lait et miel : milk and honey de Rupi Kaur, poésie et féminisme

Copyright : Charleston

lait et miel est un recueil de poésie remarqué, d’abord en Amérique du Nord – devenant très rapidement numéro 1 des ventes au Canada et aux États-⁠Unis –, puis dans le monde entier. Son auteure, Rupi Kaur, est une poétesse dite « d’une nouvelle ère » : elle délivre ses messages par le biais du réseau social Instagram[1] et incarne, pour de nombreux·ses journalistes, la féministe consciente de l’infériorité de la femme dans la société d’aujourd’hui, désireuse de rétablir la balance.

Pour Rebecca Amsellem, fondatrice des Glorieuses[2] et auteure de la préface de l’édition française de milk and honey, une édition traduite par Sabine Rolland pour les éditions Charleston, c’est la « puissance [de ses] mots » qui « inspire ». Puisqu’elle partage ses textes et ses dessins de manière désintéressée et spontanée, Rupi Kaur rassemble les femmes et les invite à pleinement s’engager sur le « chemin » de l’expression libre et de la reconstruction suite à un traumatisme.

Force est de constater que son discours a su toucher une large communauté de femmes, d’hommes et personnes non-binaires ! Son recueil s’est vendu à plus de 2,5 millions d’exemplaires en février 2018 selon le Financial Times[3] et est resté positionné au moins cent-neuf semaines dans la liste des meilleures ventes du New York Times (cette dernière étant consultée en date du 26 mai 2018[4] pour l’écriture de cette chronique). Cet engouement singulier s’explique, entre autres, par l’extrême attention que porte Rupi Kaur à l’expérience humaine, en particulier à l’expérience féminine.

Des relations douces-amères

Divisé en quatre sections bien distinctes – souffrir, aimer, rompre, guérir – révélant un tortueux chemin allant de l’affection émotionnelle vers l’apaisement, lait et miel possède une dynamique intéressante de par sa construction élégante : la simplicité de la mise en page du recueil est frappante, alternant entre poèmes et illustrations aux tons monochromes ; l’ensemble est d’une grande sobriété dans ses choix stylistiques.

Rupi Kaur y décrit le cours sinueux que peut suivre toute relation humaine, de sa genèse à son dénouement. Elle s’intéresse nommément (mais pas que) à l’intimité que partagent deux êtres. Ses vers interrogent d’une part la relation parent-enfant dans sa plus grande complexité ; ses vers traitent d’autre part de sexualité au moyen d’images et symboles minutieusement sélectionnés. L’auteure utilise volontiers en ces cas-là un champ lexical se rapportant à la nourriture. Sa poésie est de sorte indéniablement expressive et érotique – une impression exacerbée par l’emploi d’un vocabulaire propre au sens du toucher. Il est ici question du corps dans ses plus infimes détails, il est notamment question du sexe féminin et des mains, des doigts des êtres évoqués.

La poétesse évoque surtout la place à laquelle est parfois reléguée une femme au moment de ses relations sexuelles. Ses compositions, dépourvues de rimes mais proposant une césure réfléchie, témoignent alors de la violence subie lors de l’acte sexuel non consenti, incompris ou exécré. Rupi Kaur redéfinit avec ses mots ce que sont le viol et le harcèlement, préférant cette fois l’usage d’un langage prosaïque : ses poèmes traitant d’agressions sexuelles sont ses compositions les plus crues, des textes où elle s’abstient d’utiliser le moindre filtre. L’écrivaine est là une victime qui relate sa douloureuse expérience et fait ressentir son mal, le préjudice des actes qui lui ont été imposés.

sex takes the consent of two
if one person is lying there not doing anything
cause they are not ready
or not in the mood
or simply don’t want to
yet the other is having sex
with their body it’s not love
it is rape[5]
le sexe réclame le consentement des deux
si l’une des personnes est allongée là sans rien faire
parce qu’elle n’est pas prête
ou n’en a pas envie
ou simplement ne veut pas
mais que l’autre pénètre son corps à elle
ce n’est pas de l’amour
c’est du viol

i flinch when you touch me
i fear it is him
je tressaille quand tu me touches
j’ai peur que ce soit lui

