Petit éloge des fantômes de Nathacha Appanah, accepter de vivre avec le poids du passé

Petit éloge des fantômes de Nathacha Appanah
Copyright : Gallimard

Petit éloge des fantômes est un recueil de nouvelles de Nathacha Appanah paru en août 2016 au sein de la collection « Folio 2€ » des éditions Gallimard.

Composé de sept histoires courtes, Petit éloge des fantômes est un condensé de narrations autour de la thématique du fantôme, de la présence des esprits et de leurs possibles agissements sur autrui. Ce livre, comme Nathacha Appanah l’indique dans une note, a été écrit pour aider chacun à « apprivoiser » ses fantômes – les absences, les non-dits, l’enfance, les rêves, la mort et la trahison – avec l’idée que si l’on arrive à les confronter réellement, alors, on sera capable de faire face à sa vie quotidienne, et avancer.

Affronter la mort

Nathacha Appanah use de sa plume pour parler du deuil de la plus intimiste des façons qu’il soit. Qu’il s’agisse de nos aînés, d’un frère ou d’une sœur, d’un parent ou encore d’un ami, la mort d’un proche apparaît avant tout comme une douleur, une réalité que l’on n’arrive pas à dépasser.

À chacun sa façon pour essayer de guérir de cette perte humaine. Il y a ceux qui ressassent en vain les souvenirs, comme la petite-fille devenue adulte qui regrette ses grands-parents dans Mes fantômes bien aimés, elle qui n’arrive pas à mettre des mots justes sur tout ce qu’ils ont été. Car cela a un côté rassurant que d’exprimer l’empreinte des vies de nos proches sur la nôtre. Ils ont existé, ont donné, ont vécu, même s’ils sont partis.

Je suis restée debout, un peu gauche, tenant son amour à bonne distance car, qui sait, cela pourrait fissurer le beau masque d’adulte que je m’étais confectionné et me faire flancher.

Jamais ma grand-mère ne se séparait de moi sans me donner quelque chose, un bonbon, une pièce de monnaie, un fruit, une cuillerée de son repas, une gorgée de son thé, un bout de son pain.

Il y a ceux qui voient encore régulièrement la personne qu’ils ont perdue. Bien sûr, leur esprit leur « joue des tours ». Mais n’est-ce pas agréable que de pouvoir encore voir cette personne ? Avons-nous seulement le droit de nous complaire devant l’apparition de ces fantômes ? Sont-ils présents pour nous rassurer ou nous délivrer un message ?

Pourquoi devrais-je refuser cette vie-là, que les autres appellent délire, fantômes, hallucinations mais qui est ma version à moi du vivant, du présent, du palpable, du survivable ?
Oui, pourquoi devrais-je me débarrasser de mon fantôme ? Je suis bien comme cela.

Finalement, il n’y a pas de solution miracle pour affronter la mort. Il convient surtout à chacun d’observer le temps de pause qui lui paraît nécessaire pour « se sentir mieux ». L’écrivaine franco-mauricienne entraîne son lecteur sur la longue route de la reconstruction avec elle. À mi-chemin entre l’écrit à caractère autobiographique et la fiction, elle fait découvrir ses croyances, son espoir, et sa souffrance à cœur ouvert.

Le lecteur peut s’identifier à chacun de ces écrits car, comme les personnages de ces nouvelles, comme Nathacha Appanah, comme tout le monde sur cette Terre finalement, chacun connaît son lot de moments difficiles. L’auteure a su retranscrire ses émotions de manière brillante à travers chacune de ses phrases. Qui ne s’est jamais questionné sur la vie après la mort, la place qu’occupent aujourd’hui ses proches disparus, la manière de combler l’absence causée par leur départ ?

Affronter l’absence

Car après l’acceptation de la mort, c’est bien l’absence qui se révèle la plus difficile à encaisser. Ce trou béant que personne ne voit mais qui pourtant continue de blesser intimement. Ce vide immense que l’on ne sait pas comment remplir mais qui ne cesse parfois de se faire ressentir.

S’il y avait une personne, à chaque fenêtre, qui m’observait, combien d’yeux ça ferait ? Que verraient-ils ? Verraient-ils une femme amputée de sa sœur ? Verraient-ils une femme hantée ?

Ici apparaît l’idée d’un fantôme salvateur, d’un être invisible, pourtant bien réel, qui apaise l’esprit. Nathacha Appanah explore tout particulièrement cette notion dans La Vague, comme pour affirmer l’omniprésence de la personne qui a quitté ses proches, le fait qu’elle soit encore avec eux malgré tout, qu’elle puisse avoir un effet positif sur eux. Et si penser à cette personne n’était pas si mal au fond ? C’est peut-être là où se trouve à terme le réconfort.

Opposé à ce fantôme salvateur, il y a celui dont on doit se défaire, le fantôme du passé. Car l’absence, c’est aussi le départ de cet autre qui un jour a fait partie intégrante de notre vie. Sans que cette personne soit nécessairement morte, sa disparition peut laisser une trace indélébile dans notre quotidien. Nathacha Appanah l’évoque particulièrement dans la nouvelle intitulée Les Jonquilles. Ici, affronter l’absence, c’est accepter le passé tel qu’il a été et avancer en regardant vers l’avenir. C’est admettre que cette personne dont on n’a plus de nouvelles n’ait pas eu envie de tout partager avec soi. C’est accepter les non-dits, ne pas idéaliser ce qu’a été l’autre et comprendre son besoin d’émancipation. Parfois il ne faut pas tenter de résoudre les équations du passé, car même si la blessure est encore vive, cette absence est peut-être celle qui est essentielle.

Affronter l’inexplicable

Nathacha Appanah invite en outre son lecteur à réfléchir à toutes ces choses sur lesquelles l’être humain n’a pas d’emprise, avec un premier regard sur la nature. Les avancées scientifiques et technologiques ont permis de nombreux progrès en matière de prévision météorologique et environnementale. Mais aujourd’hui, nous ne sommes pas pour autant en mesure de détecter avec précision le lieu et l’heure d’un tremblement de terre, ni la trajectoire qu’empruntera un cyclone à l’approche des terres. Et pire encore, nous ne pouvons pas empêcher qu’un séisme ou un ouragan se produise. Alors comment expliquer l’insolite, les dégâts et parfois les miracles ?

C’était donc ça un cyclone, ai-je pensé, un fantôme qui venait le soir, pendant que vous étiez endormi, et qui, d’un revers de la main, balayait tout.

Et la mort, qui peut dire avec certitude vers quoi elle destine les êtres vivants ? Nathacha Appanah propose une vision assez poétique de ce monde d’incertitude dans lequel nous vivons. Finalement, l’homme doit apprendre à vivre sans crainte. Et parfois, le simple fait de croire en quelque chose suffit à l’endurcir pour affronter les mystères de la vie.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.