Au fond de l’eau de Paula Hawkins, un thriller polyphonique plein de noirceur

Au fond de l'eau de Paula Hawkins
Copyright : Sonatine

Auteure à succès d’un premier thriller intitulé La Fille du train, l’écrivaine britannique Paula Hawkins poursuit son entreprise littéraire au premier semestre 2017 avec Au fond de l’eau, un titre publié en français aux éditions Sonatine grâce à la traduction de Corinne Daniellot et Pierre Szczeciner. Paula Hawkins traite en ce roman des notions de deuil et de relations familiales au moyen de multiples personnages résidant dans un même village.

Deux femmes mortes en un même lieu

Au fond de l’eau démarre ainsi en août 2015 dans une petite localité rurale d’Angleterre nommée Beckford. C’est ici qu’une mère célibataire, Danielle « Nel » Abbott, est retrouvée morte au fond d’une rivière. Si la nouvelle de sa disparition anime les discussions de la communauté, elle ne semble pourtant pas choquer ses deux plus proches parentes.

Julia « Jules » Abbott n’a pas parlé à sa sœur depuis des années bien que, quelques jours avant sa mort, Nel lui téléphone dans la nuit – un appel que Jules choisit d’ignorer. Cette dernière ne réalise donc qu’après la mort de sa sœur que celle dont elle a jadis été proche semblait apeurée et anxieuse dans son ultime message vocal.
Et si rien ne paraît perturber Lena, la fille de Nel, c’est parce que l’adolescente croit que sa mère aurait pu se jeter seule de la falaise. Rien ne semble pourtant soutenir une telle hypothèse, un tel dénouement dramatique, mais Lena est persuadée que la culpabilité de sa mère pourrait être l’explication de tout, une culpabilité qui lui aurait ainsi littéralement coupé le souffle.

Aujourd’hui Jules est donc de retour dans son village d’enfance – un lieu qu’elle pensait ne jamais revoir – pour enterrer sa sœur, et est obligée de prendre en charge Lena, une jeune femme qui sait se montrer rebelle, une jeune femme qui lui est finalement étrangère. On apprend en outre que deux mois plus tôt, cette même année, une adolescente dite « émotionnelle », Katie Whittaker, se serait noyée dans cette même rivière. Coïncidence ou non ? Pourrait-il y avoir une connexion entre ces deux morts suspectes ?

Beckford is not a suicide spot.
Beckford is a place to get rid of troublesome women.[1]
Beckford n’est pas un lieu à suicide. Beckford est l’endroit où l’on se débarrasse des femmes à problèmes.

Plus inquiétant encore, il apparaît qu’au fil des siècles, de nombreuses femmes ont perdu la vie dans l’eau de la rivière de Beckford surnommée par les résidents locaux « Le Bassin aux noyées » (The Drowning Pool, dans sa version originelle). Certaines de ces femmes auraient été assassinées, d’autres se seraient suicidées… Qui pourrait donc bien présumer de ce qui s’est passé la nuit où Nel Abbott est morte ?

Une énonciation plurielle

Paula Hawkins choisit de traiter de cette histoire singulière selon de multiples focalisations, créant de sorte un scénario de grande richesse. Elle donne céans la voix à dix narrateurs appréciant différemment les événements – ce qui permet d’observer à quel point une assertion peut être subtilement divergente selon la personne qui l’émet. Au fond de l’eau offre de cette façon une intrigue à la fois intelligente et captivante : on peut y étudier les discordances de perception d’un pareil épisode, comment une même situation peut être interprétée différemment selon la sensibilité d’un personnage. Et c’est ainsi que, petit à petit, se dévoile en filigrane le scénario probable qui conduit Nel et Katie à la mort.

Aussi, ce livre aborde en parallèle la question du deuil, sans langue de bois. La romancière décrit ici avec justesse les émotions de ses protagonistes encore troublés par la disparition anti-naturelle de leurs proches. Elle nous livre leurs sentiments à fleur de peau. Chacun réagit à sa manière à ces deux décès.

The things I want to remember I can’t, and the things I try so hard to forget just keep coming.
Ce que je voudrais retrouver m’échappe, et ce que j’essaie tant d’oublier me revient sans cesse.

But the thing people don’t seem to realize is that I don’t want to not feel like this. How can I not feel like this? My sadness feels right. It … weighs the right amount, crushes me just enough. My anger is clean, it bolsters me.
Mais ce dont les gens ne semblent pas se rendre compte, c’est que je n’ai aucune envie d’aller mieux. Comment le pourrais-je ? Mon chagrin me semble tout à fait approprié. Il… pèse juste ce qu’il faut, il m’écrase pile comme j’en ai besoin. Ma colère est saine, elle m’aide à tenir.

