Satisfaction de Nina Bouraoui, l’inassouvissement d’une femme confondue

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Nina Bouraoui réinterroge sans cesse les notions d’identité et de genre, d’amours interdites et de trahison, d’enfances malmenées et d’émancipation en son œuvre. Elle offre ainsi en cette rentrée automnale 2021 un roman intitulé Satisfaction qui reprend chacune de ses obsessions littéraires. Sa protagoniste principale, souffrant d’une forme d’abandon, tente de saisir l’instant à l’aide sa caméra super 8 – la romancière utilisant ce motif pour figer l’instabilité au monde de son anti-héroïne –, à l’aide aussi, de ses multiples carnets de vie, témoins de ses fantasmes, ses névroses, sa honte.

Un désamour, un désir

Madame Akli est une Française qui, « [rêvant] d’une autre terre que la France », arrive en Algérie en 1962, après l’Indépendance, pour s’y installer avec son jeune époux Brahim. Ensemble le couple a bientôt un enfant nommé Erwan qui, en 1977, au moment où nous est narrée cette histoire, est âgé de dix ans.

Mais cette même année, le couple que forment Brahim et madame Akli n’est plus qu’illusion. Les deux êtres ne partagent que leur lit, lieu des « combats » qu’ils mènent pour se « délivrer de la chaleur, de l’ennui, de la défaite de la parole ». Madame Akli dit ne plus « [aimer] Brahim comme au premier jour, lorsque le sentiment amoureux prend tout, en soi et hors de soi, envahissant le lieu traversé, inversant le bruit en silence, l’habitude en fête, l’épreuve en communion ». Nina Bouraoui emploie d’ailleurs volontiers céans le champ lexical de l’affrontement pour conter les ébats sexuels du couple marié, madame Akli s’assimilant alors à une mante religieuse qui « assassinerait » celui qu’elle choisit ou à un chien qui « planterait » ses crocs dans « le cou, la nuque, le flanc ». Cette femme se sent du reste assaillie par un désir qu’elle ne contrôle pas, qu’elle choisit donc d’assouvir de la seule façon qui lui soit possible à ce jour.

Mon désir demeure parce qu’il ne se raccorde pas à notre relation. Il se dirige vers le corps de Brahim comme il pourrait se diriger vers n’importe quel corps tant je dois m’en délivrer. Mon désir me dépasse, me gouverne, il me rend mélancolique quand ma jouissance est inférieure à ce que j’en attendais.

Aussi, puisqu’elle se retrouve en manque d’amour véritable, esseulée et souffrant d’une certaine forme de neurasthénie tenace, madame Akli s’applique aux tâches ménagères. Elle se concentre sur la préparation de ses mets, sur l’assainissement de son habitation, sur la préservation de ses plantes, « espérant nettoyer [son] ennui et devenir une autre ». Sa « passion s’est déplacée » de son mari vers son fils, un être qu’elle trouve « beau », doté d’une certaine fragilité, qu’elle aime jalousement. Elle n’a pour seul plaisir que ses instantanés pris de manière à capturer l’indicible. Chaque jour se répète inlassablement, chaque jour est pourtant l’occasion d’une perturbation à venir – d’une perturbation que provoquera Erwan, sans le vouloir.

J’attends un événement dont j’ignore la nature. Si j’étais honnête, je dirais que j’attends quelqu’un.

Un lieu de la honte

Nina Bouraoui raconte son héroïne principale, madame Akli, à travers ses sept carnets intimes. On entre donc dans le quotidien de cette femme par ses propres réminiscences et autres songeries, écrites à la première personne du singulier. Ces carnets, explique-t-elle, c’est le lieu de sa « honte » : c’est là où elle confesse ses pensées les plus inavouables, ses humiliations et ses fautes. C’est là où elle se défait de ses pulsions insatiables.

On découvre là la rencontre d’Erwan avec une fille de son âge surnommée « Bruce », une enfant que madame Akli pense de genre masculin quand elle la rencontre. Très vite, la mère de famille prend à partie l’amie de son fils qu’elle considère comme sa rivale, qu’elle considère, surtout, d’une influence néfaste pour son fils adoré. Car une certaine force émane de Bruce – force qu’Erwan ne possède pas –, ce qui déstabilise madame Akli. Bruce « [a su] faire fondre un genre dans un autre », écrit la diariste, une nature qu’elle juge « nocive ». Ayant peur qu’Erwan tombe amoureux de Bruce, se questionnant alors sur qui de la fille ou du garçon en Bruce lui plairait le plus, elle choisit déraisonnablement de « transférer sa violence » sur cette enfant qui cherche encore à se savoir.

Par cette amitié singulière, madame Akli se trouve aussi sur la route de Catherine Bousba, la mère de Bruce, une femme dont le corps « est taillé pour le désir des hommes, des femmes ». Et dès leur première rencontre, l’« écrivante » se sent en effet prisonnière de l’emprise de cette femme, Nina Bouraoui employant alors un ensemble d’expressions se rapportant au lexique du piège. Madame Akli se révèle d’ailleurs sous les yeux de son allocutaire : c’est ici que nous apprenons finalement son prénom, comme si son existence en tant qu’être véritable n’a pas ou peu d’importance avant cette rencontre, cet « affrontement ». « Catherine est le nouveau tour de piste dans [sa] folie puis la honte quand [elle] [prend] conscience de [ses] divagations », la honte de désirer cette femme comme jamais cela ne lui était arrivé auparavant. La prose de la romancière est d’ailleurs particulièrement empreinte d’exaltation quand madame Akli évoque son affection pour cette femme.

