Vis-à-vis de Peter Swanson, un thriller psychologique opposant instabilité mentale et psychopathie

Vis-à-vis de Peter Swanson
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Vis-à-vis est le cinquième roman de Peter Swanson. Il paraît en France dans la collection « Americana » des éditions Gallmeister au mois de février 2020, et est traduit de l’anglais vers le français par Christophe Cuq.

Peter Swanson est un écrivain états-⁠unien né en 1968, basé à Somerville dans l’État du Massachusetts. Son premier roman, The Girl with a Clock for a Heart, est publié en 2014. Il paraît en France la même année au sein de la collection « Robert Pépin présente… » des éditions Calmann-Lévy avec le titre La Fille au cœur mécanique.
Peter Swanson est également l’auteur de The Kind Worth Killing (2015)[1], Her Every Fear (2017)[2], All the Beautiful Lies (2018), Before She Knew Him (2019)[3] et Eight Perfect Murders (2020).

Édité par François Guérif, Vis-à-vis est le premier thriller publié par les éditions Gallmeister. Peter Swanson explore ici les thématiques de l’obsession, la différenciation entre bien et mal, la manipulation et l’instabilité mentale. Intitulé Before She Knew Him dans sa version originale, ce roman aux personnages intrigants est plébiscité par de nombreux médias nord-américains.

Des personnages-miroir

Henrietta Mazur, surnommée Hen, est une artiste – illustratrice, peintre et graveuse – dont les œuvres d’art insolites perturbent et dérangent. Sa fascination pour le morbide est perceptible dans ses créations, ce qui lui vaut d’être reconnue comme une artiste au talent certain. Hen est aussi une femme qui a longtemps souffert de sa bipolarité. Ses épisodes maniaco-dépressifs passés l’ont conduite en hôpital psychiatrique. Aujourd’hui stable, elle aspire à une vie paisible auprès de son mari Lloyd. Ce dernier exerce en tant que responsable d’un département des relations publiques de son entreprise. Si par le passé le couple menait une relation torride et passionnée, Lloyd se montre maintenant particulièrement prévenant au sujet de sa femme, notamment depuis sa sortie d’hôpital. Il est attentionné… ce qui parfois irrite Hen qui oscille entre son besoin de tranquillité et son désir d’étincelles dans son quotidien.

Matthew Dolamore, quant à lui, est un tueur. C’est un tueur qui s’assume, un homologue de Light Yagami dans Death Note : un assassin qui tue pour le « bien » du monde et se considère comme un dieu. Matthew est en l’occurrence un justicier des femmes en détresse : il ne tente de sauver que les femmes qui souffrent d’agressions ou de méchancetés provenant d’un homme. Il voit en elles un reflet de sa mère, une épouse soumise qui a subi un harcèlement moral et physique très fort de la part de son conjoint, une femme qui a enduré de nombreux opprobres et souffert le martyre. Malgré tout, Matthew mène un quotidien rangé : il est professeur d’histoire au sein d’un lycée privé dans une petite ville proche de Boston. Il est marié à Mira, commerciale pour une entreprise de logiciels éducatifs, une femme d’affaires souvent en déplacements professionnels – ce qui permet à Matthew de disposer de temps libre pour ses activités nocturnes.

Mira est aussi une femme en manque de relations humaines. Souffrant d’un certain isolement, elle cherche à nourrir des amitiés avec son entourage pour se sentir moins dépendante de son mari. Alors quand, à l’occasion d’une invitation dans le voisinage, elle découvre que Hen et Lloyd, fraîchement installés dans leur quartier, sont à l’image de Matthew et elle, un couple sans enfants, elle décide de les inviter chez eux à manger. Le dîner des quatre voisins se passe relativement bien jusqu’au moment où, visitant le bureau de Matthew, Hen repère un détail qui a toute son importance : un trophée d’escrime qui ressemble trait pour trait à celui qui a disparu après le meurtre non-élucidé de Dustin Miller. Un meurtre pour lequel Hen a une obsession inavouable.