A contrario, quand Rupi Kaur parle d’amour, elle se veut fleur bleue : ses vers, en lesquels on retrouve l’être suscitant en elle des sentiments bienveillants, dépeignent un amour dénué d’attentes, un amour qui existe simplement. Ainsi dans la deuxième section de lait et miel intitulée « aimer », la poétesse évoque davantage son impatience et son désir, décrivant de cette façon ce que le couple peut apporter de positif. La femme qu’elle incarne expérimente là des émotions nouvelles : elle souhaite alors s’exprimer sur son ressenti et espère se retrouver bientôt corps à corps avec cet·te autre qui accompagne sa route. C’est en cette section que l’on retrouve les poèmes les plus passionnés de Rupi Kaur, puisqu’elle y conte sa tendresse ainsi que son besoin d’assouvir ses envies charnelles. Rupi Kaur partage à ses lecteur·rice·s sa vérité, la grande émotion que lui insuffle l’être aimé.

you might not have been my first love
but you were the love that made
all the other loves
irrelevant
tu n’étais peut-être pas mon premier amour
mais tu étais l’amour qui a rendu
toutes les autres amours
insignifiantes

you’ve touched me
without even
touching me
tu m’as touchée
sans même
me toucher

Au moment de « rompre », c’est-à-dire au moment où la relation susmentionnée se brise, s’achève, la femme dessinée par Rupi Kaur pleure et se languit, sombre quelquefois dans le ressentiment, rêve parfois aussi d’un retour en arrière, dans le passé. Parce qu’elle a vécu cette déchirure humaine, Rupi Kaur ressent une empathie certaine envers les femmes qui se trouveraient en pareille situation. Elle s’adresse directement à elles dans certains de ses vers et met un point d’honneur à montrer l’unicité d’une personne, sa capacité à « vivre bien » seule. Ce n’est, selon elle, qu’une fois la reconstruction en marche que l’ordre des choses est rétabli. Mais la guérison est lente, semble-t-elle affirmer ; seul le temps parvient à atténuer la douleur de la trahison.

Une femme-lumière

Tout le long de son recueil, Rupi Kaur étaye sa réflexion sur la condition de la femme au sein de nos sociétés. La poétesse parle ainsi, par exemple, des poils d’une femme, rejetant l’idée d’un corps artificiel, dénaturé par les épilations à répétition pour la satisfaction d’un·e autre que soi. Il faut, d’après ses vers, apprendre à « s’accepter comme on a été conçu » car c’est là que se trouve notre véritable beauté. Anticonformiste, Rupi Kaur rêve d’ailleurs d’un monde où la femme réalise son indépendance et sa toute-puissance : une femme n’a besoin, si l’on en croit son raisonnement, de personne d’autre qu’elle-même pour se sentir fière de ce qu’elle est.

hair
if it was not supposed to be there
would not be growing
on our bodies in the first place
– we are at war with what comes most naturally to us
le poil
s’il n’était pas censé être là
ne commencerait pas
par pousser sur nos corps
– nous sommes en guerre avec ce qui vient le plus naturellement à nous

removing all the hair
off your body is okay
if that’s what you want to do
just as much as keeping all the hair
on your body is okay
if that’s what you want to do
– you belong only to yourself
tu peux retirer
tous les poils de ton corps
si c’est ce que tu veux
tout comme garder
tous les poils sur ton corps
si c’est ce que tu veux
– tu n’appartiens qu’à toi-même

D’une voix tout aussi tranchante, Rupi Kaur évoque la vérité du corps féminin et s’exprime notablement sur les règles comme faisant partie intégrante de la vie d’une femme malgré le tabou existant autour de cette réalité biologique. Aucune femme ne devrait ainsi avoir honte de ce qu’est son corps. Rupi Kaur établit un constat sans équivoque : « c’est plus acceptable de vendre ce qu’il y a entre les cuisses d’une femme que de parler de son fonctionnement intérieur », it is okay to sell what’s between a woman’s legs more than it is okay to mention its inner workings.

