Quand l’arbre tombe d’Oriane Jeancourt Galignani, une sensibilité aiguë

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La collection « Le Courage » des éditions Grasset, dirigée par l’écrivain, poète et éditeur Charles Dantzig, propose un regroupement d’œuvres littéraires s’intéressant précisément à ce qu’est le courage et comment celui-ci se manifeste en littérature. Ainsi, dans son roman intitulé Quand l’arbre tombe paru en cette collection, Oriane Jeancourt Galignani nous invite à contempler la destinée d’un homme ayant résolument tenté de vivre en marge de la société, ayant néanmoins souffert émotionnellement du caractère dissonant de son essence véritable. Elle choisit, afin de rendre compte de son expérience, de conter la réunion de deux êtres qui lui ont été proches, de les faire échanger sur son unicité, puis réaliser que leurs maladresses d’antan n’ont été qu’humaines. Elle choisit surtout une écriture qui soit à la fois poétique et sensorielle pour souligner la fulgurance qu’a été cette vie.

Un bouleversement antinaturel

Quand démarre l’énonciation de Quand l’arbre tombe, Paul téléphone à Zélie, sa fille, inquiet, car comme le titre du roman le suggère, les arbres tombent. Pas seulement les vieux arbres. Pas seulement à la suite d’intempéries. Pas, semble-t-il, dans l’« ordre naturel » des choses. De jeunes arbres tombent, chaque jour, comme ça, sans que rien ne paraisse l’annoncer. Défait par ces « disparitions » soudaines, Paul invite Zélie à venir elle-même constater ces terribles événements. Et Zélie, bien que mère, épouse, concertiste, détestant la campagne et n’ayant finalement que peu de contact avec son père, choisit de se rendre à Chandelle observer le phénomène.

Zélie s’aperçoit alors que l’homme dit vrai : ce sont en effet de jeunes arbres qu’elle découvre frappés en leur tronc de « longues et profondes entailles ». Paul, sans le formuler explicitement, espère convaincre Zélie de rester auprès de lui pour l’aider à tirer tout cela au clair ; et Zélie consent à sa demande silencieuse. Oriane Jeancourt Galignani nous décrit à la suite leur hiver singulier, ces quelques jours de février où les deux âmes se donnent pour mission de débiter les troncs morts reposants encore sur les « vivants ». Car c’est ainsi que tombent les arbres : ils appuient tout leur poids sur les autres, « se décomposent sur leurs voisins » jusqu’à ce que leur corps « retrouve le sol, morceau par morceau, en vue de son ultime décomposition ».

En forêt, il semblait impossible pour un arbre de mourir seul. Et impossible pour les autres, les voisins, d’ignorer la mort du premier. Se déroulait un très lent spectacle, une collectivité de la mort, une mort publique.

La réunion fortuite de Zélie et Paul, contée à la troisième personne du singulier, offre à Zélie l’opportunité d’observer la tombée en déliquescence du corps de son père : Paul perd l’équilibre, Paul perd la vue, Paul « perd la tête ». Les arbres sont les seules choses dont il se souvient parfaitement, qu’il n’« oublie jamais » ; le parc devient donc son refuge. Du point de vue de la fille, Paul n’est plus que l’ombre de ce qu’il a un jour été. Elle contemple, discrète, l’emprise de la vieillesse sur ce corps fatigué.

Leur réunion fortuite, entrecoupée d’analepses volontaires de la part d’Oriane Jeancourt Galignani, révèle également une histoire commune délaissée au profit d’un semblant d’existence, où chacun·e prétend vivre mieux délesté·e du poids du passé. Pourtant les épisodes que Zélie aurait souhaité effacer, ces mêmes épisodes que son père tardera à pouvoir seulement mentionner, sont déterminants dans la définition de leur psyché. C’est d’ailleurs l’omission volontaire de la « catastrophe » qui est à l’origine de la rupture des mots entre Zélie et Paul.

