Napalm dans le cœur de Pol Guasch, ou comment vivre « libre »

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Imaginant un univers dystopique aux notes mystérieuses, Pol Guasch, traduit du catalan par Marc Audí, traite en son premier roman, intitulé Napalm dans le cœur dans l’édition française, d’une guerre dont on ne sait précisément l’origine, sinon qu’elle tient du bon vouloir d’une autorité souveraine ; elle est alors prétexte de violences sans pareilles et engendre la mort d’innombrables civil·es. En ces circonstances exceptionnelles, le narrateur de cette histoire, défait par son expérience traumatisante, envoie des lettres à l’homme qu’il aime pour se défaire quelque peu de l’invariabilité de sa situation : ces dernières lui permettent d’exprimer tout haut son émotion et son manque, mais aussi sa cruauté et son désir d’émancipation.

Une guerre, une violence

L’énonciation de Napalm dans le cœur démarre obscurément lors d’un hiver froid, Pol Guasch nous indiquant de manière subtile la présence de son narrateur en ces lieux « depuis toujours », depuis longtemps. Il est ici des décors gelés, des terres devenues blanches, des « journées courtes et glacées » où la neige s’avère être redoutable. On n’apprend finalement que peu de choses en cet incipit, si ce n’est la présence, pas si lointaine, d’êtres comme Vita, nourrissant, à l’image du narrateur, les renards descendant la forêt. On y comprend néanmoins l’étrangeté de la situation vécue par ces petites gens, et à mesure que l’intrigue se dévoile, bien que demeurant ombragée d’une aura mystérieuse, nous sommes, semble-t-il, confronté·es à une guerre qui s’éternise, une guerre qui dure depuis plus de neuf cents jours, une guerre qui ne dit pas son nom.

Il y a alors celles et « ceux qui comme [le narrateur et sa mère] [décident] de rester », il y a cette atmosphère de mort que révèlent les « cercles de poissons flottant sur l’eau » et les « nuées d’oiseaux au sol », il y règne surtout ces formes de distanciation sociale déroutantes, illustrées par ces êtres installés à leur fenêtre, déshabitués à la lumière du jour, se saluant en prenant bien garde de masquer leur corps. Opposés à ces derniers évoluent des hommes au crâne rasé paraissant soumis à une entité omnipotente qui décide de leurs actes : « tout ce qu’ils savent faire c’est obéir », commente le narrateur de Napalm dans le cœur, excédé par leurs agissements. Ces hommes arpentent les rues munis de mitraillettes, parlant une langue que les locaux ne parlent pas – Pol Guasch témoignant ainsi de l’incompréhension des un·es vis-à-vis des autres. Ces hommes pillent les biens de celles et ceux qui ont fui et commettent des crimes de guerre, notamment à l’encontre de femmes dont le « visage meurtri » trahit la violence imposée.

Em repugnava estar lligat als altres no per voluntat sinó pel seu odi, engominat, que m’unia a ells d’una manera llefiscosa. Els ulls de bèstia, les pedres, els talls. La seva imposició: que jo encarnés una idea, la que ells m’ordenaven. El seu desfer-me, primer, i desfer el meu món il·lusori, i el seu refer-me, després, en una carn ordinària que ells sí que acceptessin: musculosa, tensíssima, animal. El meu cos mutava amb la mirada dels altres: minvava, s’expandia, rebentava. El meu cos s’enfonsava en un món per al qual no havia estat construït.⁠[1]
Je répugnais à l’idée d’être attaché aux autres non pas par la volonté, mais par leur haine gluante, lustrée. Elle m’unissait à eux. Les yeux bestiaux, les pierres, les entailles. L’ordre m’avait été donné d’incarner une idée, la leur. Ils tentaient d’abord de me démolir, moi et mon monde d’illusions, ensuite de me refaçonner en une chair ordinaire qu’ils pourraient accepter : musclée, nouée, animale. Mon corps mutait sous le regard des autres : il s’amenuisait, s’étendait, éclatait. Mon corps s’enfonçait dans un monde pour lequel il n’avait pas été fait.

