Papa de Régis Jauffret, la réalité justifie la fiction

Papa de Régis Jauffret
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Papa est un ouvrage paru au mois de janvier 2020 au sein de la collection « Cadre rouge » des éditions du Seuil. Son auteur, Régis Jauffret, est un écrivain français né en 1955. Diplômé d’une maîtrise de philosophie, il se consacre très tôt à l’écriture et compose des pièces radiophoniques pour France Inter et des articles pour la revue littéraire Tel Quel. Son premier roman, Seule au milieu d’elle, paraît au mois de mai 1985 au sein des éditions Denoël.

Régis Jauffret est également l’auteur de nombreux textes dont Cet extrême amour (1986), Histoire d’amour (1998), Univers, univers (2003), Asiles de fous (2005), Microfictions (2007), Claustria (2012), La Ballade de Rikers Island (2014), Cannibales (2016), Microfictions 2018 (2018) et Papa (2020). Dans ce dernier « roman » à caractère autobiographique, l’écrivain s’interroge sur le passé de son père, un homme décédé il y a plus de trente ans aujourd’hui. Papa figure parmi les finalistes du Grand Prix RTL-Lire 2020 et la sélection du prix du Livre Inter 2020.

Un point de départ

Le 19 septembre 2018, Régis Jauffret visionne un documentaire intitulé La Police de Vichy. Il reconnaît lors d’une courte séquence du reportage l’immeuble dans lequel il a vécu enfant à Marseille. Plus intrigant encore, il lui semble apercevoir aussi son père, menotté, en cours d’arrestation par la Gestapo. Si l’écrivain est d’abord incertain de sa trouvaille, il doit vite se rendre compte à l’évidence : ces images filmées en 1943 montrent bien Alfred, son père.

Régis Jauffret ignore tout de cet épisode. Jamais Alfred n’a mentionné l’événement à quiconque parmi les siens, en tout cas parmi la parenté de Régis Jauffret encore en vie pour en témoigner. La scène aurait été tournée « quelques mois après l’invasion de la zone libre par les nazis ». Madeleine a épousé Alfred dix ans après ces supposées prises de vues… L’homme est dès lors assimilé à un « personnage de roman », un être à l’histoire rocambolesque dissimulée.

Moi, le conteur, le raconteur, l’inventeur de destinées, il me semble soudain avoir été conçu par un personnage de roman.

Ces quelques images de La Police de Vichy deviennent le point de départ de l’enquête de Régis Jauffret, l’élément déclencheur-initiateur du manuscrit de Papa. Elles entraînent l’écrivain sur le passé mystérieux d’Alfred ; elles provoquent aussi une introspection du fils sur son enfance, une « enfance heureuse » durant laquelle il a néanmoins manqué d’une réelle complicité avec son père.

Une enquête impossible

Régis Jauffret dispose de peu d’éléments pour faire avancer son enquête. Il étudie les réponses de ses proches, utilise Internet pour lancer des appels à témoins, sollicite les Archives départementales des Bouches-du-Rhône… L’entièreté du récit de Papa est empreinte de la marque du doute : l’écrivain use en son texte les champs lexicaux du souvenir, de l’incertitude, de la faute.

Il est bon de reconnaître ses erreurs. Trop de vivants se trompent et après avoir découvert la vérité rechignent à reconnaître leurs bévues qui deviennent alors des mensonges.

Si son obnubilation de la quête de vérité est palpable, Régis Jauffret oscille néanmoins entre la peur de découvrir un « dénonciateur », un homme ennemi dont il pourrait avoir honte ; et le besoin de découvrir un « héros », un homme admirable dont il pourrait enfin être fier. Ainsi les questions qu’il se pose au sujet d’Alfred auraient enfin leur réponse et ces réponses lui permettraient de choisir définitivement dans quel camp il range les sentiments ambigus qu’il éprouve vis-à-vis de son père.

