Rien ne t’appartient de Nathacha Appanah, naître femme, naître entravée

Rien ne t'appartient de Nathacha Appanah
Copyright : Gallimard

Nathacha Appanah reprend en son huitième roman intitulé Rien ne t’appartient de nombreuses thématiques qui lui sont chères, que l’on retrouve dans l’ensemble de son œuvre littéraire. Il est ainsi question ici de la place que l’on donne aux « fantômes », aux souvenirs du passé ; de destins éprouvés, notamment d’une jeunesse maltraitée, délaissée, oubliée ; de l’impact des catastrophes naturelles sur la population qui les subit ; et des rêves, des désirs et aspirations de l’être.

Embrassant ces différents sujets en son intrigue, l’écrivaine nous mène à la découverte de la destinée d’une femme sans âge, dont la mort du mari ravive de vagues réminiscences, dont l’histoire violente révèle la cruauté d’un lieu où l’on ne peut penser dévier de l’opinion politique imposée par le gouvernement sans en endurer les conséquences, dont le parcours déchirant témoigne de la difficulté de naître femme en ce bas monde.

Un éveil aux souvenirs

Quand démarre l’énonciation de Rien ne t’appartient, Tara est seule chez elle. Elle reçoit la visite d’un garçon aux vêtements d’un « autre temps », un garçon qui s’aventure régulièrement en son domicile depuis la mort d’Emmanuel, il y a trois mois. Tara et Emmanuel ont été mariés durant près de quinze années ; par cette union, la jeune femme a hérité d’un fils prénommé Eli, qui s’apprête à passer la voir ce jour. Mais Tara n’est plus exactement elle-même depuis la disparition de son conjoint. Elle s’est laissé aller dans le maintien de l’ordre de leur foyer : elle qui pourtant aime que tout soit rangé ne peut que constater le désordre de son lieu de vie, de son être – la maison reflétant ainsi son chaos émotionnel.

Tara tente aussi de se souvenir ; le garçon ravive en elle maintes réminiscences qu’elle n’arrive à précisément qualifier. Nathacha Appanah utilise céans un vocabulaire du doute, n’hésitant pas à jouer sur les sonorités, énonçant les consonnes que sa protagoniste a sur le bout de la langue. Le garçon semble être un « fantôme du passé » : il rappelle à Tara des comportements qu’elle a eus, des personnes qu’elle a fréquentées, des odeurs familières qui ont constitué son quotidien. Surtout, Tara a désormais envie de danser nue, grelots aux pieds – elle est certaine que c’est comme cela qu’elle « doit » se mouvoir.

Tentant de reprendre maîtrise de son être par la pleine maîtrise de son appartement, un lieu-analogie d’elle-même, Tara entreprend un grand nettoyage, elle range les assiettes, essaie d’ignorer la moisissure accumulée (indice de la durée de sa passivité), elle dissimule les vêtements ; mais elle voudrait aussi pouvoir ouvertement dire à Eli le trouble qui l’a saisie. Les phrases sont ici incomplètes, suspendues, sans point final, parfois sans virgules non plus – par ces omissions syntaxiques volontaires, Nathacha Appanah donne un nouveau sens à sa prose, accentue le sentiment d’agitation de son héroïne.

Au-dehors, la terre est encore humide, les gens ont encore le « dos courbé », « trois semaines de pluie incessante, battante, bruyante » ont éreinté les certitudes. Tara s’endort. Elle aperçoit alors une petite fille au « cœur léger », au « cœur rempli de l’espièglerie des enfants aimés ». Une petite fille qui « ne se contente plus d’habiter [ses] rêves », qui « pousse en [elle], contre [ses] flancs », qui « veut sortir ». Vijaya.

Une grande tristesse fond sur moi, faite de nostalgie pour la grande beauté de ce rêve et le bien-être que je ressentais, et de regrets parce que je sais ce qui attend cette fille, je sais la brutalité avec laquelle son enfance va prendre fin.

Une injonction sociétale

C’est « une vie délicieuse », « sans entraves », « remplie » et « virevoltante » qu’expérimente Vijaya, la fillette qui s’infiltre en Tara, dont le quotidien est décrit par Nathacha Appanah au moyen de l’anaphore. Jusqu’à ses treize ans, Vijaya mène une existence paisible aux côtés de son père professeur, sa mère dont elle ne comprend pas bien l’occupation, Aya qui aide aux fonctions du ménage, Roy le jardinier et Rada sa professeure de danse. On est alors dans une région que l’écrivaine ne nomme pas mais dont les mœurs semblent indiquer un pays d’Asie méridionale (tel que le Sri Lanka ou l’Inde) – le père se souvient d’ailleurs de l’enseignement dont il a bénéficié trente ans auparavant, sous les colons. Ce dernier instruit sa fille selon ce qu’il croit être juste, mais ses prises de parole successives à la radio lui attire le mépris et la haine de certains partis politiques – des prises de parole que sa femme aurait préféré qu’il interrompt.

C’est aussi « une vie singulière, avec des secrets, des contradictions et des fantômes », celle de Vijaya. Une vie douce, mais éphémère. Un beau jour, des hommes dont Vijaya ne connaît pas les fonctions font irruption dans son quotidien et c’est l’horreur. Elle découvre alors tragiquement ce que signifie naître fille dans son pays.

