Cahier d’un art de vivre : Cuba, 1964-⁠1978 de René Depestre, une intimité révélée

Cahier d'un art de vivre de René Depestre
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René Depestre est un homme d’exil. À moult reprises au cours de sa vie, l’illustre écrivain haïtien est contraint de quitter le lieu où il a élu domicile. Il habite toutefois près de vingt années consécutives à Cuba, île aux idées révolutionnaires qui lui fournit, à l’heure de ses balbutiements quant à la politique castriste, un environnement à la fois inspirant et enrichissant.

René Depestre commence ainsi en 1964, alors qu’il vit à Cuba depuis cinq ans, un journal de ses réflexions variées et autres pérégrinations poétiques. Ces notes, retrouvées dans le Fonds René Depestre de la BFM de Limoges, sont rassemblées aujourd’hui dans un ouvrage inédit intitulé Cahier d’un art de vivre : Cuba 1964-1978, un document publié au mois de novembre 2020 au sein de la collection « Archives privées » des éditions Actes Sud.

Un « nomade enraciné »

Né à Jacmel en 1926, René Depestre est d’abord connu en tant que poète aux vers engagés : pour l’écriture de son premier recueil, intitulé Étincelles et édité en 1945, il s’inspire du réalisme merveilleux cher à Alejo Carpentier. Grâce à l’argent qu’il gagne avec cette publication, il fonde aux côtés de Jacques Stephen Alexis, Théodore Baker et Gérald Bloncourt le journal révolutionnaire La Ruche.[1] À travers ce média il s’oppose vivement au gouvernement haïtien de l’époque et dirige bientôt les mouvements étudiants révolutionnaires. Ces regroupements contestataires organisent de nombreuses révoltes qui, en 1946, conduisent au renversement du président Élie Lescot.[2] L’euphorie est de courte durée : l’armée prend le pouvoir, Depestre est arrêté puis emprisonné, avant d’être condamné une première fois à l’exil.

Le jeune écrivain choisit alors de poursuivre des études de lettres et de sciences politiques à la Sorbonne. Il nourrit là sa réflexion littéraire auprès de poètes surréalistes français, d’étudiants universitaires cubains et d’écrivains africains, antillais, proches du mouvement de la négritude.

Suite à ses nombreuses prises de position indépendantistes et ses liens étroits avec les différents cercles de décolonisation contemporains, René Depestre est expulsé du territoire français en 1950. Réfugié quelque temps en Hongrie puis en Tchécoslovaquie, il s’établit une première fois à Cuba en 1952 invité par son ami, le poète cubain Nicolás Guillén, mais n’y reste que peu de temps, expulsé manu militari par le gouvernement de Fulgencio Batista.

L’entrée sur les territoires français et italien lui étant refusée, il séjourne successivement en Autriche, au Chili, en Argentine et au Brésil. De retour à Paris en 1956, il participe au premier Congrès des écrivains et artistes noirs organisé par Présence africaine à la Sorbonne et lie connaissance avec de nombreux intellectuels haïtiens. Ne résistant pas à l’appel de son île natale, René Depestre s’installe de nouveau à Haïti. Mais l’homme rejette les idées du régime Duvalier et ne dissimule pas son inimitié : il se retrouve en résidence surveillée et commence à craindre pour sa vie. Il quitte finalement son pays pour Cuba en mars 1959, invité à le faire par Che Guevara.

René Depestre va vivre près de vingt ans sur cette île, où la révolution semble, dans un premier temps, lui offrir un certain refuge.[3] Le contexte politique et culturel de l’État insulaire est en effet inspirant pour l’écrivain marxiste, qui y écrit, entre autres, ses œuvres Un arc-en-ciel pour l’Occident chrétien (Présence africaine, 1967) et Poète à Cuba (Pierre-Jean Oswald, 1976). Il reconnaît au régime de Castro d’avoir su mettre en place une certaine démocratie raciale et d’avoir contribué à la décolonisation de l’Afrique.[4] Cependant, la déconvenue est grande : les Cubains manquent cruellement de liberté d’expression, notamment dès lors qu’il est question de production littéraire. Sa déception atteint son paroxysme en avril 1971, quand son ami, le poète cubain Heberto Padilla, est contraint par les autorités de faire une confession s’accusant lui-même d’hostilité contre-révolutionnaire.[5] René Depestre défend publiquement Padilla et dénonce les dérives du régime castriste ; il est subséquemment écarté du pouvoir. En 1978, l’écrivain renonce définitivement à l’expérience cubaine.

