Affamée de Raven Leilani, une solitude à combler

Affamée de Raven Leilani
Copyright : Cherche Midi

Premier roman s’intéressant à la question du corps sous toutes ses coutures – qu’il s’agisse de désir sexuel, de contrôle, de pouvoir, de racisme, de beauté ou encore de mort –, Affamée n’épargne absolument personne. Son auteure, Raven Leilani, écrivaine états-⁠unienne née en 1990, traduite ici par Nathalie Bru pour les éditions du Cherche Midi, offre une prose crue, ciselée, qui renferme en son sein quatre personnages tentant d’affronter leur solitude et trouver des solutions pragmatiques à leur quotidien imparfait.

Une femme, un couple marié, une enfant

Le roman de Raven Leilani commence in medias res alors que sa protagoniste principale, Edie, vingt-trois ans, afro-⁠américaine travaillant dans le domaine de l’édition, assouvit sa « faim » : la jeune femme a une liaison sexuelle avec Eric, un homme à la ponctuation « impeccable » qu’elle rencontre en ligne, mais qu’elle voudrait apprendre à connaître « dans la vraie vie », loin des moniteurs virtuels.

Edie est self-aware, consciente de ce qu’elle est, de ses envies et ses désirs, mais n’a jamais eu d’histoires sentimentales épanouissantes – seules quelques aventures à droite à gauche, notamment avec ses collègues de bureau. Il y a bien eu un homme, son premier amant, celui dont elle est tombée enceinte à seize ans avant d’avorter ; mais lui non plus n’a rien véritablement connu d’elle. Alors Eric pourrait bien changer la donne : il est « différent » ; il a quarante-six ans, est mature, gagne bien sa vie, est marié mais en « couple libre ». Il paraît « sincère », son vocabulaire est adéquat. Son épouse, Rebecca, leur fille adoptive, Akila, sont en effet au courant de l’existence de la vingtenaire.

Consécutivement à leurs premières entrevues « réelles », Edie et Eric se retrouvent, par un étrange concours de circonstances, à vivre sous le même toit aux côtés de Rebecca et Akila. Ces quatre personnages entretiennent bientôt une relation symbiotique : chacun requiert l’autre pour mieux « fonctionner », pour échapper ainsi à l’usure du temps et à l’abandon. Edie, dont on suit scrupuleusement les péripéties puisqu’elle s’exprime à la première personne du singulier, nous montre la face cachée du couple formé par Rebecca et Eric, nous montre également l’ossature fine du foyer et l’envers du décor – à cet égard, peut-être bien qu’Eric est à l’instar des autres, un « homme faible » qu’Edie a « fait dieu ».

Les rapports existant entre ces protagonistes découlent nécessairement du « corps », motif littéraire omniprésent dans l’œuvre de Raven Leilani : Edie a besoin de « ressentir » pour « se sentir en vie ». Elle est de sorte prête à « accepter l’inacceptable » afin de ne pas être seule et continuer à éprouver quelque chose, n’importe quoi – un trait de personnalité que l’on pourrait aisément juger avec sévérité alors qu’il révèle in fine une réalité sous-jacente importante. Raven Leilani choisit du reste d’effeuiller seulement progressivement les différentes strates de vie de son héroïne principale, au moyen d’analepses noyées dans la trame narrative ; si bien qu’Edie n’apparaît dans son portrait le plus nu, le plus personnel, qu’en fin de lecture.

La romancière expose en outre ces quatre « corps perdus » à la matérialité de la chair (la prose étant alors d’une crudité sans pareille, les actes sexuels y étant contés explicitement) et à la matérialité de la mort (les personnages d’Affamée y étant directement confrontés, dans des scènes toujours plus éclatantes). Il est intéressant de noter ici qu’Edie est artiste peintre et se préoccupe beaucoup des corps, à la fois en guise de natures mortes et d’éléments pleins de vie ; Rebecca quant à elle est médecin légiste – comme la mère de l’écrivaine[1] –, toujours au contact de corps morts, observant de près leur pourrissement, leur anéantissement.