Dès les premiers chapitres de Vis-à-vis, Peter Swanson offre à son lecteur un regard franc sur l’occupation insolite de Matthew. Hen se montre très perspicace et en est certaine : Matthew est un meurtrier. Seulement, le passé tumultueux de cette illustratrice est tel que personne dans son entourage ne la croit : ni les policiers qu’elle cherche à convaincre, ni Lloyd qui la pense proche d’un nouvel épisode dépressif, ni Mira qui soutient avec force et ingénuité son mari. Hen est ainsi à l’image de Cassandre[4], personnage de la mythologie grecque qui a un don de prédiction que personne n’écoute, considérée comme une personne à laquelle on ne peut se fier. Alors quand Matthew lui rend visite dans son atelier pour discuter, certain que sa voisine l’a démasqué, Hen est surprise. Dès lors un lien extraordinaire se construit entre eux.

They had a secret, the two of them, and there was no better way to start a friendship than with a secret.[5]
Ils partageaient maintenant un secret, et quoi de mieux qu’un secret pour fonder une amitié ?

D’une certaine façon, Hen et Matthew se révèlent être des personnages-miroir. Ils sont respectivement une femme, un homme ; une artiste, un historien ; une personne aux antécédents psychiatriques, une personne aux actuelles pensées psychopathiques ; un témoin, un assassin. Hen et Matthew sont en outre tous les deux incompris de leurs conjoints respectifs – elle parce que sa vérité n’est pas entendue, lui par ce qu’il ne peut révéler sa vérité. Ces deux personnages entretiennent une sorte de relation sordide découlant des meurtres de Matthew. De ce fait, chacun trouve en l’autre une personne qui peut vraiment l’écouter : Hen espère convaincre Matthew de se rendre, Matthew souhaite que Hen entende sa peine. Un mélange d’excitation et manipulation pénètre leurs rapports.

Un « vis-à-vis » littéraire

Peter Swanson intensifie l’effet « miroir » de ses personnages par l’énonciation préférée au sein de Vis-⁠à-⁠vis. Le narrateur de l’histoire est tantôt restreint à la pensée de Hen, tantôt limité à celle de Matthew ; et ces deux énonciations sont construites autour d’un personnage déclencheur en la personne de Dustin Miller.

L’écrivain fait ici le choix d’indiquer à son lecteur qui est le coupable dès le début de sa narration. Ainsi l’enjeu de lecture ne se situe pas dans la capacité du lecteur à trouver l’auteur des crimes, mais plutôt sa capacité à comprendre comment ces derniers sont orchestrés et quel sera le rôle de Hen dans cette affaire, elle qui est spectatrice de ces méfaits mais sans véritable crédibilité. Les choix stylistiques de Peter Swanson accentuent encore ce sentiment. Utilisant la troisième personne du singulier, il expose tour à tour les pensées et opinions de ses deux personnages. Les chapitres sont assez brefs, se cantonnant généralement à une scène principale avec une focalisation sur une action faisant avancer l’intrigue. Chacun des protagonistes reprend l’énonciation là où l’autre l’a laissé avec une personnalité différente et un contexte qui lui est propre, créant ainsi un « vis-à-vis » dans l’énonciation.

Le nœud central de l’intrigue concerne l’assassinat de Dustin Miller, un acte qui remonte à quelques années auparavant. Hen et Matthew ont tous deux un quelconque lien avec le jeune homme. Peter Swanson distille des informations au sujet des rapports entre Matthew et Dustin, puis Hen et Dustin, tout au long de sa narration ; si bien que le lecteur ne peut comprendre l’énormité du bagage passif entre ces trois personnages qu’une fois la dernière page du livre tournée. Peter Swanson tisse de ce fait avec minutie la toile des raisons qui mènent au meurtre de Dustin. Le caractère opposé de Matthew et Hen semble d’autant plus réel, d’où, sans doute, le titre original du roman Before She Knew Him, « avant qu’elle ne le connaisse ».