De nombreuses hypothèses sont émises au cours de l’énonciation mais Régis Jauffret se retrouve face à un « mur ». Choisissant de s’exprimer à la première personne du singulier, l’écrivain dévoile aussi l’échec de son investigation. Cette dernière prend alors des allures de confidences.

Une mémoire oubliée

Papa contient en son sein une profusion de réminiscences de son auteur. Sans doute ce « roman » est un prétexte de l’écrivain pour « parler de [lui]-même ». Il écrit le quotidien d’Alfred et Madeleine tel qu’il le devine, restauré à partir d’éléments factuels auxquels viennent se greffer les souvenirs d’une mémoire défaillante. Alfred semble être un père peu présent, à bien des égards bénévolent tout de même, capable d’offrir des « lumières » à son fils. L’oubli est une caractéristique intrinsèque à cette restitution.

On est forcément lacunaire quand on essaie d’inventorier sa vie. Je me dis que je dois oublier beaucoup d’autres joies partagées. Elles me reviendront un jour à l’esprit. Ce sera comme découvrir un coffret rempli d’or et de pierreries au fond d’un grenier. Un trésor, je crois aux trésors et aux fées.

L’écrivain choisit aussi tout au long de son ouvrage d’utiliser le procédé de séparation renforcée, qui se manifeste par l’emploi de tirets simples positionnés en début de lignes. Ces éléments de ponctuation marquent une pause dans la narration et attirent visuellement l’attention du lecteur sur une phrase. Ces dernières, ainsi isolées par l’auteur, peuvent être associées aux répliques d’un dialogue : les tirets dévoilent les pensées tout haut de l’écrivain, de ses proches, d’autrui, de son père quant à l’épisode conté. Cette figure de style crée de la sorte une certaine polyphonie.

Régis Jauffret s’octroie en fin d’énonciation un instant d’égarement : il choisit d’embellir la vérité ne pouvant faire appel à sa mémoire pour conter un moment de tendresse avec son père. Ce passage littéraire renvoie à l’épigraphe choisie pour Papa : « La réalité justifie la fiction. »

Dans ce livre où je me suis fait violence pour ne pas aller à l’encontre de la réalité, je n’ai pas résisté en fin de parcours au plaisir d’inventer ces moments de plénitude.

Un roman « vrai »

Régis Jauffret propose en définitive un récit de filiation touchant. Partant d’un épisode inconnu de la vie de son père, il dresse le portrait d’un homme qu’il n’a pas toujours su comprendre enfant, adolescent. Il tente de réconcilier l’image du menotté terrorisé avec celle du père imparfait qu’il a connu. L’écrivain parcourt de ce fait nécessairement une part de l’histoire collective dans son écrit. En tentant une reconstitution de la vie de son père, il mentionne des événements familiers de l’Histoire de France, rappelant une situation atypique avec l’Occupant dictant ses règles.

Une certaine tension entre réalité et fiction existe dans l’énonciation de Papa : les maigres informations compilées par Régis Jauffret ne lui permettent pas toujours d’écrire la réalité telle qu’elle s’est déroulée. Il arrive toutefois à construire un roman « vrai » malgré quelques emprunts à son imagination.

On ne doit dire de ses parents que le vrai. Nous apparaissons en creux, c’est eux qui nous ont moulés. Je n’invente ici aucun souvenir même si l’imaginaire me soumet à la tentation. Je n’étais pas un enfant menteur, pour le raconter j’essaie de me montrer digne de lui.

L’entreprise de Papa permet finalement à l’écrivain de se raconter lui-même à travers le passé de son géniteur. Il établit une filiation certaine avec Alfred, montrant la poésie de cet homme presque sourd qui compose des vers, père d’un fils écrivain ; montrant aussi cette surdité que l’enfant croit longtemps héréditaire malgré l’opinion médicale. Régis Jauffret emploie ici régulièrement la seconde personne du singulier pour s’adresser à son père : Papa apparaît alors comme une véritable déclaration d’amour de l’écrivain à cet être cher perdu.

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