Tropique de la violence de Nathacha Appanah, Mayotte n’est pas un paradis sur Terre…

Tropique de la violence de Nathacha Appanah
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Tropique de la violence est le sixième roman de Nathacha Appanah. Il paraît au mois d’août 2016 au sein de la collection « Blanche » des éditions Gallimard, et est lauréat de nombreux prix littéraires dont le prix Femina des lycéens 2016, le prix Roman France Télévisions 2017, le prix du Roman métis des lycéens 2017 et le prix Anna de Noailles de l’Académie française 2017.

Nathacha Appanah est une journaliste, écrivaine et traductrice franco-⁠mauricienne née en 1973. Elle travaille d’abord en tant que journaliste à l’Île Maurice avant de s’installer en France en 1998. Elle y termine une formation dans le domaine du journalisme et de l’édition, et démarre sa carrière dans la presse écrite.
Le premier roman de Nathacha Appanah, Les Rochers de Poudre d’Or, paraît en 2003 au sein de la collection « Continents noirs » des éditions Gallimard. L’écrivaine est également l’auteure de Blue Bay Palace (2004), La Noce d’Anna (2005), Le Dernier Frère (2007), En attendant demain (2015), Tropique de la violence (2016) et Le Ciel par-dessus le toit (2019).

Tropique de la violence pose un regard sur la vie insulaire, une vie de misère loin d’être facile, pourtant souvent idéalisée par les touristes. Nathacha Appanah choisit de juxtaposer le mot « tropique » au mot « violence » formant une association relativement inédite dans les pensées communes. Elle conte une histoire difficile, noire, sans espoir. Il n’y a ici que de la peine, mais une certaine beauté liée à ce discours tragique.

Une histoire de la violence

Marie a tout quitté pour suivre Chamsidine. Elle dépose ses valises à Mayotte alors amoureuse éperdue de cet homme qu’elle rencontre sur son lieu de travail. Son histoire commence comme dans un rêve : la jeune femme se nourrit d’illusions, elle apprécie l’environnement dans lequel elle vit, elle découvre avec plaisir la culture mahoraise.

J’ai un tel désir pour ce pays, un désir de tout prendre, tout avaler, gorgée de mer après gorgée de mer, bouchée de ciel après bouchée de ciel.

Au fil du temps, son regard change radicalement en ce qui concerne cette île de l’Océan Indien. Exerçant en tant qu’infirmière, Marie est souvent réquisitionnée pour travailler sur le cas de personnes ayant fait la traversée entre Anjouan et Mayotte, des personnes ne disposant pas de soins nécessaires sur place qui abandonnent tout dans l’espoir d’être soignées, des personnes qui aspirent simplement à une vie meilleure. Elle perçoit la pauvreté, découvre des croyances mystérieuses, se sent étouffée par les « miséreux ». Cham la quitte pour une autre.

La vie de Marie prend un tournant crucial le jour où une mère comorienne, fraîchement débarquée sur ce 101e département français au moyen d’un kwassa kwassa[1], lui donne son enfant. Cette mère désemparée en est persuadée, son fils « porte malheur » car il est né avec des yeux de couleurs différentes. Elle refuse de l’élever et ne veut rien savoir de ce qu’il pourrait lui arriver. L’enfant est même emmailloté à l’instar d’une momie. Marie recueille alors le nouveau-né qu’elle nomme Moïse, l’enfant sauvé des eaux.

Nathacha Appanah compose en Tropique de la violence un roman polyphonique exposant la complexité du cadre de vie insulaire mahorais pour tout individu, quelles que soient son origine et son appartenance sociale. Ces cinq regards différents – ceux de Marie ; Moïse ; Bruce, un adolescent délinquant ; Olivier, un policier de la région ; et Stéphane, un humanitaire de passage sur l’île – se complètent. Ces voix distinctes, s’exprimant toutes à la première personne du singulier, offrent un récit dans lequel Mayotte ne ressemble guère à une île paisible sous le soleil, mais plutôt à un lieu de guerre et de misère dans lequel les jeunes se perdent.

Une des intrigues déterminantes de ce roman, le pourquoi de certains événements, est particulièrement déchirante. Nathacha Appanah crée ici des sentiments d’anticipation annonçant l’acte terrible à venir par la réaction brutale du premier martyr. Bien que le lecteur soit donc averti de cet acte déclencheur, l’énoncé de cet épisode est à la limite du supportable. La violence des mots, la lourdeur de l’ambiance, la tristesse de ces destins brisés. L’écrivaine use d’un certain lyrisme pour interroger : À quoi tient véritablement la déliquescence d’une société ? Comment une simple décision peut-elle altérer définitivement et négativement une destinée ?

Tropique de la violence est un roman aux thématiques sérieuses montrant une réalité cruelle. Il suscite une réelle émotion chez son lecteur par son atmosphère anxiogène, la rudesse de ses dires. L’histoire évolue tragiquement avec un rythme effréné. L’existence de ces personnages cassés ne peut laisser indifférent.

Un tropique ombrageux

Nathacha Appanah propose tout au long de son énonciation une image différente des « tropiques ». Elle souligne délicatement la magnificence des paysages mahorais qu’elle oppose au « chaos », un monde de mendicité où la population habite parfois dans des « cases en tôle ». Ainsi les îles aux lagons bleus ne sont pas des paradis sur Terre ; les insulaires y résidant ne vont pas à la mer tous les jours et ne mènent pas une vie simple, dénuée de malheur parce qu’il y fait beau la plupart du temps.