Ce Cahier d’un art de vivre permet ainsi à tout un chacun de contempler l’expérience d’un Haïtien, immigré, installé aux premières loges de la révolution souhaitée par Fidel Castro. Les notes de René Depestre sont de la sorte particulièrement intéressantes d’un point de vue historique.

Une attention au monde

Tenir un journal ? Pourquoi ? Pour rester attentif. À quoi ? Au monde, à soi, à la vie qui suit son cours.

Quand René Depestre démarre sa série de journaux, il entend « rester attentif » au monde qui l’entoure et espère être en mesure de commenter les événements qui marquent l’actualité. Il mène avec rigueur cette entreprise d’archivage et mêle de la sorte son intimité aux grands bouleversements du monde. L’écrivain, dont on perçoit l’enthousiasme vif quant aux possibilités qu’offre, selon lui, la révolution cubaine, se préoccupe ainsi de la politique internationale. Il évoque dans ses cahiers les décisions majeures qui ont un impact économique et/ou social sur le monde, dont la participation des États-Unis à la guerre civile vietnamienne, les relations tumultueuses entre les Grecs et les Turcs quant à la question chypriote, la présence de l’URSS « aux côtés de Cuba », et les luttes indépendantistes de pays africains comme la Guinée-Bissau, le Cap-Vert, l’Angola et le Mozambique.

René Depestre a la sensation d’accomplir quelque chose de fort avec Cuba. Ses notes témoignent de ses grands espoirs ; nombreux sont d’ailleurs ici les discours élogieux sur les notabilités communistes de l’époque ou leurs prédécesseurs. Selon le diariste, Cuba est un « pays réveillé, pays debout, en fleurs » avec une réalité sur le point de s’accomplir – l’est-il, du moins, en 1964 quand l’écrivain commence à rédiger ses notes. À mesure que le temps passe, se dévoile entre les lignes le désenchantement de l’écrivain qui formule, avec subtilité, une critique de l’idéologie de la révolution. Le régime castriste semble s’éloigner « des aspirations du peuple » en se « stalinisant ».

Est-il fatal que le communisme se montre partout totalitaire dans ses pratiques sociale et culturelle, dans ses dires et faire historiques ? Est-il fatal que le Parti, un peu partout, inspire le plus souvent de la crainte, même parmi ses membres, au lieu d’être un foyer incandescent de tendresse et de confiance en l’homme ? Est-il fatal que l’idéal se dégrade en se réalisant ? Est-il fatal que l’imagination, l’humour, la poésie de la vie s’éloignent de l’effort socialiste, au lieu de le féconder, de l’arroser, de le panifier, pour le bonheur détendu et transparent des hommes ? Est-il fatal que la dictature du prolétariat (sur ce qui reste de la bourgeoisie) finisse par se transformer en dictature de parti (sur le prolétariat) et, à un échelon encore plus bas, en dictature de bureau politique (sur le Parti, sur le prolétariat) et, plus bas encore, au fond de la fosse, à la dictature d’un seul homme (sur tous les dirigeants du Parti, sur le Parti dans son ensemble, sur le prolétariat) ?

Le rapport que présente René Depestre du procès Padilla illustre du reste le peu de place laissé à la pensée intellectuelle contemporaine cubaine.

De même, bien que le poète soit réfugié à Cuba, il se préoccupe de la situation de son pays natal : ses cahiers dressent un portrait peu flatteur d’Haïti. Les Haïtiens sont à des années-lumière de ce que vivent les Cubains. L’État mené par Duvalier est un « pays-zombi » connaissant une forte régression, un pays marqué par ses morts. En 1971, René Depestre écrit à l’occasion du décès du « tyran François Duvalier » la fiche signalétique de son pays.