Jamais personne ne m’a expliqué ce que c’est qu’être une fille dans ce pays. Personne ne m’a dit : attention à la manière dont tu cours dans la rizière en agitant les bras comme si tu voulais t’envoler, ne chante pas comme ça tous les matins quand tu te réveilles, prends garde aux sourires que tu offres à n’importe qui, ne t’allonge pas sur la véranda à côté du chien pour écouter aux portes quand les gens viennent voir ta mère, ne t’assieds pas tous les soirs sur les genoux de ton père, ne te lave pas les cheveux près du puits sans te préoccuper de qui peut te voir, ne vole pas l’huile de groseilles des bois dans l’armoire de ta mère pour t’en enduire la chevelure, ne ris pas à gorge déployée quand tu gagnes à la belote, ne te mets pas à danser quand ta chanson préférée qui parle d’amour et de chagrin passe à la radio, et surtout, ne ramasse jamais, jamais, une fleur de frangipanier fraîchement tombée pour la mettre derrière ton oreille.

À travers les moult épisodes violents que vit l’enfant, Nathacha Appanah traite finalement de la réalité de la femme en société, précisément des injonctions sociétales auxquelles sont soumises les femmes. Vijaya est élevée par un homme moderne qui croit en la science plus qu’en les traditions observées par son épouse, qui elle « sait lire » dans les cartes, dans le ciel, sur les paumes de main et sur les visages. Il enseigne à sa fille que tout est possible, que tout lui est atteignable si elle y met de la volonté ; mais Vijaya apprendra à ses dépens que rien n’est moins vrai de là où elle se tient : elle sera « dressée » tel un chien et condamnée à vivre sans amour. Et le jour où elle transgressera cette règle implicite d’amour interdit, au moment où elle en a le plus besoin, elle sera considérée comme « gâchée » par sa communauté.

Une « fille gâchée », semble exprimer ici la romancière, c’est une fille à laquelle on a imposé un comportement mais qui s’en détourne. C’est une fille qui aime selon ses propres règles, de tout son être, de tout son cœur, de tout son corps. Une fille considérée comme « dangereuse » par autrui car elle remet en cause la « norme sociale ». Il aurait fallu que cette fille reste dans le moule préconçu pour elle, aux contours bien délimités, sans jamais en franchir le périmètre. Vijaya sera sévèrement punie pour « avoir éprouvé ». Nathacha Appanah dévoile, par son destin, les répercussions de ces fortes contraintes sur la gent féminine, à savoir l’impossibilité d’être et l’impossibilité d’« avoir ».

Un renoncement à soi-même

Car « rien ne t’appartient » jamais en ces lieux. Rien, surtout pas « [ta] peau, [ton] corps, [tes] pensées, [ta] sueur, [ton] passé, [ton] présent, [ton] avenir, [tes] rêves et [ton] nom » – une accumulation employée ici pour souligner davantage le caractère prisonnier de la femme.

Pour oublier ou effacer ce qui lui déchire l’âme, Tara entretient un certain mutisme dans son quotidien. Elle ne révèle que le nécessaire. Elle observe une « ligne » de distance, respectable, avec les autres, avec Eli aussi ; d’ailleurs, cette ligne tracée entre elle et celui qu’elle n’arrive à appeler « son » beau-fils existe de prime abord par égard pour le père, par égard pour tout ce qu’ils ne sont pas. Tara n’est que par Emmanuel, longtemps ; si bien qu’à la mort de cet homme, elle comprend que c’est lui qui la « maintenait entière », lui dont la présence l’empêchait de sombrer.

Eli tente tout ce qui est en son pouvoir pour accompagner la jeune femme dans son deuil. Il la sait troublée, il croit deviner sa peine mais n’en comprend pas l’ampleur. Il lui prend un rendez-vous chez le neurologue, inquiet, mais la seule évocation de ce dernier inspire à Tara la crainte que ses souvenirs soient « extirpés » les uns après les autres. Elle pense alors « ce sont des choses qui m’appartiennent, à jamais » ; ses souvenirs sont les seules choses qui lui appartiennent véritablement, inviolables, insaisissables. C’est là que prend sens le titre de ce roman : Rien ne t’appartient renvoie à l’idée qu’une femme ne dispose parfois pas même de ses propres souvenirs à sa guise ; Tara va tout faire pour s’assurer que les siens restent bien « siens ».

Personne ne me demande jamais rien mais un jour, je raconte une vie fabriquée qui n’est pas un tissu de mensonges mais celle dont j’ai besoin pour survivre, celle qui ne m’entraînera pas à chaque moment vers le fond.

Nathacha Appanah traite de sorte, par son histoire, de la nécessaire dépossession de soi pour survivre, d’une forme de résilience ne passant que par l’abandon de sa propre identité et la perte de repères. Tara, qui a tout vécu, s’est forgé un devenir par le renoncement de son être, délaissant jusqu’à son prénom afin de passer « de la mort à la vie ». La disparition de celui qui l’a aimée, un homme vierge de toute violence, ne fait ainsi que réveiller ce qui l’a un jour détruite.

Une émotion, une poésie

Nathacha Appanah offre en somme en Rien ne t’appartient l’histoire d’une femme entravée qui pourtant grandit avec la certitude que tout lui sera permis. Sa douce enfance la prédestine à une vie libre en un lieu d’une grande richesse culturelle, faunique et florale ; elle sera hélas privée de cette destinée merveilleuse à l’heure où la politique enflamme les débats – les nombreuses forces qui s’opposent en cette région annihilent tout espoir d’un bon « vivre-ensemble ». Par sa trajectoire, la romancière évoque surtout la domination et l’autorité exercées par la société sur les femmes, êtres dont on attend encore un assujettissement total.

Avec une plume d’une grande humanité et d’une grande finesse, Nathacha Appanah propose là un texte à la fois poétique et fulgurant décrivant précisément les émotions et sentiments humains. Elle choisit pour ce faire d’employer le motif littéraire de l’eau, de la rivière si chère à Jamaica Kincaid, écrivaine américano-antiguaise dont l’œuvre At the Bottom of the River, connue sous le titre Au fond de la rivière en France, est citée en épigraphe.

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