Quinze ans plus tôt, Zélie avait quitté Chandelle sans se retourner. Effacée, la catastrophe. Oubliés, ceux qui demeuraient sur les lieux, témoins abasourdis de la déflagration. Elle avait laissé son père et sa mère dans la maison, le parc, promettant de revenir, revenant si peu. Elle avait fait de l’ici un là-bas, ne quittait plus la ville, et de musique en fête, d’hommes en travail acharné, tentait de dissoudre l’événement de Chandelle. Lorsqu’on lui demandait ce qu’il en était de sa famille, elle changeait de sujet. Et même lorsqu’une voix mélancolique lui confiait ses propres drames, elle ne répondait rien, souriait, et murmurait, moi, j’ai eu une enfance heureuse. Si l’on insistait, elle décrivait une de ces jeunesses bourgeoises, parisiennes, joyeuses, qui feraient rêver le premier venu. La suite, la fin, le matin d’été, le parc de Chandelle, la corde attachée à l’arbre, elle n’en disait rien.

Une sensibilité discriminante

Bien avant de nommer l’« événement », Oriane Jeancourt Galignani nous introduit au parcours du père, homme d’une évidente stature, imposant par son charisme et sa réussite. On apprend, selon le point de vue de Zélie, que Paul a longtemps embrassé son monde en tant que maître, en beau flambeur, de manière ostentatoire. Il évoluait tel un lion en société, d’abord aux côtés des sien·nes, dans son antre familial, allant jusqu’à se servir le premier à table, à chaque occasion ; mais aussi dans son environnement professionnel, certain de sa prééminence, gagnant bien sa vie, allant de voyage en voyage, ne disant jamais « merci ».

Paul et Theresa, sa femme, ont eu ce fils, Frédéric, de cinq ans l’aîné de Zélie, paraissant à l’opposé du père. Là où Paul préfère ses dossiers, leur caractère sérieux, précis, qui ne laisse rien à la créativité, Frédéric prête davantage attention à l’œuvre artistique, au virtuose des musicien·nes qu’il écoute, à la création de ses propres compositions. Là où Paul s’accommode de tout, relève vaillamment les défis professionnels qui lui sont lancés, Frédéric entreprend, échoue, puis renonce à ce qui lui est imposé. Là où Paul embrasse leur époque singulière, en fait sa force et triomphe, notamment grâce aux chiffres qui, depuis toujours, semblent le rassurer, Frédéric condamne et s’obstine à refuser la marche du monde dans lequel tous deux vivent.

Oriane Jeancourt Galignani étaye davantage encore l’antinomie de ses deux personnages par l’évocation du Roi Lear, œuvre dont elle choisit par ailleurs quelques vers pour figurer en épigraphe de son roman. Paul et Frédéric évoquent le personnage éponyme de Shakespeare lors du réveillon 1999, un moment où tous deux croient encore « qu’il [est] possible de mieux aimer celui qui ne leur [ressemble] en rien ».

— Je relis Le Roi Lear, et je crois que cet homme est submergé par le mal, un mal qui lui échappe et le dévore, mais comme toujours chez Shakespeare, dont on ne connaît pas la nature.
Frédéric avait peu réfléchi pour répondre, et son visage brun, toujours si grave, se marbrait d’une teinte aubépine. Il n’était plus le chevalier à la triste figure, car au cours de ces dîners enflammés, lorsqu’il parlait à son père ainsi ivre, il atteignait pour un bref instant une expression de joie. Peut-être se croyait-il au juste endroit, au juste moment, et même, pourvu d’un avenir. Comme tous les garçons de vingt et un ans.
— L’orgueil de la puissance perdue, c’est ça le mal de Lear. Il n’y en a pas d’autre. Sa folie, à l’origine de la tragédie, c’est de se croire éternellement puissant.
Paul avait haussé le ton, mais crois-tu que quelqu’un puisse renoncer à ce qu’il a été ?
Et Frédéric avait poursuivi son argumentation, oui, il le croyait, il suffisait d’affronter les années avec lucidité, céder à l’ombre qui avançait, accepter que son tour soit passé.

