Le Restaurant de l’amour retrouvé d’Ogawa Ito, un authentique univers culinaire

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Ogawa Ito est une écrivaine japonaise connue pour la composition de chansons et l’écriture de livres pour enfants. Son premier roman intitulé Le Restaurant de l’amour retrouvé dans l’édition française (Le Restaurant L’Escargot dans son édition princeps) est publié en 2008 au Japon, puis en 2013 en France grâce à la traduction de Myriam Dartois-⁠Ako pour les éditions Picquier. On y découvre le parcours d’une femme subitement silencieuse qui retrouve goût à la vie par l’art de cuisiner.

Un art de vivre pour « revivre »

Rinco, la protagoniste principale du Restaurant de l’amour retrouvé, s’exprimant ici à la première personne du singulier, est âgée de vingt-cinq ans. Après une journée de travail intense dans le restaurant qui l’embauche, cette apprentie-cuisinière rentre chez elle pour découvrir son appartement vide, « complètement vide ». Son petit-ami, l’homme avec lequel elle partageait jusqu’alors ce logement, l’a quittée après trois ans de vie commune, emportant tout avec lui.

La télévision, la machine à laver et le frigo, jusqu’aux néons, aux rideaux et au paillasson, tout avait disparu.

Troublée par cet abandon soudain, Rinco décide de remettre les clés de son appartement à son propriétaire et de se rendre dans son village d’enfance, n’ayant pour seul bagage la jarre de saumure offerte par sa grand-mère quelques années auparavant. Au cours de ce voyage impromptu, interloquée par les événements, cette femme en exil remarque qu’elle n’a plus de voix, que sa voix est devenue « transparente ».

J’avais perdu ma voix.
Cela m’avait un peu surprise, mais pas attristée. Ça ne me manquait pas. J’avais l’impression que mon corps s’était allégé. Et comme de toute façon, je n’avais envie de parler à personne, ça tombait très bien.
Je voulais prêter l’oreille à la voix qui venait de mon cœur, celle que moi seule pouvais entendre.

Finalement confrontée à son passé en ces lieux « [dessinés] aux crayons de couleurs qu’on aurait ensuite [gommés] », Rinco espère trouver un sens véritable à sa vie. Elle se met alors en tête de créer son propre restaurant : un restaurant atypique à l’atmosphère intime, un restaurant dont l’objectif ne serait pas juste de nourrir ses client·e·s, mais aussi de leur apporter une certaine stabilité et de quoi affronter leurs chagrins d’amour, leurs difficultés quotidiennes. Pour mener à bien son entreprise, Rinco pourra compter sur Kuma, son ami de toujours.

Les lecteur·rice·s du Restaurant de l’amour retrouvé assistent ainsi, tout le long de l’œuvre, à l’établissement de ce restaurant et à la reconstruction de la vie de Rinco. Car à mesure que cette amoureuse de la gastronomie va mener à bien son projet, elle en apprendra plus sur elle-même, notamment sur comment gérer ses émotions. Son mutisme lui sera en définitive bénéfique puisqu’il lui permettra d’être à l’écoute d’autrui. Ses plats, quant à eux, adouciront à la fois le palais et le cœur de ses client·e·s.

Un monde de saveurs

Ogawa Ito évoque avec poésie les nombreuses préparations culinaires de Rinco. Elle offre en son roman une kyrielle de menus authentiques, typiquement japonais, semblant composés avec une grande attention quant au mariage des saveurs.

L’écrivaine décrit en effet ses mets tels des tableaux : tout·e lecteur·rice peut se représenter les plats qu’elle mentionne et « confectionne », les spécialités de Rinco devenant sous la plume de la romancière de véritables œuvres. On découvre de sorte un monde où les traditions sont importantes, ainsi qu’un lieu où le temps paraît suspendu jusqu’à ce que perfection gustative soit atteinte.

La liqueur de matatabi de sept ans d’âge, un cadeau de Kuma, avait été fabriquée avec des fruits grignotés par des insectes et ramassés dans la forêt voisine. Ces fruits de la famille du kiwi sont tellement délicieux que même les insectes les mangent, dit-on. Pour obtenir une saveur plus délicate, je l’avais coupée avec du vin blanc. Élaboré par un viticulteur des environs, ce vin aux arômes frais et fruités se mariait bien avec la liqueur de matatabi à la forte personnalité. Le mélange des deux prenait une couleur d’ambre profond, comme de la poudre d’or fondue.

J’ai fait mon choix dans les légumes que j’avais à la cuisine, je les ai taillés en julienne et fait revenir dans du beurre, en commençant par ceux qui mettent le plus longtemps à cuire. Du potiron, pour l’écharpe de Satoru, d’un beau jaune moutarde vif, car elle était jolie. Des carottes aux couleurs du soleil couchant qui emplissaient le ciel de l’autre côté de la fenêtre. Et pour finir, des pommes, parce que c’est ce que m’évoquaient les mignonnes joues rouges de Momo.
Dans la cocotte, un tas d’images se superposaient, fusionnaient au fur et à mesure. On aurait dit un peintre qui choisit d’instinct ses couleurs. Je cuisinais sur le vif, en me fiant uniquement à mon intuition.

