Les Fantômes du vieux pays de Nathan Hill, une sacrée épopée nord-américaine

Les Fantômes du vieux pays de Nathan Hill
Copyright : Gallimard

Les Fantômes du vieux pays est un roman de Nathan Hill publié en France au mois d’août 2017 au sein de la collection « Du monde entier » des éditions Gallimard. Intitulé The Nix dans son édition princeps, cet ouvrage est traduit de l’anglais vers le français par Mathilde Bach, et est disponible depuis août 2018 au format poche dans la collection « Folio ».

Nathan Hill est un romancier états-unien né en 1976, originaire de l’Iowa. Il est basé aujourd’hui à Naples en Floride, et enseigne la littérature et l’écriture au sein de l’Université St. Thomas du Minnesota.

Les Fantômes du vieux pays connaît dès sa parution un succès notable. Il est très vite disponible à l’international ; à ce jour, il est traduit en une trentaine de langues différentes. Nathan Hill offre dans ce premier roman une caricature fascinante de la société nord-américaine. Il propose une découverte de l’Histoire tumultueuse des États-Unis dans les années 1960, et pose un regard sur les faiblesses et les réalités de cette grande nation.

Une comédie dramatique

À la une sur toutes les chaînes d’informations nationales, on apprend que le gouverneur Packer, candidat à la présidentielle, est agressé en public par une femme de la plus drôle des manières : Faye Andresen-Anderson lui assène un lancer habile de cailloux et de gravillons dans l’œil. Son acte semble curieux, non prémédité… malgré tout, c’est très rapidement le lynchage public pour cette femme a priori sans réel mobile que l’on surnomme déjà « Calamity Packer » sur l’ensemble du pays.

Samuel Anderson, professeur d’anglais à l’université de Chicago, semble peu préoccupé par l’actualité politique, ni par l’actualité de manière générale. Il est bien trop ancré dans son quotidien d’encadrant universitaire, doit gérer des étudiants qui n’ont rien envie d’apprendre au sujet de Hamlet de Shakespeare, et s’autorise quelques heures de divertissement journalières sur son jeu préféré le Monde d’Elfscape (World of Elfscape, en anglais), un jeu en réseau où il est question d’elfes, d’orques et de dragons.

Pourtant Calamity Packer est en réalité la mère de Samuel… une mère qui l’a abandonné lui et son père alors qu’il venait d’avoir onze ans. Tout ce que les médias racontent au sujet de Faye semble disproportionné et invraisemblable au jeune homme. Rien ne lui paraît fidèle au caractère qu’il croit se rappeler de sa mère. Mais pour éviter de sérieux ennuis financiers et judiciaires avec son éditeur, Samuel propose malgré tout un marché à ce dernier : écrire un livre d’actualité sur qui est Calamity Packer, et en quoi ses agissements politiques nuisent au pays. Samuel se lance donc à la rencontre de celle qui a disparu de sa vie des années plus tôt, une femme mystérieuse dont la personnalité recèle de bien multiples facettes.

Par un jeu malin de regards interposés, Nathan Hill invite son lecteur à voyager en Amérique du Nord grâce à la richesse de ses personnages. L’écrivain propose d’aborder les spécificités de la société états-unienne actuelle à travers une pluralité de thématiques dont l’addiction aux jeux en réseau, la dépendance à Internet, le rapport des jeunes (et moins jeunes) avec les réseaux sociaux, le caractère onéreux d’une alimentation saine au bénéfice de la junk food, la manipulation politique, l’influence des médias sur la population, la fine limite entre le bien et le mal et les divergences d’opinions sur ce qu’a été l’Histoire des États-Unis selon les Américains. Le romancier construit par ailleurs un scénario intelligent, au ton décalé, avec une énonciation évolutive et non-conventionnelle lui permettant de retenir l’attention de son lecteur malgré les sept-cents pages composant son ouvrage.