She had never realized before her life was torn apart how awkward grief was, how inconvenient for everyone with whom the mourner came into contact. At first it was acknowledged and respected and deferred to. But after a while it got in the way—of conversation, of laughter, of normal life. Everyone wanted to put it behind them, to get on with things, and there you were, in the way, blocking the path, dragging the body of your dead child behind you.
Avant que sa vie entière ne vole en éclats, Louise n’avait jamais compris combien le deuil était gênant pour les autres. Mais c’est terriblement inconfortable, en réalité, de croiser une personne endeuillée. Au début, on comprend sans difficulté ce chagrin omniprésent, on le respecte, même, mais au bout de quelque temps, il vient perturber les conversations, les rires, la vie normale. Les gens veulent passer à autre chose, continuer à avancer, et vous, vous restez là, devant eux, bloquant le passage, à traîner le corps de votre enfant morte derrière vous.

Une analyse fine des sentiments

Au fond de l’eau possède en somme tous les éléments d’un thriller psychologique. Tous les événements contés sont ici liés les uns avec les autres, toutes les actions narrées existent pour une raison. In fine, la beauté de ce texte réside dans la multiplicité des émotions que l’on peut y lire, dans la capacité de son auteure à composer des caractères reconnaissables pour ses personnages aux émotions crédibles : les ressentiments nombreux des dix narrateurs rendent compte de la complexité de la vérité.

Notes    [ + ]

  1. Les citations en langue anglaise de cette chronique sont issues du texte original de Paula Hawkins, Into The Water, paru chez Riverhead Books. La traduction en langue française est celle proposée par Corinne Daniellot et Pierre Szczeciner pour les éditions Sonatine.

Six réflexions sur « Au fond de l’eau de Paula Hawkins, un thriller polyphonique plein de noirceur »

  1. Salut! Ça va?
    Tu as dis suffisamment d’informations intéressantes pour que je projette de l’acheter en anglais et en espagnol . J’aime bien non seulement les romans polyphoniques mais aussi les thriller et les lire en langues étrangères rend l’histoire plus intense.
    À bientôt

    1. Hello Anouck !
      Ça va bien merci et toi ?
      C’est toujours un plaisir pour moi de découvrir tes commentaires très pertinents.
      Je suis également assez fan des romans à plusieurs voix car quand ils sont bien exécutés, je pense que c’est un excellent moyen de considérer les sentiments d’autrui et d’éprouver de l’empathie. L’auteure a su parfaitement retranscrire ici les émotions de chacun des protagonistes de son histoire.
      J’essaie de lire en langue originelle aussi souvent que possible, quand je ne succombe pas à un livre en librairie. Ce qui est certain, pour avoir feuilleté l’édition française de Into the Water, c’est que je trouve que la richesse d’expression n’est pas la même que celle employée par Paula Hawkins, l’intensité non plus. En outre, cela m’a permis d’enrichir mon vocabulaire en anglais. Lis-tu souvent en espagnol ? Si oui, quels auteurs conseillerais-tu pour commencer ?
      Bises.

      1. Hello! Lire en anglais me permet aussi d’enrichir mon vocabulaire.
        Pour ce qui est de l’espagnol, c’est mon dada. Je suis professeur d’espagnol et quand je voyage je ramène toujours des livres en espagnol car on n’en trouve pas en Guadeloupe.
        La littérature hispanique est très riche.J’affectionne la littérature hispano-américaine,car je la trouve plus originale que la littérature espagnole.
        En général lesauteurs latino traitent de sujets graves qui reflètent la réalité de leurs pays . Mais ils passent par différentes tonalités pour pouvoir captiver le lecteur .
        Une histoire peut être tantôt triste , tantôt drôle .
        Ce que j’aime ce sont ces histoires empreint de realisme-magique .
        Oops mon phone va s’éteindre. J’en dis plus tout à l’heure

        1. Hello,
          Je ne me souvenais plus, même si je crois que nous en avions discuté il y a longtemps, que tu es professeure d’espagnol. Tu enseignes depuis longtemps ? J’imagine que tu as eu l’occasion de découvrir de nombreux·ses écrivain·e·s latino-américains. En tout cas, quand tu mentionnes le genre du réalisme magique, ça me fait instinctivement penser aux romans de Miguel Bonnefoy, qui est un jeune auteur franco-vénézuélien. Son premier roman intitulé Le ;Voyage d’Octavio propose des allégories fortes pour nous parler de l’histoire de son peuple ; et j’ai adoré Sucre noir si tu as l’occasion d’y jeter un œil.
          Si tu as des conseils d’auteur·e·s pour commencer à lire en espagnol, je suis preneuse. J’essaie de m’y remettre, ça fait très longtemps que je n’ai pas pratiqué cette langue que j’adore, vu que professionnellement, j’utilisais beaucoup l’anglais. Et la dernière fois que j’ai eu l’occasion de m’exprimer (très peu en plus) en espagnol, c’était déjà l’année dernière à Gérone.

  2. Pour ma part, j’ai adoré ce livre. L’intrigue est très bien construite. L’on a envie de savoir ce qu’il arrive à chaque personnage, d’où ils viennent. Je le conseille vraiment aux addicts de thriller. Merci de nous en faire part.

    1. Merci Cindy pour ce commentaire. J’ai également adoré cette lecture, notamment pour ses personnages que l’on découvre petit à petit, dont l’histoire se dévoile à chaque page.

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