L’écrivain trahit en outre les pensées les plus profondes de ses personnages en proposant un décalage des émotions de ces derniers sur des éléments en arrière-plan des scènes. En guise d’illustration, quand Hen s’aperçoit d’un mensonge de Lloyd, Peter Swanson propose cette phrase « À l’aide d’un couteau aiguisé, elle trancha le fruit en deux et sépara soigneusement les segments de leurs membranes. » Lors d’un désaccord du couple, c’est cette fois le chat présent dans la pièce qui bâille, comme pour montrer la lassitude de Hen. Il y a un dédoublement des rancœurs des personnages avec une exacerbation de ces dernières par la narration. Certains passages de Vis-à-vis sont par ailleurs écrits à la première personne du singulier, en italique : ils traduisent de manière directe les pensées du personnage évoqué.

Enfin, il serait intéressant de noter également l’antinomie entre le regard de Matthew sur les hommes et les actes préjudiciables que lui-même commet. Selon ce personnage, un homme est un être nécessairement pervers qui ne peut être dissocié de ses désirs. L’homme serait méchant, répugnant, malhonnête. Il assimile a contrario la femme à une victime qui aurait besoin d’être secourue. Peter Swanson crée de la sorte un personnage obsédé par les notions de bien et de mal qui, paradoxalement, est à l’origine d’une série de meurtres qu’il explique au moyen de discours argumentatifs.

Un regard sur la bipolarité

D’après The Big Thrill[6], Peter Swanson s’inspire du film de Roy Rowland intitulé Witness to Murder pour créer l’intrigue de son roman. Dans ce long-métrage paru en 1954, l’héroïne principale assiste depuis sa fenêtre à l’étranglement d’une femme ayant lieu dans l’immeuble d’en face. Partant de ce scénario, l’écrivain réfléchit à composer une histoire dans laquelle une personne serait témoin d’un crime mais dont la crédibilité serait remise en cause. Il imagine ensuite les relations que pourrait entretenir cette personne avec le tueur. C’est ainsi que naît Vis-à-vis.

Avec le personnage de Hen, Peter Swanson s’intéresse particulièrement à l’instabilité mentale. Faire de Hen Mazur le témoin d’un meurtre, c’est la positionner en tant que témoin non fiable : cette protagoniste possède de longs antécédents médicaux, elle a connu une admission en hôpital, elle vit actuellement sous traitement psychiatrique. Néanmoins, l’auteur ne souhaite pas réduire ce personnage féminin à sa maladie. Il choisit de faire de Hen un personnage fort, capable de clairvoyance malgré ce que pourrait en penser son entourage. Peter Swanson veut ainsi montrer la possibilité pour une personne bipolaire d’avoir une vie équilibrée au moyen d’un traitement efficace.

« Bipolar [disorder] is a disease that has affected someone very close to me, and I wanted to tell a story about someone living a successful life on medication to treat the disorder. Often, thrillers that portray characters with mental health issues do one of two things: they use the disease to make the protagonist do irrational things and distrust themselves; or the disease becomes a kind of superpower, one that allows the protagonist special insight into crime…. With this book, I wanted Hen’s disease to just be one facet of her personality. »
« La bipolarité est une maladie qui a affecté un de mes proches, et je voulais raconter l’histoire d’une personne vivant avec succès son quotidien au moyen de médicaments pour traiter son trouble. Souvent les thrillers qui incarnent des personnages affectés par une maladie mentale le font de deux manières : ils utilisent la maladie pour justifier les actes irrationnels dudit personnage et le positionner en tant que personne dont on doit se méfier ; ou la maladie devient une sorte de super-pouvoir qui permet au protagoniste d’avoir une perspicacité exceptionnelle sur un crime… Avec ce livre, je souhaitais que la maladie de Hen ne soit qu’une facette de sa personnalité. » [7]

L’écrivain insiste également sur la différenciation entre le caractère émotionnel de la personne souffrant de bipolarité et l’implication de sa maladie quant à ce qu’elle expérimente. À titre d’exemple, dans la citation suivante Hen s’exprime sur son caractère heureux de nature et l’oppose à ce qu’elle ressent quand elle souffre d’un épisode dépressif.