Assujetti à ce « monde de la haine » bien malgré lui, le narrateur de Napalm dans le cœur compte les jours et espère. Une perturbation, un renouveau, une fin en soi. Mais la guerre semble suprême et imprègne inéluctablement son être. Elle le contraint dans ses mouvements ; elle le condamne à des actes cruels nécessaires, dont, à titre d’exemple, l’issue trouvée pour le corps mort de son grand-père ; elle l’enserre peu à peu et lui s’y confond. Seuls ses échanges avec Boris font office de havre d’une certaine tranquillité, fragile.

Un désir d’évasion

Le narrateur de Napalm dans le cœur adresse en effet des lettres à l’homme avec lequel il souhaite devenir « nous », son amant, un être lui inspirant des sentiments doux-amers, à la fois de passion et d’insécurité, de désir et d’incompréhension. Il lui conte ses impressions ainsi que les derniers incidents dont il est témoin, souvent à l’origine de ses vives émotions. Ses lettres introduisent du reste une hiérarchie dans les actions qui se jouent – Pol Guasch choisit de narrer son histoire au moyen de récits fragmentaires qui ne respectent ni la chronologie des événements ni le déroulé exact de ces derniers – et nous révèlent la fomentation d’une inédite rébellion : elles sont le lieu de sa résistance.

Des d’aleshores viure es va convertir en sobreviure, que és la pitjor forma d’estar viu. I estimar, per mi, en saber estabilitzar un desig irrealitzable.
Vivre devint une affaire de survie à partir de ce moment-là, et c’est la pire des formes de vie. Aimer, pour moi, fut une façon d’équilibrer un désir irréalisable.

Cette correspondance démarre lorsque est prise d’assaut la zone dans laquelle les deux hommes résident. Elle permet, dans un premier temps, au narrateur de Napalm dans le cœur de se tenir à raisonnable distance de la haine. Elle sera, par la suite, élément déclencheur d’une violence à laquelle le jeune homme s’abandonne complètement, Pol Guasch révélant de cette manière l’éventualité qu’une victime puisse à son tour supplicier ses adversaires. Elle trahit par-dessus tout l’envie des deux âmes d’exister hors de ce qui leur est imposé, hors de ce qui les étreint férocement notamment en raison de leur corps, de leurs envies charnelles. Car le couple que forment Boris et son homologue est jugé inconventionnel par leur entourage. Le père du narrateur perçoit son fils comme affecté d’un « vice » dont il faut « guérir ». Sa mère considère son amour, son ardeur, comme des « secrets » qu’il faut savoir garder. Les êtres qu’ils côtoient les traitent avec bien moins de ménagement encore, les condamnant violemment chaque fois qu’ils jugent bon de le faire.

Cette guerre anonyme représente de sorte l’occasion pour notre protagoniste-narrateur de lutter pour une vie en société telle qu’il se l’imagine, de bâtir un monde qui soit davantage tolérant vis-à-vis de son essence véritable. Alors que les tanks prennent la route vers d’autres horizons, Boris et lui s’engagent dans une traversée de territoires épique devant les mener de l’« autre côté », leur eldorado. Ils seront toutefois confrontés à la tombée en désuétude de leur langue et, bien qu’espérant se libérer de leur passé, l’emmèneront finalement avec eux, ce dernier se présentant sous la forme d’un corps sans vie, sous la forme, aussi, d’une lettre particulièrement révélatrice, contraignant le narrateur de Napalm dans le cœur à reconsidérer son héritage émotionnel et familial.

Des blessures ouvertes

Le jeune homme souffre de ses relations irrésolues et ressasse continuellement les épisodes qui l’ont marqué. Enfant, il est considéré telle une « mauvaise herbe » par ses condisciples : il tente de se détacher de cette étiquette mais subit les mauvais jeux de gamin·es d’une ingénue violence. Son cadre familial n’est alors guère plus clément envers lui. Il grandit dans l’ombre d’un père qui s’attend à ce qu’il vive de la « bonne manière » et d’une mère ne révélant que peu d’elle-même, ressentant néanmoins une douleur manifeste quant à leur histoire commune. Ses relations avec autrui sont décisives dans le fondement de sa psyché ; elles laissent sur lui une empreinte d’autant plus forte que ses questions concernant ces autres n’obtiendront jamais de réponses.