Revenu annuel par habitant : 50 dollars
Calories par jour et par habitant : 1 780 unités
Analphabétisme : 89 % de la population
Espérance de vie : 32 ans
Population agricole active : 83,2 %
Population urbaine : 17 %
Taux de scolarisation effective :
– enseignement primaire : 24 %
– enseignement secondaire : 1,7 %
Médecins : 1 pour 15 et parfois 25 000 habitants.

Cette fiche, que l’on peut allonger dans l’horreur, donne d’Haïti l’image d’une société au plus bas de sa crise néocoloniale de sous-développement. Les structures sociopolitiques et socioculturelles révèlent un cauchemar également sans rivages. L’État haïtien post-duvaliériste est un État totalitaire qui porte devant notre peuple la responsabilité de milliers d’assassinats et de massacres perpétrés contre toutes les couches patriotiques de la nation.

L’écrivain se commémore pourtant avec tendresse tout ce qu’Haïti lui a apporté dans ses plus jeunes années : il évoque sa douce enfance à Jacmel, sa communion avec la nature ; il raconte la naissance de sa révolte politique, sa rébellion de 1946. Il met, surtout, en contraste ces ressouvenirs et la désillusion subséquente de tout un peuple : « Et puis tout est rentré dans l’ombre. Les requins de la scène politique sont arrivés. […] Haïti s’est enfoncée encore plus dans les ténèbres extérieures. »

Un être révélé

À travers les « coutures désordonnées » de ces cahiers, on découvre en somme un homme curieux de tout, qui tente de trouver sa place au monde. Rédigées essentiellement à la première personne du singulier (à l’exception de quelques passages dans lesquels l’écrivain se parle à lui-même et opte pour la deuxième personne du singulier, se tutoyant), ces notes proposent une réflexion étayée sur l’expérience de vie, la nostalgie et les regrets. René Depestre s’intéresse à l’œuvre du temps sur sa personne : la créativité débordante de l’enfant n’est plus une fois l’être devenu adulte ; l’imaginaire est délaissé au profit de l’ennui. Il se nourrit, pour remédier à cet état, d’une littérature ouverte sur le monde.

Ce Cahier d’un art de vivre comporte en effet en son sein une pluralité de préceptes de vie énoncés par d’illustres écrivains contemporains à René Depestre. Il s’agit, bien souvent, de prolifiques auteurs qu’il a côtoyés, d’intellectuels qu’il a pu rencontrer. Les Mots de Sartre cultive ainsi sa réflexion autographique, la poésie de Neruda le « console », l’humanité dont fait preuve Roberto Fernández Retamar le bouleverse.

Au moment où René Depestre écrit ses « cahiers d’un art de vivre », ses œuvres littéraires majeures n’ont pas encore été composées. Il peut être intéressant, dans l’optique de mieux comprendre son devenir créatif, de parcourir ces « notes décousues » révélatrices de textes en gestation. En 1964 René Depestre travaille ainsi à ce qui deviendra Un arc-en-ciel pour l’Occident chrétien et produit de nombreux poèmes dont un sur Marilyn Monroe que l’on retrouvera par la suite dans Poète à Cuba. Dans une lettre adressée en 1977 à Alioune Diop, fondateur de la revue Présence africaine puis de la structure éditoriale éponyme, on peut déjà lire son fameux « bonjour et adieu à la Négritude », expression qui deviendra le titre d’un essai critique sur ce mouvement littéraire (Robert Laffont, 1980). Sa mère, Popa, est la figure emblématique de son existence, celle qui lui inspire son roman intitulé Popa Singer (Zulma, 2016). Sa vie sentimentale, sexuelle, polyamoureuse transparaît de la même manière : les femmes qui l’accompagnent sont dépeintes ici avec un érotisme certain, érotisme que l’on retrouve notamment dans ses œuvres Le Mât de cocagne (Gallimard, 1979), Alléluia pour une femme-jardin (Gallimard, 1981) ou encore Éros dans un train chinois (Gallimard, 1990).

René Depestre traite in fine de tous ses bouleversements de l’intime dans ses journaux. Il note sa souffrance d’être parfois au monde, et son impuissance quant au totalitarisme grandissant du régime castriste. Il interrompt d’ailleurs ses cahiers à deux reprises, lors d’événements pénibles : en 1966, suite au départ de Che Guevara de Cuba ; puis en 1971, suite à sa mise au ban après l’affaire Padilla. Il exprime aussi son affliction quant à la ténacité des stéréotypes racistes dont il est témoin, même à la fin des années 1970, à La Havane.