Un fantôme du vieux pays

Le titre original du roman The Nix fait référence à un fantôme des légendes norvégiennes que l’on peut retrouver dans le recueil Folktales of Norway écrit par Reidar Christiansen. Le père de Faye, originaire de « la ville la plus haute de Norvège », mentionne un jour à sa fille ce fameux nix, appelé nøkk en norvégien. Il lui conte alors l’histoire d’un esprit de l’eau qui vogue le long des côtes à la recherche d’enfants aventureux qui se promènent seuls dehors. Ce nix se jouerait de ces gamins et les pousserait à leur perte. La morale de cette légende serait « Ne te fie pas aux choses qui sont trop belles pour être vraies. » Pour Faye, l’enseignement à retenir serait plutôt « Les choses que t’aimes le plus sont celles qui un jour te feront le plus de mal. »

Le personnage de Faye est sans cesse tourmenté par son passé. On est en présence d’une femme qui ne sait comment se définir vis-à-vis de ses envies, une femme qui se questionne en permanence sur la différence entre ce qu’elle doit faire et ce qu’elle veut faire. Faye apparaît comme hantée, devant faire face à ses propres fantômes.

What Faye won’t understand and may never understand is that there is not one true self hidden by many false ones. Rather, there is one true self hidden by many other true ones. Yes, she is the meek and shy and industrious student. Yes, she is the panicky and frightened child. Yes, she is the bold and impulsive seductress. Yes, she is the wife, the mother. And many other things as well.[1]
C’est précisément ce que Faye ne comprendra peut-être jamais : il n’y a pas une identité vraie cachée parmi de fausses identités. Mais plutôt une identité vraie parmi de nombreuses autres identités vraies. Elle est l’étudiante docile, timide et travailleuse. Elle est l’enfant angoissée, apeurée. Elle est la séductrice audacieuse et impulsive. Elle est l’épouse, la mère. Et tant d’autres encore.

Seeing ourselves clearly is the project of a lifetime.
Se voir avec lucidité, c’est l’affaire d’une vie.

Samuel, quant à lui, n’a jamais su mettre des mots sur les nombreuses choses qu’il a vécues enfant. Il a été blessé par l’abandon de sa mère et a dû se reconstruire adolescent : à ses yeux, sa mère a fait un rejet de sa personne. Samuel est ainsi un personnage complexe qui souhaite avant tout réussir, aspirant à une vie où il connaîtrait un certain succès dans l’idée qu’il se sentirait enfin mieux dans sa peau. Il ne sait cependant comment mettre en œuvre ce doux rêve.

Every life has a moment like this, a trauma that breaks you into brand-new pieces.
Il y a ce genre de moment dans toute vie, un traumatisme qui vous fait voler en éclats, et vous transforme à jamais.

Nathan Hill dévoile au sein des Fantômes du vieux pays des personnages imparfaits, réalistes, fiers. Samuel, à l’instar de tous ces personnages, tente de grandir, s’améliorer, refermer une blessure qu’il a depuis longtemps enfouie au fond de lui. Les protagonistes de Nathan Hill se tournent vers le passé pour mieux comprendre le présent ; ils illustrent l’idée que l’on ne peut réussir seul, en se fermant au monde.

Un regard sur l’autre

Tout au long de son énonciation, l’écrivain fait également un parallèle entre la « vraie vie » et l’existence d’un personnage dans un jeu vidéo. Pwnage, un des combattants d’Elfscape aux côtés de Samuel, déclare à ce dernier que dans la vie comme dans le jeu, il faut savoir repérer dans quelle catégorie on place les gens qui nous entourent : ennemi, obstacle, piège ou énigme. Il est crucial de savoir qui éviter, qui contourner, qui étudier…

À mesure que l’intrigue se dévoile, Samuel apprend qu’il a plus à gagner s’il ne considère pas l’autre comme un piège ou un obstacle. L’autre peut aussi être annonciateur de bonnes nouvelles, peut aussi aider et agir avec bienveillance : à force de s’enfermer, seul, on oublie l’importance du partage.

