Nous n’avons pas vu passer les jours de Simone Schwarz-⁠Bart et Yann Plougastel

Nous n'avons pas vu passer les jours de Simone Schwarz-Bart et Yann Plougastel
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Nous n’avons pas vu passer les jours est un récit de Simone Schwarz-Bart et Yann Plougastel publié aux éditions Grasset au mois d’octobre 2019.

Simone Schwarz-Bart, née Simone Brumant, est une écrivaine française originaire de Guadeloupe. Encore étudiante à Paris, elle fait la rencontre d’André Schwarz-Bart qui devient peu de temps après le récipiendaire du prix Goncourt 1959 pour son premier roman Le Dernier des Justes. Animés d’une même passion pour l’écriture, Simone et André Schwarz-Bart démarrent ensemble un cycle ambitieux à quatre mains avec la volonté de raconter en près de sept volumes le destin de la mulâtresse Solitude, une « héroïne et martyre de la grande révolte des esclaves ». Cette œuvre littéraire inachevée commence par la publication d’Un plat de porc aux bananes vertes en 1967 et se poursuit avec la parution de La Mulâtresse Solitude en 1972, le dernier roman paru sous le seul nom d’André Schwarz-Bart de son vivant. L’écrivain s’éteint au mois de septembre 2006.

Yann Plougastel est un écrivain et journaliste français. Il est rédacteur en chef adjoint des Hors Séries et autres suppléments du Monde. Il est aussi le chroniqueur du blog Le Monde intitulé Quelques nuances de noir, un ensemble numérique sur le genre littéraire du roman policier. Yann Plougastel est l’auteur en 2004 de la double biographie Hardy Dutronc parue chez Flammarion. En 2015, il rédige l’introduction et sélectionne les textes d’archives de l’ouvrage Senghor : Le Père de la démocratie africaine.

Le récit composé par Simone Schwarz-Bart et Yann Plougastel reprend le parcours de vie des époux Schwarz-Bart, notamment les origines d’une connivence intellectuelle indéniable, la genèse d’une relation humaine extraordinaire ; et offre des éléments de réponse quant au mutisme d’André Schwarz-Bart qui survient au milieu des années 1970. Accompagnée ainsi de Yann Plougastel, l’écrivaine aux origines métissées offre sa vérité au sein de Nous n’avons pas vu passer les jours. Un véritable travail de mémoire.

Écrivain par la force des choses

André Schwarz-Bart naît en 1928 sous le nom d’Abraham Szwarcbart de parents d’origine polonaise. Il vit parmi les siens dans un quartier juif de Metz les premières années de sa vie. Abraham Szwarcbart a onze ans quand la France rentre en guerre contre l’Allemagne en 1939. Son quotidien est alors fatalement bouleversé. Son père Uszer Szwarcbart, puis son frère aîné Jacques, sa grand-⁠tante Hanna Warczawska, sa mère Louise et son dernier petit frère Bernard (seulement âgé de six mois), sont tour à tour déportés à Auschwitz en 1942.

Le traumatisme profond causé par ces déportations successives est à l’origine de la démarche d’écrivain d’André Schwarz-Bart. Il a le « chagrin des vivants », la culpabilité amère de ne rien avoir pu contrôler, la culpabilité aussi de vivre, et ce besoin irrépressible de raconter pour redonner chair aux personnes déportées. En 1967, il explique lors de la remise du prix Jérusalem pour la liberté des individus dans la société comment l’écriture s’est imposée à lui en réaction à l’événement.

Je ne suis pas devenu écrivain par vocation littéraire. Comme pour bien d’autres hommes de ce temps, l’écriture m’est venue en réponse à l’événement. Les Africains disent : « Le fusil a fait pousser un cri d’homme à l’éléphant. »

Ébloui par Crime et Châtiment de Dostoïevski, il commence à écrire alors qu’il n’a pas vingt ans. De nombreuses années de travail et cinq versions différentes sont nécessaires pour aboutir au manuscrit du Dernier des Justes. Abraham Szwarcbart devenu André Chabard au sein de la Résistance, puis André Szwarcbart après la guerre, pour finalement adopter le nom d’André Schwarz-Bart sous les recommandations des éditions du Seuil qui le poussent à modifier l’orthographe de son patronyme en 1958 pour en faciliter la prononciation, sort son premier roman en 1959. Il fait alors une entrée dans le cercle prisé des grands de la littérature française grâce à l’obtention du prix Goncourt la même année.

Mais cette mise en avant sur le devant de la scène littéraire parisienne n’est pas seulement un exploit réalisé par le primo-romancier. Le Dernier des Justes ne suscite malheureusement pas que des critiques positives et son auteur va faire l’objet de nombreuses polémiques.

