récurrent d’expressions et champs lexicaux lié à la littérature et la composition souligne de surcroît cette exigence romanesque. En guise d’exemples, Sonia s’exprime dans les citations suivantes sur le temps nécessaire à l’écrivain·e pour former des phrases aussi naturelles que peut l’être la respiration.

Il faut que je raconte doucement. Avec calme, sans me presser. Que j’attende que les mots se détachent du fond de moi-même, se promènent un peu, arrivent jusqu’à ma gorge et sortent comme un souffle, une expiration comme une autre, quelque chose que l’on fait des milliers de fois par jour, une évidence.

Je passe ma vie à chercher les mots justes, les mots qui ne veulent pas dire quelque chose d’autre, qu’on ne pourrait remplacer par un synonyme parce que sinon tous les mots finiraient par dire la même chose, et j’ai parfois l’impression que les mots d’Anna sont les plus forts, les plus acérés, ceux qui me restent en tête, tel un clou planté dans un mur.

Sonia apparaît en définitive comme une femme touchante qui tente de saisir l’événement par l’écrit, mais n’arrive pas toujours à délivrer les messages les plus importants par la voie orale. L’écriture semble pour elle un moyen de s’évader, de vivre réellement les aventures qu’elle se refuse. Les mots lui donnent la possibilité de transgresser l’ordre. Par leur usage, elle n’a plus à réfréner ses envies : elle laisse libre cours au désir.

Nathacha Appanah traite du reste en filigrane avec éloquence de l’appartenance culturelle au moyen de sa protagoniste principale. Comment expliquer à l’autre ce que l’on est, d’où l’on vient, et surtout, quelle est notre véritable culture ? Une « personne qui possède des origines » est-elle moins ancrée dans son pays de résidence qu’une autre ?

Parce qu’après tout, on en revient toujours à la même question. « Vous êtes de quelle origine ? » Que répondre à cette question, si banale, si indiscrète ? Que veut dire exactement cette question ? Le pays où vous êtes né, certainement, mais quand vous avez passé plus d’années en terre étrangère que dans votre patrie, de quelle origine êtes-vous vraiment ?

Une femme, elle aussi

La Noce d’Anna est en somme un roman dans lequel Nathacha Appanah évoque les émotions d’une femme qui s’est oubliée dans son rôle de mère nourricière. Sonia est pourtant une femme à part entière qui, ayant accordé toute son attention à sa fille et maintenant « libérée » (en quelque sorte) de cette fonction, voudrait aimer et être aimée, désirer et être désirée, donner et ressentir, dans le but de ne pas « [finir] seule, avec [ses] personnages de roman » et ne pas finir comme un livre, à savoir « [prendre] la poussière et [être oubliée] ».

Nathacha Appanah invite du reste tout parent à examiner avec attention l’évolution de sa vie depuis la naissance de ses enfants. Anna est celle pour qui, sans cesse, s’est inquiétée Sonia ; aujourd’hui, jour de ses noces, cette dernière peut enfin considérer ses propres envies. Par ailleurs, si Sonia ne comprend pas toujours les décisions que sa fille attend d’elle, l’amour qui les lie ne dit néanmoins pas ses limites.

J’ai toujours eu peur d’affronter ma fille, comme si je me sentais en état d’infériorité, incapable de soutenir ses arguments ou de lui donner les miens, de la faire plier. Je préparais toujours mille choses à dire, mille gestes à avoir, mille raisons qui la laisseraient sans voix et, dans la discussion, je n’arrivais jamais à en placer une, paralysée que j’étais par mon amour et ma crainte. Ce soir, je m’avance vers elle doucement, je suis pieds nus, je m’en rends compte seulement maintenant, et surtout, je n’ai pas peur. Mon corps est un corps de femme, ma tête ne se remplit pas de pensées volatiles, non, je suis centrée, concentrée, je n’ai pas peur.

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