But you cannot endure this world alone, and the more Samuel’s written his book, the more he’s realized how wrong he was. Because if you see people as enemies or obstacles or traps, you will be at constant war with them and with yourself. Whereas if you choose to see people as puzzles, and if you see yourself as a puzzle, then you will be constantly delighted, because eventually, if you dig deep enough into anybody, if you really look under the hood of someone’s life, you will find something familiar.
Mais le monde n’est pas supportable pour qui y est seul, et plus Samuel a plongé dans l’écriture, plus il a compris à quel point il se trompait. Car en ne voyant les gens que comme des ennemis, des obstacles ou des pièges, on ne baisse jamais les armes ni devant les autres ni devant soi. Alors qu’en choisissant de voir les autres comme des énigmes, de se voir soi comme une énigme, on s’expose à un émerveillement constant : en creusant, en regardant au-delà des apparences, on trouve toujours quelque chose de familier.

Nathan Hill partage ainsi sa réflexion sur la vie au sein d’une société et la diversité. L’inconnu ne doit pas être perçu comme un être cherchant à nuire. Il faut lui laisser le bénéfice du doute, accepter ses différences qui peuvent être sources d’un enrichissement personnel ou culturel.

Les États-Unis des années 1960

Les Fantômes du vieux pays propose une intrigue clairement délimitée dans le temps. Pour mieux comprendre les sentiments des personnages de son roman, Nathan Hill parcourt l’Histoire de son pays natal et la perception éclatée des États-Uniens sur ces événements. À noter ici que lors de son travail de retranscription, Mathilde Bach a intégré au roman de nombreuses notes de traduction permettant de mieux appréhender l’Histoire des États-Unis ou le contexte (politique, social, culturel) de certains faits.

En avril 1968, Martin Luther King est cruellement assassiné. On découvre alors une Amérique sous tension, avec une ville de Chicago complètement électrique. Faye, encore étudiante cette année-là, est censée s’y rendre pour poursuivre son cursus universitaire, une réalité que déplore sa mère. Selon cette dernière, il est « trop dangereux » d’aller à Chicago ; cette femme ne comprend d’ailleurs pas pourquoi des émeutes surviennent, ni pourquoi la population noire est si remontée. Faye apparaît en opposition avec ce ressenti ignorant.

Au mois d’août de cette même année se tenait la Convention nationale démocrate à Chicago. Au cours de cet événement, des émeutes extrêmement violentes éclatent dans cette ville de l’Illinois, laissant une population nord-américaine très partagée sur le sort des protestataires : Nathan Hill souligne ces désaccords politiques avec les réactions de ses personnages. Il y a ceux qui manifestent contre la guerre du Vietnam et ceux qui souhaitent que la police use de sa force pour arrêter ces « perturbateurs ». Un jeune homme originaire de Sioux Falls sera tué par un policier lors du début de la manifestation[2], ce qui attisera les foules de façon tragique. On revit avec Les Fantômes du vieux pays les frictions existant entre le peuple et le corps policier à cette époque.

Nathan Hill évoque en outre les notabilités Walter Cronkite (1916-2009), journaliste américain de CBS News ; et Allen Ginsberg (1926-1997), grand poète états-unien membre du mouvement hippie.

Notes    [ + ]

  1. Toutes les citations en anglais de cette chronique sont écrites par Nathan Hill pour The Nix, l’édition du roman parue chez Alfred A. Knopf. La traduction en français de ces citations est proposée par Mathilde Bach pour Les Fantômes du vieux pays, ouvrage publié dans la collection « Du monde entier » des éditions Gallimard.
  2. Frank Kusch. Extrait de Battleground Chicago: The Police and the 1968 Democratic National Convention. University of Chicago Press, 2004. URL : http://press.uchicago.edu/Misc/Chicago/465036.html

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