L’inconfort du succès

André Schwarz-Bart est attaqué de toutes parts suite à la parution du Dernier des Justes. Selon Simone Schwarz-Bart, il en sera profondément « heurté ». Ce sentiment d’incompréhension va par ailleurs s’accentuer lors de la parution de La Mulâtresse Solitude en 1972.

Les premières polémiques dont fait l’objet André Schwarz-Bart concernent aussi bien la qualité du Dernier des Justes que son contenu idéologique. Des critiques littéraires considèrent son succès illégitime à cause des similitudes de son œuvre avec d’autres. Les milieux juifs s’insurgent contre les erreurs et négligences de l’écrivain quant à son portrait de la tradition. D’autres intellectuels juifs déplorent une conception chrétienne du martyre dans ce roman, loin d’une « démarche juive ». Les communistes pensent que cette fiction ne reflète pas « une Résistance armée et combative ». En clair, André Schwarz-Bart est accusé de montrer une « version trop “lacrymale” de l’histoire juive ». Désabusé, l’écrivain choisit de fuir quelque temps l’hexagone pour la Guyane, la Martinique, la Guadeloupe.

André Schwarz-Bart reprend néanmoins l’écriture pour se consacrer au cycle antillais auquel il réfléchit depuis 1955. Ayant obtenu l’assentiment d’Alioune Diop, Jacques Rabemananjara et Aimé Césaire, il veut aborder le thème de l’esclavage, tisser des liens entre les histoires juive et noire, deux histoires de la souffrance. De retour en France et devant les « injonctions éditoriales » du Seuil, André Schwarz-Bart termine le premier tome de son cycle aux côtés de sa femme. En 1967 paraît Un plat de porc aux bananes vertes. Cinq ans plus tard paraît La Mulâtresse Solitude. De virulentes condamnations envers ces textes émergent une fois de plus. Les critiques littéraires qui s’attendent à un « second Dernier des Justes » déchantent. Les nationalistes guadeloupéens n’acceptent pas qu’un Blanc ait pu écrire « le grand livre de résistance à l’esclavage ». Les communautés juives ne comprennent pas pourquoi l’écrivain choisit de s’aventurer dans ces écrits, « parlant au nom d’un autre peuple ».

L’œuvre d’André Schwarz-Bart est vivement rejetée, victime d’interprétations erronées, sans doute trop avant-gardiste pour son époque. Le romancier décide d’arrêter d’être publié : un silence sans doute salvateur, un mutisme préféré aux déchaînements frénétiques qui le blessent dans l’âme. Il continue cependant de créer. Grâce à l’aide précieuse de Francine Kaufmann, maître de conférences à l’Université Bar-Ilan de Jérusalem, le fonds de travail de l’écrivain est reconstitué après sa mort. Ainsi à titre posthume est publié L’Étoile du matin en 2009. Deux autres romans signés conjointement avec Simone Schwarz-Bart, L’Ancêtre en Solitude et Adieu Bogota, respectivement parus en 2015 et 2017, prolongent le cycle antillais commencé avec Un plat de porc aux bananes vertes.

Un travail de mémoire

André Schwarz-Bart n’a cessé, tout au long de sa vie, de se consacrer à la préservation de la mémoire. Par le biais de Nous n’avons pas vu passer les jours, Simone Schwarz-Bart a une volonté similaire : redonner corps cette fois à son mari disparu, annihiler l’oubli possible de son œuvre par la littérature.

L’auteure de Pluie et vent sur Télumée Miracle propose pour ce faire une entrée dans l’intimité du romancier au moyen de témoignages, de réponses d’interviews, d’échanges épistolaires, de notes reproduites et d’une narration contant les premières heures de leur relation, leur complicité. Elle décrit aussi l’insolite connexion qu’elle a ressentie entre leurs deux histoires, un passé concentrationnaire lourd pour leurs ancêtres.

Je ne m’attendais sûrement pas à découvrir mon histoire à travers l’histoire d’André, à travers la Shoah. Mais c’est ainsi qu’elle m’est revenue, réactualisée, en quelque sorte. La fuite des esclaves, le confinement des bateaux négriers, les wagons plombés, les chiens dans les camps, dans les campagnes pour nous autres, autant d’horreurs qui se superposaient, se répondaient.

Nous n’avons pas vu passer les jours expose ainsi le parcours d’un écrivain souvent qualifié de taiseux, un artiste incompris de ses contemporains, un homme de lettres plus que de mots en la personne d’André Schwarz-Bart. Ce dernier a pourtant « [rendu] hommage à une civilisation partie en fumée dans la cheminée des crématoires ». Il a aussi redoré l’histoire de Solitude, une femme de la résistance des esclaves de Guadeloupe peu connue jusqu’alors. La statue de Solitude est d’ailleurs aujourd’hui fièrement érigée sur le boulevard des Héros aux Abymes ; et de nombreuses rues et institutions portent son nom.

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