À cela Frédéric ajoute, pour sa seule attention, l’assertion suivante.

Le tragique, […] c’est que le roi Lear n’aime rien d’autre que l’image perdue de lui-même.

Cette vision quelque peu différente qu’ont Frédéric et Paul du roi Lear est particulièrement intéressante si l’on rapproche le parcours de Paul à celui du souverain shakespearien. Comme Lear, ce père de famille est une figure personnifiant l’autorité dans les sphères publique et intime en lesquelles il évolue, assujettissant celles et ceux qui l’entourent à un certain ordre, une certaine bonne marche des choses. Il paraît sûr de l’importance de ses entreprises, paraît également intransigeant quant aux existences marginales, puisque jugeant de manière manichéenne, selon Frédéric, la société dans laquelle tous deux évoluent. Or le temps ébranle les convictions de Paul quant à ce qui permet à une société de « mieux » fonctionner et, toujours selon Frédéric, il lui faudrait alors « accepter que son tour soit passé ». Frédéric a quant à lui la lucidité de s’opposer au monde d’aujourd’hui tel qu’il existe car ce dernier n’est pas fait pour lui.

Une inadaptation au monde

Et c’est ainsi, peut-être, l’inadaptation à notre société occidentale qui caractérise le mieux Frédéric. Ce dernier n’a jamais su s’astreindre à la rigueur nécessaire pour suivre un emploi du temps fixe : il abandonne ses études, puis multiplie les opportunités professionnelles, incapable de s’accoutumer à la monotonie des jours, incapable, surtout, de se faire à ce monde bâti sur l’argent, sur le profit, sur le capital. Luc, son ancien compagnon, l’assistait d’ailleurs dans ce combat-là ; tous deux étaient révoltés, leur jeunesse étant, à l’image de toute jeunesse, radicale. Paul, issu de la génération française d’après Seconde Guerre mondiale, croit « en la volonté des hommes […] qui finirait par organiser la vie sur la planète », croit en l’avènement d’une vie meilleure pour tous·tes, croit en sa capacité à faire bouger la société, croit au « tout social » et aux HLM, en la politique et l’économie, en « la luminescence de la Raison et du Capitalisme ». Il comprend que son fils n’est pas « du même bois » que les autres et s’inquiète de ne pouvoir le protéger de celles et « ceux qui comptent ». Oriane Jeancourt Galignani juxtapose du reste à la vision arcadienne qu’a Paul de notre société quelques vers de La Cigale et la Fourmi de La Fontaine, une fable ayant toujours paru cruelle à Zélie enfant, une fable dont Paul ne considérera seulement la morale comme inclémence quand son fils se révélera « cigale » sous ses yeux.

Car Frédéric, jeune arbre tombant, est interné à Sainte-Anne, « enfermé chez les fous ». Et de ce « lieu aux battants de fenêtre vissés et aux poignées de porte absentes », il refuse les visites de son père. Surtout, il n’arrivera à se décontenir de la rage qui le dévore que par la voie ultime, choisissant à l’aube d’un été de quitter son existence, lieu inhabitable. Nous pourrions, là-dessus, revenir sur la citation choisie en tant qu’épigraphe de Quand l’arbre tombe[1]. Au début de la dernière scène de l’œuvre de Shakespeare, le roi Lear se complaît de sa difficile situation : bien que soumis à l’autorité d’Edmond, mais puisqu’en compagnie de sa fille Cordélia, il s’imagine un rêve, se crée sa propre utopie, où ensemble, le père et la fille bénéficieraient d’une échappatoire notoire quant à leurs responsabilités et pourraient vivre emprisonné·es mais récompensé·es de leurs souffrances, dans un bonheur relatif qui les comblerait. Mais le roi Lear se méprend sur la tragédie qui se profile, tout comme Paul, peut-être un jour persuadé de la voie qu’il encourageait son fils à prendre, a sous-estimé la violence du monde pour lui. Ce que Frédéric n’a jamais su, pourtant, ce qu’il n’a jamais vu, c’est le respect que Paul avait pour son courage, sa volonté de vivre autrement.