Le racisme est enraciné dans la psychologie du Cubain moyen. Ce n’est pas facile, du jour au lendemain, de dompter ce réflexe d’animalité. Je suis a-raciste. Je suis aboulique au concept de « race ». Ma tendresse irait instinctivement vers tous les êtres humains, s’il n’y avait pas les classes en lutte. Il me suffit de penser un instant à l’enfance, à la mort, à la fugacité du temps de chacun de nous, pour concevoir tendrement l’unité de notre espèce.

Une source inestimable

Ce Cahier d’un art de vivre est en définitive un document d’une valeur inestimable sur le plan « politico-historique » – pour reprendre le terme choisi par Serge et Marie Bourjea dans leur préface. René Depestre consigne là ses réflexions politiques aussi sincèrement que possible car il souhaite « courageusement » se prononcer sur « ce qui se passe dans ce pays qui est maintenant, profondément, le [sien] ». Il entrelace ainsi l’« Histoire » singulière de Cuba à son expérience intime de la vie : si cette révolution peut le mener vers une transgression des mœurs traditionnelles (notamment celles de « l’Occident capitaliste ») tout en garantissant une vraie liberté intellectuelle, peut-être en sera-t-il de même quant à sa révolution personnelle – la révolution d’un être d’une tendresse contagieuse, inépuisable. Au sortir du rêve, la douleur n’est que trop grande. Ce Cahier reflète en ce sens l’expérience cubaine d’un homme épousant la cause révolutionnaire communiste dès les années 1950, un homme participant ainsi activement, de prime abord, au gouvernement mis en place par Fidel Castro ; avant que ne vienne la désillusion.

Les journaux de René Depestre sont aussi l’ouvrage d’un être empreint de doutes quant à sa capacité de composer les œuvres qui sommeillent en lui ; d’un être empreint de souffrance quant aux épisodes du monde sur lequel il ne peut avoir d’emprise ; d’un être empreint d’espoir, heureux aux côtés d’êtres lumineux (femmes-jardin, enfants-soleil et brillants intellectuels). L’imaginaire se révèle ici tout aussi substantiel que le réel.

Je sais une chose : je suis un nègre qui lutte, qui ne lâchera pas facilement la partie, qui est décidé à tout mettre en œuvre pour échapper à la frivolité, pour passer de son lamentable état de chrysalide à celui de véritable créateur.

Notes    [ + ]

  1. DEPESTRE (René). La France et Haïti : Le Mythe et la Réalité. Gradhiva, 1 | 2005. Mise en ligne le 10 décembre 2008. Consulté le 06 janvier 2021. URL : http://journals.openedition.org/gradhiva/249 ; DOI : https://doi.org/10.4000/gradhiva.249.
  2. SMITH (Matthew J.). “VIVE 1804!: The Haitian Revolution and the Revolutionary Generation of 1946.” in Caribbean Quarterly, vol. 50, no. 4, 2004, pp. 25–41. JSTOR. Consulté le 6 janvier 2021. URL : https://www.jstor.org/stable/40654477.
  3. MUNRO (Martin). Exile, Deterritorialization, and Exoticism in René Depestre’s ‘Hadriana Dans Tous Mes Rêves.’ in Journal of Haitian Studies, vol. 9, no. 1, 2003, pp. 23–38. JSTOR. Consulté le 6 janvier 2021. URL : https://www.jstor.org/stable/41715203.
  4. KWATEH (Adams). René Depestre : « Je me suis réconcilié cette année avec Cuba » in France Antilles. 3 décembre 2016. Consulté le 6 janvier 2021. URL : https://www.martinique.franceantilles.fr/regions/departement/rene-depestre-je-me-suis-reconcilie-cette-annee-avec-cuba-390149.php.
  5. Translating Cuba Project. Heberto Padilla’s Public Confession, 5 April 1971, A Transcript. 19 juillet 2012. Consulté le 6 janvier 2021. URL : http://translatingcuba.com/heberto-padillas-public-confession-5-april-1971-a-transcript/.

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