Le Tailleur de Relizane d’Olivia Elkaim, un destin romanesque « vrai »

Le Tailleur de Relizane d'Olivia Elkaim
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Romancière et journaliste française née en 1976, Olivia Elkaim s’intéresse dans ses écrits à l’intrication des histoires familiales avec les différents épisodes de la Grande Histoire. Dans Le Tailleur de Relizane, paru au sein de la collection « La Bleue » des éditions Stock, elle explore tout particulièrement le destin de ses grands-parents paternels lors de la guerre d’Algérie. Marcel et Viviane Elkaim, ayant ainsi réellement existé, ont dû accepter le grand ébranlement de leur quotidien et puiser en eux la force de se relever dans des conditions hautement difficiles. Fière d’être la dépositaire de leur épopée, Olivia Elkaim s’inspire de leur expérience de vie pour se reconstruire, plonger dans sa propre intimité par le biais de l’écriture. Elle retrace le parcours de ses aïeux dans une prose rythmée, pleine de rebondissements, et s’épanche dans un même temps sur les raisons qui l’ont poussée à mener l’enquête.

Le « tailleur de Relizane »

Quand la guerre d’Algérie éclate, Marcel et Viviane Elkaim vivent à Relizane, lieu où tous les membres de la lignée de Marcel – des « Juifs indigènes issus de familles berbères autochtones », naturalisés français par le décret Crémieux[1] – ont eux-même vécus. Viviane a accepté de quitter Oran pour s’installer avec son époux dans un « appartement petit mais fonctionnel » et bâtir un foyer digne de ce nom, loin des injonctions familiales ascendantes, surtout celles de Lella, sa belle-mère. Ensemble, Marcel et Viviane sont les propriétaires d’un commerce aux résultats honnêtes : Marcel est un tailleur « pas comme les autres », astucieux, reconnu pour son talent et son sérieux ; Viviane, quant à elle, s’adonne à la couture et honore un certain nombre de commandes auprès d’une clientèle essentiellement féminine. Ils ont deux garçons aux « patronymes bien français », et tous les quatre dorment réunis dans la seule chambre d’un deux-pièces acheté par Marcel pour « satisfaire sa jeune épouse ». Mais la vie de famille des Elkaim est bouleversée un soir d’octobre 1958.

La peur est entrée dans la vie de mes grands-parents, Viviane et Marcel Elkaim, cette nuit d’octobre 1958. Cela faisait pourtant quatre ans que les « événements » avaient commencé.

Marcel est arraché brutalement aux siens dans des circonstances douteuses, et ne réapparaît à Relizane que trois jours après sa disparition. Cette absence insolite suscite de vives réactions dans leur entourage proche : pourquoi Marcel a-t-il été enlevé ? À quoi a-t-il accepté de participer pour être relâché ? Aurait-il trahi sa communauté contre sa liberté ? Alors que ce retour à Relizane devrait être perçu comme une chance pour les Elkaim, on reproche – d’abord silencieusement, puis plus prestement – à Marcel sa survie quand d’autres ne connaissent pas son sort. Ce père de famille décide en outre de taire les raisons de cet embarquement inopiné, intensifiant encore la méfiance des autres. La violence autour des siens monte subséquemment d’un cran, et s’il hésite dans un premier temps à s’y résoudre, il se retrouve contraint de prendre la décision de partir, de tout abandonner, lui qui est pourtant très attaché à sa terre natale.

Marcel, Viviane, Lella et les garçons s’installent en France à l’heure où l’Algérie devient véritablement algérienne. Si Viviane s’est toujours sentie fière de son « identité française » et n’a jamais considéré prendre la nationalité de l’État nouvellement érigé dans la région maghrébine, elle était loin de s’imaginer l’accueil qui lui est réservé à son arrivée en France. Olivia Elkaim conte alors le rêve de ses grands-parents : le rêve d’une France universaliste, reconnaissante, qui embrasserait leur identité mixte et aurait quelques attentions à leur égard compte tenu de leur exil singulier. Mais rien ne se passe pas comme prévu. Les Elkaim se retrouvent dans une cave à se débattre dans une vie très pauvre. Une vie enterrée où, finalement, la cave dans laquelle ils vivent symbolise à elle seule leur expérience de la France.

Quand mon père, mon oncle, ma grand-mère et mon arrière-grand-mère débarquent à Toulouse, une nuit de la fin juin 1962, ils sont, comme tous les rapatriés d’Algérie, les méprisés de la société française.

On ne voulait plus d’eux là-bas.
On ne voulait pas plus d’eux ici.