Paul disait de son fils unique, il est meilleur que moi. Mais il pensait, il est meilleur que nous tous. Il vivait avec cette conviction, qui mettait pourtant à bas tout ce en quoi il avait cru jusque-là.

Au cours de ces sept journées décisives de février, Paul se confie à Zélie : il fait mention de son enfance et adolescence aux côtés d’une mère désirant aider les personnes démunies, une femme condamnée à vivre enfermée, prisonnière d’un univers ne lui convenant pas, emmurée dans le silence. Et cet amour de Paul pour les arbres se révèle être sa rébellion, sa révérence, le seul lieu où il laisse s’exprimer sa sensibilité puisque convaincu de sa déchéance inéluctable s’il s’y abandonnait au quotidien. Par ces révélations inattendues se dessine en définitive un être qui s’est bâti « lion » pour échapper à la misère affective qui l’assaillait, un être dont le parcours du fils, bien qu’éphémère, représentait sans doute tout ce qu’il s’interdisait à lui-même.

Zélie comprit, face à ce confessionnal, la lutte souterraine de son père pour ne pas s’abandonner à la vulnérabilité qu’il partageait avec la mère, le fils, la lutte qu’il avait menée pour s’offrir une vie d’amour, de pensée, d’action. Il lui fallait jouer le lion, pour échapper au silence de là-bas, d’ici. Mais le chêne pédoncule, le charme, le pin, le cèdre, l’if, le bouleau, lui offrirent un refuge. Parmi eux, il pouvait quitter la peau de fauve qui lui seyait si mal. Un lieu hors des saints, hors des hommes, hors de la famille, hors de la vengeance, hors de la justice, hors de la faute, hors de la réparation ; le rêve d’un parc.

Une allégorie subtile

C’est, en somme, avec beaucoup de délicatesse et de subtilité qu’Oriane Jeancourt Galignani nous évoque la relation ténue qu’entretient longtemps un père avec ses enfants : avec son fils d’abord, doté d’une sensibilité aiguë, être-funambule progressant en son existence comme on le ferait sur un fil fragile ; avec sa fille puînée, aussi, cette dernière observant les deux hommes sans véritablement prendre parti, éprouvant une « faiblesse d’enfance » pour son père.

L’écrivaine maîtrise ici l’art de l’allégorie pour convoquer la vie d’un être tristement tombé puisque évoluant dans un monde ne lui convenant pas : la chute de jeunes arbres en l’enceinte du parc familial suscite de vives émotions chez le père, qui y voit sans doute la cruauté du sort face à un être tendre, d’une grande beauté, un être analogue à son garçon. Il peut par ailleurs être intéressant de noter qu’Oriane Jeancourt Galignani nous informe, dans une des scènes finales de son roman, du devenir du chêne foudroyé, où « une nouvelle écorce se [reforme] », où une nouvelle vie prend le dessus.

Le jeune chêne foudroyé tenait bon : dans le creux de sa blessure, une nouvelle écorce se reformait, le liber venait caresser les lacérations profondes, et peu à peu les recouvrait. Il déployait sur ses branches des feuilles or et rouge parcourues de l’essence héliophile qui lui permettrait de remporter la course à la lumière qui dominerait son existence.

Notes    [ + ]

  1. Les vers choisis par Oriane Jeancourt Galignani pour figurer en épigraphe de son roman sont issus de la scène 3 de l’acte V du Roi Lear de Shakespeare. Il s’agit de la strophe suivante.Et ainsi nous vivrons, nous prierons, nous chanterons
    Et raconterons de vieilles histoires, et rirons,
    Des papillons dorés, et de ces vieux voyous
    Qui nous donneront des nouvelles de la cour, et nous les interrogerons
    Qui réussit et qui échoue : qui en est encore, qui n’en est plus,
    Dans cette prison aux murs épais, ensemble,
    Nous prétendrons expliquer le mystère des choses.

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