Une réalité noire mésestimée

Raven Leilani s’applique en Affamée à décrire ce que signifie être noir.e aujourd’hui aux États-⁠Unis. Pour ce faire, la romancière témoigne des répercussions possibles d’un racisme latent à l’encontre de ses personnages, des personnages doués mais dont on sous-évalue continuellement les compétences – dans l’intimité de chez eux, comme à l’extérieur.

Edie est noire. Eric et Rebecca sont tous deux blancs ; leur fille Akila, noire. En s’immisçant dans le foyer de cette famille atypique, Edie peut rapidement jauger de la situation d’Akila résidant dans un quartier huppé incontestablement « blanc ». La jeune fille de douze ans n’a pas d’ami.e.s et est volontairement mise de côté par ses condisciples ; le garçon qui lui donne des cours de maths utilise volontiers des propos « spécifiques » à son égard – jugeant par exemple qu’un « singe » réussirait mieux qu’elle ses devoirs. L’arrivée d’Edie, en ce sens, éveille la mère de l’adolescente à ces questions. Et Akila bénéficie souvent des conseils de son aînée – par exemple, en matière de routine capillaire.

À moult reprises, Raven Leilani s’épanche de cette façon sur toutes les agressions subtiles mais réelles que peuvent subir les Noir.e.s dans leur quotidien sans que les Blanc.he.s qui les opposent n’en aient seulement conscience. C’est ainsi de cette réduction au « corps » que traite l’écrivaine d’une voix forte tout au long de son énonciation. Edie, fière d’un vécu suffisamment formateur pour embrasser sa couleur de peau d’une façon qui soit impénitente (à la différence d’Akila qui essaie de maintenir une certaine homéostasie dans ce New York inhospitalier envers elle), est celle qui raconte le mieux l’invisibilité des Noir.e.s dans la société nord-américaine contemporaine.

I was not popular and I was not unpopular. To invite admiration or ridicule, you first have to be seen.⁠[2]
Je n’étais ni populaire, ni impopulaire. Pour s’attirer l’admiration ou la moquerie, encore faut-il d’abord être vu.

Cette femme, longtemps chargée de coordination éditoriale dans une structure quasi-entièrement « blanche », contemple, dans une scène singulière, une table de livres sur la « diversité ». Le contenu de ces ouvrages, décrit minutieusement par la romancière, dénonce cyniquement l’étendue du travail qu’il reste à faire en termes de réelle diversité dans les métiers du livre. Aussi, Edie refuse de « jouer le jeu » en ces lieux, de modérer ses expressions, de rester à la place qu’on lui désigne. Elle se dit « faible », incapable de pratiquer l’« art d’être noire », à savoir incapable d’être à la fois « tenace et inoffensive ». Aria, la « seule autre Noire [de son] département », opte pour la stratégie inverse. Sur ce point, Raven Leilani conclut l’échange de ces deux femmes aux attitudes dissonantes par une remarque d’Aria pleine de franchise inattendue.

Like, there is actually a brief window where they don’t know to what extent you’re black, and you have to get in there. You have to get in the room. And if I have to, I will shuck and jive until the room I’m in is at the top.
En fait, il existe une petite fenêtre d’opportunité, à l’endroit où ils ignorent à quel point tu es noire, et il faut s’y glisser. Il faut entrer dans la pièce. Je ferai la gentille petite Noire si nécessaire jusqu’à ce que je puisse entrer dans la pièce tout en haut.

L’épisode le plus marquant du roman au sujet de l’imprégnation d’un racisme systémique aux États-Unis implique l’intervention de policiers. Dans le contexte de revendications sociales que connaît le pays en ce moment, la mention de ces agents de l’ordre par l’écrivaine n’est pas anodine. Ici, c’est l’adulte qui parle avec déférence, de peur que la tension ne monte, que l’échange ne « tourne mal » ; l’enfant se croit en pleine possession de ses droits, avant de tristement réaliser son erreur.

Un équilibre entre art et survie

Edie est artiste peintre ; il est pourtant « embarrant » pour la jeune femme de se définir comme telle, et pour cause : la création artistique, la vraie, celle qu’elle souhaiterait pratiquer tous les jours sans interruption, celle qu’elle se verrait bien « réussir décemment » pour en vivre, nécessite un investissement qu’elle ne peut se permettre à ce jour. Raven Leilani s’inspire là de son propre parcours et illustre la complexité à faire exister l’œuvre artistique.