Aussi, le narrateur de Napalm dans le cœur doit singulièrement affronter le poids du deuil. Son père, une énigme à part entière, décide de se suicider sans laisser aux sien·nes la moindre explication sur le pourquoi de son geste. Au plus noir de cette guerre sans nom, le jeune homme se demande si son destin n’est pas déjà tout tracé, s’il ne finira pas, lui aussi, par commettre l’acte ultime puisqu’en quête d’une liberté qui semble inatteignable. Il se sait sous le joug d’une perturbation inédite ; il se sait d’une vulnérabilité qu’il souhaiterait annihiler ; il sait aussi l’infortune de son grand-père, la fatalité de son existence, lui qui meurt après neuf nuits à « pomper », « son cœur brisé en mille morceaux ». Il se remémore ses souvenirs inquiet pour son devenir et réalise que son histoire le rapproche des hommes de sa lignée, que la trajectoire de ces derniers est en quelque sorte son héritage – un héritage dont il aspire à se défaire.

Em debatia entre la por i la claredat d’un destí que avançava evident, i reflexionava, nit i dia, com em podia desfer d’aquella herència que es complicava.
Je me débattais entre la peur et l’évidence d’un destin en marche, inéluctable, et je songeais nuit et jour à la façon de me débarrasser d’un héritage qui s’embrouillait.

Surtout, de sa mère, l’homme n’apprend qu’après coup l’épopée mouvementée, le déchirement qu’ont été son existence discrète, son exil silencieux et son attente interminable. Par un retournement de situation inattendu, Pol Guasch nous offre une vue sur la vie de cette femme, exposant dans le même temps la communication interrompue, impossible, entre elle et son fils. On saisit alors l’étendue de la méprise du narrateur de Napalm dans le cœur quant à l’identité véritable de sa génitrice : ce dernier ne comprend que rétrospectivement qu’il a sans doute mal jugé maintes situations, notamment de ce que représentait l’irruption d’un homme au crâne rasé en leur antre ; que la vérité n’a pas le sens tranché qu’il lui a si souvent donné. C’est d’ailleurs cette femme effacée qui énonce le titre du roman, « napalm dans le cœur », à un moment où elle décrit, malgré son mutisme résigné, le « feu » qu’elle a encore en elle. Cette substance généralement utilisée dans les bombes incendiaires durant la guerre[2] est ici présente en l’organe qui l’anime, qui la tient en vie. Ce « napalm dans le cœur » symbolise ainsi ses blessures encore vives ; ce « napalm dans le cœur » traduit ainsi sa douleur de vivre. Et, peut-être, Pol Guasch attribue-t-il à son roman ce titre pour souligner également la douleur de vivre de l’ensemble de ses personnages : l’incommodité d’exister dans une société dictant une certaine conduite, mais aussi les mouvements de destruction lente qu’ils expérimentent et les consument.

més endavant han marxat els tancs
més endavant has marxat     tu

fill, el foc és sempre a dins: com si tingués napalm al cor

plus tard les tanks sont repartis
plus tard tu es parti    toi

mon fils, le feu est toujours en moi : comme si j’avais du napalm dans le cœur

Une volonté de vivre « hors »

Napalm dans le cœur est en somme un roman énigmatique, lyrique et réfléchi sur le besoin d’exister hors des « lois » imposées par autrui : celles d’une société méprisante, celles d’une communauté hostile, celles d’une famille négligente, celles, en somme, d’un entourage irréductible. Pol Guasch compose en effet une fable allégorique qui révèle l’existence d’un système oppressif conduisant à l’hétéronomie, et choisit pour ce faire d’employer une stylistique singulière, où se mêlent volontiers prose et poésie, tangible et abstrait. Il s’intéresse du reste à ce qui insuffle en ses personnages marqués par leurs conditions de vie précaires un désir volontaire d’auto-destruction, à ce qui, bien malgré eux, s’insinue en eux pour ne se révéler au monde que sous la forme d’une violence.

Notes    [ + ]

  1. Toutes les citations en langue catalane de cette chronique sont issues du texte original de Pol Guasch pour l’édition de Napalm al cor parue chez Anagrama en 2021 · ISBN : 9788433915917. La traduction française de ces citations est offerte par Marc Audí aux éditions La Croisée en 2022.
  2. D’après le Wiktionnaire, le napalm est la « substance à base d’essence gélifiée, habituellement utilisée dans les bombes incendiaires durant les guerres ». Dernière modification le 15 juillet 2022. Consulté le 12 août 2022. URL : https://fr.wiktionary.org/wiki/napalm

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