Olivia Elkaim témoigne en somme des conséquences directes de l’Histoire sur la vie de personnes ordinaires (ici ses proches), et construit son roman autour de deux grandes régions géographiques qui s’opposent, l’Algérie et la France. Elle crée un texte dont elle ne peut jurer l’exacte vérité, pourtant construit à partir de ses différents recoupements, un texte dans lequel la fiction découle directement du réel. Elle conte surtout le déracinement de toute une population et la violence de l’exil intérieur connu par des milliers de personnes, pourtant françaises.

Une quête d’origines salvatrice

Olivia Elkaim, narratrice du Tailleur de Relizane, juxtapose en ce texte l’histoire de ses grands-parents à sa quête d’origines salvatrice. En parallèle du récit de vie de Marcel et Viviane sont ainsi exposées ses réflexions diverses sur la construction de soi, de sa psyché, par la pleine conscience et/ou connaissance de sa culture, de ses racines. L’écrivaine explique ici son besoin pressant de savoir d’où elle vient suite à un bouleversement d’ordre personnel, sa séparation du père de ses enfants.

Pendant des années, très exactement les dix années qu’a duré mon mariage, j’ai effacé l’Algérie, comme si cette histoire n’avait rien à voir avec moi. J’ai fait taire la voix tamisée de mon grand-père, les criailleries tristes de ma grand-mère, l’accent pied-noir de mon père, semblable à celui de Roger Hanin dans les films d’Alexandre Arcady.
J’ai délibérément passé sous silence le pays natal de mes ancêtres.

S’exprimant à la première personne du singulier tout au long de son énonciation, Olivia Elkaim offre ici une entrée sur son intimité avec des allers-retours réguliers entre passé et présent, et de nombreux apartés faisant le lien entre le vécu de ses aïeux et son quotidien de femme en reconstruction. Elle évoque de la sorte nécessairement ses relations humaines variées, notamment celles qui l’aident à faire la lumière sur l’existence de ses ancêtres. Deux « personnages » interviennent éminemment à ce sujet : Pierre, son père, que l’on retrouve à la fois enfant aux côtés de Marcel et Viviane et d’un âge avancé à ses côtés ; et B., une « présence lumineuse » qui lui « permet de relier les deux rives de son roman familial ». Ces deux hommes nourrissent à leur façon l’intrigue du Tailleur de Relizane. Pierre est celui par lequel tout commence : il offre à sa fille une valise « pleine de photos, de documents en tous genres, de coupures de presse et de clés USB remplies de vidéos » où tout est archivé. B. est celui par lequel tout prend sens, grâce auquel certains mystères sont finalement élucidés.

Et peut-être bien qu’en définitive l’objet du roman d’Olivia Elkaim est de rétablir sa filiation à Marcel, une filiation que la femme de lettres s’est jusque-là efforcée d’« effacer » – dans la graphie de son patronyme, dans son assimilation à la culture française, dans son désintérêt pour l’Algérie. Marcel est pourtant un humaniste au caractère généreux, astreint à l’exil, ni « en colère » ni défait, un homme qui a su faire d’une situation désespérée une épreuve de survie. C’est sans doute l’exemple qu’Olivia Elkaim, alors sous le joug d’un émoi certain en raison de son divorce, souhaite suivre. Son travail de mémoire lui permet de faire la paix avec elle-même, de retrouver une raison d’être, d’accepter son propre exil intérieur, d’ordre émotionnel.

« Celui qui ne sait pas d’où il vient ne sait pas non plus où il ira », dit un proverbe algérien. Ma vie retrouve un sens maintenant qu’elle s’inscrit dans cette histoire.

Un roman de l’intime

Le Tailleur de Relizane n’est en somme pas seulement un « roman » : Olivia Elkaim reprend à son compte le destin de ses grands-parents dans une fiction aux allures de vérité. Marcel et Viviane ont véritablement connu cette destinée romanesque dont le cours est modifié maintes fois par le fait de la Grande Histoire. L’écrivaine agrémente d’ailleurs sa composition de nombreuses données politiques, géographiques et historiques, permettant de mieux appréhender le passé étroitement lié de l’Algérie et la France. On retrouve de surcroît ici ses interrogations diverses sur la question de l’identité. Que signifie aujourd’hui être français ? Qu’est-ce que cela signifiait il y a soixante, cinquante ou quarante ans ? Comment se forger une identité mixte, empreinte d’origines multiples ? Comment embrasser sa double culture ? Si l’écrivaine ne propose pas une réponse figée à ses multiples interrogations, il paraît certain que son travail de restitution de mémoire des siens contribue à donner un sens à qui elle est vraiment, aux multiples facettes qui composent son individualité. Ce projet d’écriture lui permet de se réconcilier avec elle-même et avec l’histoire de ses ancêtres.

Ça voulait dire quoi, être français, être algérien ?

Notes    [ + ]

  1. Akadem. Le Décret Crémieux ou la naturalisation des juifs d’Algérie. 27 juillet 2007. URL : https://akademimg.akadem.org//Medias/Documents/Cremieux.pdf

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