La poétesse traite en outre de diversité raciale et culturelle en ses poèmes. La couleur de peau devrait être présentée comme une fierté, non comme un frein à l’ascension sociale d’un être. Si cette assertion est vraie pour toutes et tous, elle devient selon Rupi Kaur cruciale quand on l’associe à la question féminine. En effet, une femme, du fait de son genre, connaît certaines formes de discriminations ; une personne de couleur, du fait de sa race, est pareillement dédaignée en de nombreuses situations ; et la femme de couleur, en raison de son genre et sa race, se trouve à l’intersection de ces deux groupes sociaux. Ainsi il est important pour l’auteure de redorer l’image de la femme de couleur, cet être ayant aussi sa propre « histoire » à conter, sa propre « voix » à trouver au sein de la société.

our backs
tell stories
no books have
the spine to
carry
– women of color
nos dos
racontent des histoires
qu’aucun livre
n’a le courage
de porter
– femmes de couleur

Rupi Kaur raconte de ces différentes manières ce qu’est d’exister en tant que femme au sein de son recueil. Sa poésie est à la fois destinée à toucher, déranger, rendre perplexe et interroger. Elle analyse les relations que la gent féminine peut entretenir avec ses parents, ses proches, ses amant·e·s, ses agresseur·euse·s, et choisit de fournir à ses lecteur·rice·s l’épopée d’une femme s’affranchissant de l’autre pour se réveiller à elle-même.

Un retour à soi

Rupi Kaur nous partage ainsi l’essence même de sa vie en lait et miel : elle offre un regard nu sur ses sentiments, ses relations amoureuses, les violences et trahisons qu’elle a expérimentées. On se trouve ici en présence d’un recueil de poésie très personnel, singulièrement engagé sur le courage et la résilience que posséderait toute femme. Il est du reste question de cette femme telle que la nature l’a souhaitée, à savoir avec ses poils, ses règles, sa douceur, sa sensibilité mais aussi sa force de caractère.

Pour finir cette chronique, mentionnons les « lait et miel » choisis en titre de cette œuvre : ils font référence au « pays ruisselant de lait et de miel » promis aux Israélites au moment de l’Exode biblique – le lait et le miel étant alors symboles d’un passage des ténèbres à la Lumière. Ces deux motifs apparaissent céans en de nombreuses compositions de Rupi Kaur, soulignant de sorte l’épopée d’une femme ayant été anéantie par son vécu – un traumatisme sans nom – se réconciliant finalement avec elle-même.

Notes    [ + ]

  1. KAUR (Rupi). rupikaur_ in Instagram. Consulté au mois de mai 2018. URL : https://www.instagram.com/rupikaur_/
  2. Les Glorieuses est une newsletter française démarrée en octobre 2015 qui se revendique pleinement féministe. Consulté au mois de mai 2018. URL : https://lesglorieuses.fr/
  3. FINANCIAL TIMES. Voices of the new ‘Instagram poets’. Consulté au mois de mai 2018. URL : https://www.ft.com/content/34433034-1651-11e8-9e9c-25c814761640
  4. NEW YORK TIMES. The New York Times Best Sellers. Consulté le 26 mai 2018. URL : https://www.nytimes.com/books/best-sellers/2018/05/26/
  5. Toutes les citations en langue anglaise de cette chronique sont issues du texte original de Rupi Kaur pour l’édition de milk and honey parue chez Andrews McMeel : ISBN 9781449474256. Sabine Rolland est la traductrice de ces citations pour la maison d’édition Charleston.

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