Pour ce faire, Ogawa Ito emploie un champ lexical lié aux senteurs, ce dernier étant agrémenté de notes d’impression. L’écrivaine se joue aussi des couleurs de ses plats pour créer un imaginaire fort auprès de ses lecteur·rice·s et garantir ainsi une expérience enrichissante. Elle utilise pareillement la figure de style de comparaison pour associer des choses – tangibles ou non – à la nourriture.

Je m’abandonnais à de doux rêves, aussi sucrés qu’un lassi à la mangue.

Une relation mère-fille insaisissable

Ogawa Ito explore la complexité des relations mère-fille avec ses protagonistes principales Rinco et Ruriko. « Depuis [son] départ à l’âge de quinze ans, [Rinco] n’était jamais retournée dans [son] village natal. » Cela fait presque tout autant de temps qu’elle n’a pas visité sa mère Ruriko. Elle choisit pourtant de se rendre directement chez cette dernière, en début d’intrigue, non pas dans l’idée d’avoir un quelconque échange avec elle, mais dans l’espoir d’obtenir de quoi financer son nouveau départ. À travers ses réflexions intérieures, on devine une profonde source de contrariété, bien que celle-ci soit occultée aux lecteur·rice·s, qu’elle ne soit donc jamais explicitée par la narratrice.

Si Rinco est présentée comme la victime d’un possible agissement de sa mère dans un premier temps, et si son infortune est réelle et ses déboires palpables, l’écrivaine opte rapidement pour renverser la vapeur : cette « enfant » désormais adulte considère sérieusement l’idée de voler sa mère. Rinco est ainsi montrée sous son angle quelque peu naïf et juvénile – un brin d’adolescence et de spontanéité forcément irréfléchies. Elle paraît aussi décidée à ne jamais se remettre en question, se révélant alors presque ingrate avec celle qui essaie de lui tendre la main – Ogawa Ito n’évoque d’ailleurs pas les raisons directes de ses volontés et actes.

Le « mystère » entourant de la naissance de Rinco est aussi source de tension entre les deux femmes. À ce titre, l’écrivaine semble ébaucher un début d’explication déroutant voire invraisemblable d’un point de vue extérieur. Rien ne laisse supposer que Rinco connaîtra un jour le fin mot de son histoire – l’écrivaine suscitant ici des sentiments d’anticipation qu’elle ne comble jamais. La série d’interrogations soulevées par Rinco se révèle ainsi vaine pour les lecteur·rice·s du Restaurant de l’amour retrouvé. Mais peut-être n’est-ce pas là l’essentiel, semble exprimer Ogawa Ito, rendant néanmoins cette relation complètement insaisissable pour ses lecteur·rice·s.

Un retour à soi

Le Restaurant de l’amour retrouvé offre en somme une pluralité de réflexions sur la vie. À travers les difficultés de Rinco, Ogawa Ito nous invite à imaginer un autre possible pour soi, un bouleversement inattendu de son quotidien, une renaissance dans toute sa splendeur. Si les différentes descriptions culinaires apportent du réalisme à la prose de cette auteure, maints événements de l’intrigue de ce roman paraissent, quant à eux, extravagants – parmi eux, les mauvaises actions de client·e·s mal-intentionné·e·s à l’égard de Rinco semblant disproportionnées et le vocabulaire utilisé laissant une empreinte déstabilisante. On découvre néanmoins ici le Japon dans ses mœurs, au moyen d’un univers hors du commun, à la fois enchanteur et improbable, où s’entrelacent magie et impudicité.

Dans la vie, nous sommes impuissants face à certaines réalités, je le sais bien. Très peu de choses dépendent de notre volonté, dans la plupart des cas, les événements nous entraînent comme le courant d’un fleuve, ils s’enchaînent sans rapport avec notre volonté sur l’immense paume de la main d’une instance supérieure.

Il y a ce qui a disparu pour toujours.
Mais qui, néanmoins, demeure éternellement.
Et puis il y a aussi, si on cherche avec ténacité, tout ce qu’on peut conquérir, toutes ces choses qui nous attendent.

Deux réflexions sur « Le Restaurant de l’amour retrouvé d’Ogawa Ito, un authentique univers culinaire »

  1. J’ai beaucoup aimé la pertinence fouillée de ta chronique.
    Je l’ai lu il y a quelques années et j’avoue qu’il y a beaucoup d’éléments de ce roman que j’ai finalement oublié ou que je n’ai pas su voir.
    Je pense que je vais le relire à la lumière de ce que tu en dis.
    Cela ne remettra pas en cause le plaisir que j’ai eu à le lire mais ta chronique va affuter mon regard de lectrice :-)

    1. Bonjour Emma,
      Merci beaucoup pour ce commentaire. J’espère que tu apprécieras la relecture de ce roman.
      Bonne continuation !

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