Nathacha Appanah, par cet écrit, invite son lecteur à considérer l’extrême pauvreté dans laquelle vivent certains Mahorais. Elle évoque surtout le sentiment d’abandon que ressentent ces personnes : Mayotte a beau être une région française outre-mer, il leur semble que l’île est souvent oubliée des décisions politiques, gouvernementales.

Il m’est arrivé d’espérer, après quelque article paru dans un journal métropolitain à grande diffusion ou après une visite présidentielle bien médiatisée, que quelque chose bouge. Que quelqu’un, quelque part dans les équipes d’énarques qui suivent les ministres, parmi les historiens et les intellectuels qui lisent les journaux, comprenne vraiment de quoi il s’agit ici et trouve une solution.

Mayotte c’est pourtant aussi la France, même si Mayotte n’est qu’une « poussière »…

Pourtant, il n’y a jamais rien qui change et j’ai parfois l’impression de vivre dans une dimension parallèle où ce qui se passe ici ne traverse jamais l’océan et n’atteint jamais personne. Nous sommes seuls. D’en haut et de loin, c’est vrai que ce n’est qu’une poussière ici mais cette poussière existe, elle est quelque chose. Quelque chose avec son envers et son endroit, son soleil et son ombre, sa vérité et son mensonge. Les vies sur cette terre valent autant que les vies sur les autres terres, n’est-ce pas ?

Moïse est à l’image de cette jeunesse délaissée, défavorisée de Mayotte. Il est le personnage central de l’intrigue, celui dont on assiste, spectateur bouleversé, à la descente aux enfers. C’est un jeune intelligent, qui semble avoir tout pour réussir, qui ne commet qu’une erreur de jugement aux répercussions terribles sur son futur. Ici, personne n’a le droit à une seconde chance.

Tropique de la violence insiste de la sorte sur l’inconfort d’une population vis-à-vis des ressources dont elle dispose. Si sa précarité est manifeste, il n’en reste pas moins vrai que les Comoriens, voisins des Mahorais, imaginent une amélioration de leurs conditions s’ils s’établissent à Mayotte – ce qui témoigne encore plus nettement de leurs difficultés quotidiennes.

Une immigration en kwassa kwassa

Nathacha Appanah illustre avec grande méticulosité les problèmes migratoires auxquels doit faire face Mayotte. Un kwassa kwassa est une légère embarcation jugée instable pour les longs voyages en mer. Chaque année pourtant, de nombreuses personnes originaires de l’archipel indépendant des Comores les empruntent pour tenter de rejoindre Mayotte en faisant une traversée de près de soixante-dix kilomètres en partant de l’île d’Anjouan. Ces bateaux sont souvent en mauvais état et surchargés de personnes en poids. Ainsi chaque année, de nombreux décès liés à ces tentatives d’exode sont à déplorer dans cette région d’Afrique australe.

Selon un rapport d’information du Sénat sur Mayotte[2], il y aurait eu environ 7 000 à 10 000 morts dues à la migration en kwassa kwassa seulement de 1995 à 2012. C’est aujourd’hui un réel drame qui touche fortement la population de ces îles qui rêve de meilleurs lendemains. Une des propositions émises par le Sénat est donc de « mettre fin aux tragédies créées par les trafics de kwassas kwassas entre Anjouan et Mayotte et aux lourdes difficultés engendrées à Mayotte par une immigration non maîtrisée. »

Les patrouilles frontalières françaises capturent plusieurs kwassas kwassas par nuit. Dans la plupart des cas, les personnes trouvées à bord de ces bateaux sont expulsées le jour suivant. Cela représente près de 20 000 personnes renvoyées vers les îles des Comores chaque année. Aujourd’hui, Mayotte possède plus de 250 000 habitants. Selon la ministre des Outre-mer Annick Girardin, il existe « 45% de population étrangère en situation irrégulière » et « 84% de la population de Mayotte vit sous le seuil de pauvreté »[3]. Ces personnes vivent parfois dans des bangas, dans des maisons de tôles, des cases improvisées en termes de construction, bien que parfois câblées en électricité.

On est donc loin du camaïeu de bleu des plages de Mayotte. Malgré l’indéniable beauté des littoraux de l’île, les conditions de vie de la population locale sont loin d’être toujours agréables. Tropique de la violence dessine ainsi un portrait fidèle de la réalité de Mayotte et des Comores.

C’est une vie magnifique que d’être un baobab sur une plage.

Notes    [ + ]

  1. L’expression kwassa kwassa désigne une sorte de pirogue, de canot de pêche. Le terme est fortement connoté car, chaque année, de nombreux Comoriens tentent de rejoindre l’île de Mayotte à bord de ces embarcations instables. Beaucoup meurent au cours de la traversée. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Kwassa_kwassa_(Comores)
  2. Jean-Pierre Sueur, Christian Cointat et Félix Desplan. Rapport d’information fait au nom de la commission des lois constitutionnelles, de législation, du suffrage universel, du Règlement et d’administration générale à la suite d’une mission effectuée à Mayotte du 11 au 15 mars 2012. 18 juillet 2012. URL : https://www.senat.fr/rap/r11-675/r11-6751.pdf
  3. FranceInfo. Crise à Mayotte : pourquoi l’île française est en grève générale depuis près d’un mois. 13 mars 2018. URL : https://www.francetvinfo.fr/economie/greve/crise-a-mayotte-pourquoi-l-ile-francaise-est-en-greve-generale-depuis-pres-d-un-mois_2650034.html

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