I am a happy person, always have been. But that’s just my personality, which has nothing to do with this broken brain that periodically and very convincingly tells me that I’m a worthless person who doesn’t deserve to live.
Je suis d’une nature heureuse, je l’ai toujours été. Mais il y a une différence entre ma personnalité et ce cerveau malade qui me répète régulièrement, au point de m’en convaincre parfois, que je suis une inutile qui ne mérite pas de vivre.

Peter Swanson crée ainsi un roman posant un regard différent sur la bipolarité, exposant la difficulté des personnes affectées par la maladie d’arriver à se faire bien comprendre de la société qui les entoure.

Un thriller psychologique

Vis-à-vis propose un thriller à la structure déroutante. L’enjeu littéraire n’est pas ici de découvrir qui est l’auteur des crimes énoncés, mais plutôt de se laisser corrompre par les agissements d’un personnage et son emprise sur ses contemporains. Ainsi il n’y a pas de suspense quant à la raison des assassinats mais pour autant, Peter Swanson manipule son lectorat en détournant son attention.

L’énonciation de ce roman peut sembler lente au premier abord – les éléments de l’intrigue s’imbriquent un à un tels les pièces d’un puzzle. Toutefois, l’auteur arrive in fine à mettre en porte à faux son lecteur et l’histoire se révèle bien plus compliquée qu’elle n’en a l’air en premier lieu. En mettant en miroir les pensées de deux personnages principaux, un témoin et un meurtrier, il offre un double regard sur les scènes qui se jouent dans son intrigue. L’instabilité psychologique de son personnage est au cœur de la narration. Ainsi en retenant le titre Vis-à-vis pour cet ouvrage, les éditions Gallmeister utilisent la figure de style de la syllepse pour à la fois noter le « vis à vis » dans la construction littéraire et dans l’énonciation de Peter Swanson. Dans son entièreté, ce roman se situe à mi-chemin entre fiction littéraire et polar psychologique.

He was the worst kind of predator, one with the face of an angel.
[Il était] la pire espèce de prédateur, celle au visage d’ange.

Notes    [ + ]

  1. Dans l’édition française, le deuxième roman de Peter Swanson, The Kind Worth Killing, est connu sous le titre Parce qu’ils le méritaient paru en octobre 2015 dans la collection « Robert Pépin présente… » des éditions Calmann-Lévy.
  2. Dans l’édition française, le troisième roman de Peter Swanson, Her Every Fear, est connu sous le titre Chacune de ses peurs paru en septembre 2017 dans la collection « Robert Pépin présente… » des éditions Calmann-Lévy.
  3. Dans l’édition française, le cinquième roman de Peter Swanson, Before She Knew Him est connu sous le titre Vis-à-vis paru en février 2020 dans la collection « Americana » des éditions Gallmeister.
  4. Dans la mythologie grecque, Cassandre obtient son pouvoir de prophétie d’Apollon en échange d’une soumission totale à ses désirs. Mais refusant subséquemment de se soumettre aux faveurs du dieu, Cassandre est maudite par ce dernier : ses prédictions ne seront jamais crues.
  5. Les citations en langue anglaise de cette chronique sont issues du texte original de Peter Swanson pour l’édition de Before She Knew Him parue chez William Morrow. La version française de ces citations est la traduction offerte par Christophe Cuq au sein de Vis-à-vis, ouvrage de la collection « Americana » de la maison d’édition Gallmeister.
  6. K. L. Romo. Before She Knew Him by Peter Swanson. The Big Thrill. 28 février 2019. URL : http://www.thebigthrill.org/2019/02/before-she-knew-him-by-peter-swanson/
  7. La citation de Peter Swanson est tirée de l’article susmentionné de K. L. Romo pour The Big Thrill. La version française de cette citation est la seule traduction de la chronique ne provenant pas de Christophe Cuq pour les éditions Gallmeister.

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