Selon elle il existe assurément une tension entre « créer » et « survivre ». Afin de « créer », l’artiste doit pouvoir disposer de son temps comme il ou elle le souhaite et se procurer le matériau indispensable à son entreprise. Il lui faut donc suffisamment d’argent pour s’y mettre et payer ses factures. Or gagner de l’argent, travailler, c’est s’imposer un rythme de vie particulier, souvent néfaste à la production artistique. Raven Leilani dépeint méticuleusement le dilemme d’Edie à travers sa difficulté à trouver le travail qui lui permettrait de peindre et « vivre bien ». La notion de « boulot substantiel » est ici primordiale.

La surabondance de descriptions matérielles de l’écrivaine accentue encore ce ressentiment : l’appartement premier de la jeune femme, celui qu’elle partage avec une colocataire plus ou moins distante, est infesté de rats et de cafards, possède des fenêtres condamnées, n’a pas de détecteur de fumée. A contrario, le mobilier et la profusion de nourriture au sein du foyer de Rebecca et Eric interpellent Edie. Là, dans un tel cadre, avec de telles ressources, elle pourrait entreprendre. Mais ce « royaume » n’est pas le sien, et le parcours semble encore long avant qu’elle ne puisse atteindre un tel confort – si tant est qu’elle l’atteigne un jour.

When it comes to this, I cannot help feeling that I am at the end of a fluctuation that originated with a single butterfly. I mean, with one half degree of difference, everything I want could be mine. I am good, but not good enough, which is worse than simply being bad. It is almost. The difference between being there when it happens and stepping out just in time to see it on the news. Still, I can’t help feeling that in the closest arm of the multiverse, there is a version of me that is fatter and happier, smiling in my own studio, paint behind my ears.
Je ne peux pas m’empêcher de penser que je suis à la fin d’une oscillation initiée par un seul papillon. Un changement d’un demi-degré, je veux dire, et je verrais tous mes désirs se réaliser. Je suis bonne, mais pas assez, ce qui est pire que d’être nulle. Car c’est presque. La même différence qu’entre être témoin de quelque chose et être partie juste avant et ne le découvrir qu’à la télévision. J’ai toujours l’impression, pourtant, que dans le segment de multivers le plus proche, il existe une version de moi plus grasse et plus heureuse, qui sourit dans son studio, de la peinture derrière les oreilles.

Une soif d’être entendue

Raven Leilani offre en somme un roman qui traite du sentiment de solitude par la voie du corps. Edie et Rebecca, particulièrement, expérimentent chacune un isolement qui les conduit à des actes pouvant être qualifiés de condamnables, des actes parfois d’une extrême violence ; Akila subit quant à elle sa situation, n’ayant pas encore les armes pour passer outre. On entend la frustration de ces protagonistes féminines, leur envie d’être considérées de l’autre, et l’on espère de jours meilleurs pour elles.

Raven Leilani élabore céans une structure littéraire très cinématographique : chaque chapitre d’Affamée présente une série de flash-backs et s’achève sur une scène cruciale tenant en haleine ses lecteur.rice.s. Le roman propose surtout un ultime tableau au plus près de la peau, de la substance, en ombre et lumière. Une harmonie indéniable.

Notes    [ + ]

  1. MUCHNICK (Laurie). Raven Leilani: Writing Race, Sex, and Power in Kirkus. 30 juillet 2020. Consulté le 26 mars 2021. URL : https://www.kirkusreviews.com/news-and-features/articles/raven-leilani-luster-interview/
  2. Toutes les citations en langue anglaise de cette chronique sont issues du texte original de Raven Leilani pour l’édition de Luster parue chez Farrar, Straus and Giroux. La version française de ces citations est la traduction offerte par Nathalie Bru au sein d’Affamée, ouvrage de la collection « Vice caché » des éditions du Cherche Midi.

Deux réflexions sur « Affamée de Raven Leilani, une solitude à combler »

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