L’automne, saison du déclin. Mes fleurs semblent s’être assoupies, les feuilles grimpent contre le mur, s’emmêlent sans se détruire, résistantes aux pluies, aux typhons. Solitude de mon corps qui ne jouit plus et omniprésence de Catherine, seconde peau qui ne cesse de croître sous la mienne. Je serai déçue comme les amoureux qui se regardent sans se reconnaître.

Madame Akli exprime de surcroît son ressentiment grandissant envers Brahim dans ses carnets, un homme auquel il arrive « de détester les siens, de ne plus se reconnaître dans ceux qu’il croyait être ses frères et de proférer des insultes racistes à leur encontre ». Elle éprouve un certain déshonneur en sa présence et dit avoir honte de sa tenue, de sa conversation, de ses répliques insensibles. Cette femme, mère et épouse, semble ainsi terriblement insatisfaite de son quotidien, et son lieu de vie, l’Algérie, ne fait que compliquer encore sa condition.

Une Algérie inhospitalière

Nina Bouraoui raconte, à travers le parcours de sa protagoniste principale, l’expérience de nombreux·ses Français·es arrivé·e·s en Algérie après l’Indépendance, en 1962. Elle raconte leur envie de vivre aux côtés du peuple algérien les premières années d’un bonheur sans failles, une révolution qui serait à la fois culturelle et intellectuelle mais pacifiste, qui redéfinirait la liberté du pays nouvellement érigé. Elle raconte surtout leur désillusion, leurs espérances déçues.

Ces « Français » d’Algérie sont prisonniers de la nostalgie. La mémoire est cruelle, consultée pour raviver ce qui est éteint, elle se dérobe avec les années, conduisant vers des maisons, des sentiers qui n’ont pas existé, celui qui mendie une trace de ce qu’il a été.

On ressent dans ces sept carnets toute la solitude de madame Akli, une femme isolée surnommée « la Française triste » qui n’arrive pas à se mêler aux autres, qui n’arrive pas à se créer des amitiés véritables, qui, peu à peu, perd en liberté et sombre dans l’alcool. Mais bien que désenchantée par l’accueil que lui réserve l’Algérie, madame Akli renonce à partir, il lui serait « impossible », déclare-t-elle, de quitter Brahim et le laisser « au pays de la tristesse ». Elle trouve alors, peut-être, une sorte d’exutoire dans son rôle de mère nourricière, dans la conception quotidienne, méticuleuse de ses plats, variant selon les saisons qu’elle traverse.

Je n’ai pas réussi à me lier d’amitié depuis que nous habitons le quartier. Les familles algériennes restent entre elles. Les couples mixtes sont mal vus. Les hommes algériens sont soupçonnés d’espionnage, de traîtrise, leurs femmes occidentales ont mauvaise réputation. Une légende ferait d’elles des objets sexuels. Les familles françaises ne se mélangent pas. En contrat de coopération, elles feignent d’habiter un département spécial de la métropole qu’elles quitteront sans l’avoir visité. La décolonisation que je compare à une décrue, l’eau se retirant de ce qu’elle a abîmé, est un processus dont il faut franchir les étapes dans l’ordre pour ne pas avoir à recommencer. Nos rares amis sont à l’origine ceux de Brahim.

Nina Bouraoui témoigne ainsi en filigrane de la montée de l’intégrisme national dans l’Algérie de la fin des années 1970, une Algérie encore très fortement marquée par le colonialisme. L’écrivaine ayant vécu jusqu’à ses quatorze ans dans ce pays décrit avec minutie la naissance de ce mouvement traditionaliste par la présence d’une milice qui « patrouille dans le quartier » où vivent les Akli, la présence d’hommes qui « s’introduiraient dans les propriétés pour espionner, fouiller ». De cette manière, certains sont enrôlés par l’armée pour surveiller les mariages mixtes, les femmes dites « trop libres », les personnes buvant de l’alcool ou tout être semblant coupable de trahison.

Des instantanés de vie

Nina Bouraoui offre en définitive un roman dans lequel existe une certaine tension en raison des multiples rôles incarnés par sa protagoniste principale : une épouse en mal d’amour, une mère surprotectrice et possessive, un être intransigeant quant aux questions d’identité de genre et d’identité sexuelle, une femme qui pourtant désire une autre femme, une Française, aussi, déroutée par une Algérie lui étant peu avenante. Ce personnage dont l’« esprit fonctionne tels les fragments de couleur d’un kaléidoscope », insaisissable, ne semble pouvoir se défaire de son insatisfaction que par la fomentation d’une petite vengeance… C’est ainsi que le titre du roman, se rapportant à la chanson des Rolling Stones, pourrait bien en avoir également le surtitre : “I can’t get no… satisfaction”, « je ne peux obtenir aucune satisfaction »[1].

Notes    [ + ]

  1. ROLLING STONES. (I Can’t Get No) Satisafction in YouTube. 9 juillet 2015. Consulté le 4 janvier 2022. URL : https://www.youtube.com/watch?v=nrIPxlFzDi0

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