L’Ourse qui danse de Simonetta Greggio, une humanité animale, une animalité humaine

L'Ourse qui danse de Simonetta Greggio
Copyright : Cambourakis

Les éditions du musée des Confluences de Lyon se sont associées avec les éditions Cambourakis afin de poursuivre leur collection intitulée « Récits d’objets », une collection originellement initiée en 2014 par Dominique Tourte et Cédric Lesec, aujourd’hui dirigée par Hélène Lafont-⁠Couturier et Cédric Lesec. Ce regroupement éditorial a la particularité de mettre en lumière un objet des collections du musée à travers un texte relativement succinct composé par un.e écrivain.e reconnu.e. Depuis 2020, Cambourakis se joint donc à cette entreprise romanesque et c’est l’écrivaine franco-italienne Simonetta Greggio qui inaugure leur participation. Dans L’Ourse qui danse, cette dernière offre une composition qui célèbre l’œuvre de Davie Atchealak (1947-2006), célèbre artiste inuit.

Ours dansant II de Davie Atchealak

Davie Atchelak est considéré comme l’un des artistes inuits les plus influents de son temps. Il expose ses sculptures, peintures, illustrations à partir des années 1970, ce qui lui vaut l’attention du plus grand nombre. Ses représentations multiples concernent essentiellement la faune et la flore des territoires du Nord canadien, et s’intéressent particulièrement aux mouvements de l’être vivant – humain, animal ou végétal. Il crée ainsi la sculpture intitulée Dancing Bear II, en français Ours dansant II[1], à partir de la stéatite, une roche dite « très tendre », principalement composée de talc[2].

L’ours polaire occupe une place très importante dans la mythologie inuite. Il « symbolise à la fois la puissance du règne animal et le pouvoir chamanique qui lui est lié ». Ainsi, dans l’imaginaire du sculpteur, rapprocher ce grand ursidé de l’Homme en lui donnant un mouvement de contorsion, un mouvement dansant, c’est aussi révéler l’âme véritable de cet animal qui possède un « rôle […] d’intercesseur entre le monde des esprits et celui des hommes ».

Une rencontre décisive

Simonetta Greggio choisit, elle aussi, de redonner ses lettres de noblesse à l’ours polaire, en l’occurrence à une « ourse » polaire, à travers son récit. Par le témoignage sans état d’âme d’un homme conscient de ses qualités et ses défauts, on découvre finalement un animal capable d’intransigeance et d’acharnement, mais aussi de pardon et d’abnégation.

Je suis un Homme. Tel est le nom que nous nous donnons les uns les autres.
Pour vous, je suis un Inuit

Le narrateur de L’Ourse qui danse est un homme d’un âge incertain qui s’exprime a posteriori sur ce qu’a été sa vie durant de longues années. Il s’adresse directement aux kabloonaks, aux « hommes blancs », utilisant tout au long de son énonciation un « vous » presque de commisération envers ceux qui ne l’ont pas considéré pour ce qu’il est, à savoir « homme » avant tout. Ce narrateur a longtemps divisé sa vie en deux : étudiant et professeur aux côtés des « Danois, Groenlandais, Canadiens » qui peuplent les villes, et grand chasseur dans son village aux côtés de ses deux sœurs, Auja et Anana.

Selon les croyances inuites, « c’est seulement après la rencontre avec l’ours qu’un petit garçon passe du stade d’enfant à celui d’homme ». Ainsi le narrateur de L’Ourse qui danse sait qu’il doit prendre la route afin de devenir « homme » et, de sorte, mieux appréhender « de quel côté il est » vraiment, à savoir pleinement assimilé à la société occidentale ou évoluant auprès des siens. Au cours de son voyage initiatique, un voyage donnant l’occasion à Simonetta Greggio d’évoquer les coutumes du peuple inuit, le chasseur effectue un retour à l’essentiel, au plus proche de la nature, certain d’aller vers sa destinée – une destinée épousant « destruction » et « renaissance ». L’homme va rapidement être confronté à une ourse, mère, blessée au plus profond de son âme à cause de son adversaire : c’est elle qui détiendra la clé de son existence. La romancière fait de sorte de cet animal un personnage déterminant voire structurant de sa brève histoire. Son « ourse qui danse » est capable de sentiments humains, quand l’Homme, lui, n’est souvent qu’animal.

Nous sommes comme notre frère l’ours, qui se lève sur deux pattes pour mieux voir l’univers s’étaler à ses pieds. Comme lui, nous avons besoin de solitude et de liberté. Comme lui, nous mangeons d’autres animaux mais sommes friands de baies, de bourgeons, d’herbes parfumées, de tout ce qui est sucré et doux au palais. Comme lui, nous sommes joueurs, tendres avec nos petits, impitoyables dans la lutte pour la vie.
Comme lui, nous nous battons à la vie à la mort avec les armes que l’on nous a laissées.
Comme lui, nous sommes réduits aujourd’hui à mendier dans un monde qui ne sait plus quoi faire de nous.

Un « Occident » dévastateur

En filigrane de cette rencontre décisive, Simonetta Greggio témoigne de l’impact de la société occidentale sur le peuple inuit, de prime abord, mais aussi et surtout, plus largement, de son impact sur la planète Terre.

Le narrateur de L’Ourse qui danse a grandi sans ses parents, sans ses sœurs, car les kabloonaks lui ont en quelque sorte volé sa famille. Ces « hommes blancs » sont arrivés sur les terres occupées par les Inuits et ont commencé à se disputer ces régions au détriment de ses autochtones. Les parents du garçon sont déportés en un lieu d’où on ne revient pas ; il doit apprendre les rudiments de la vie occidentale et ne retrouve ses sœurs qu’une fois adulte, ressentant alors le besoin de renouer avec l’histoire de ses ancêtres. Du point de vue de cet homme, « au fur et à mesure que les gouvernements des différents pays découvraient [les] richesses » des lieux, ils ont dépouillé les Hommes qui y vivaient.

De la même façon, le peuple inuit est un des plus directement concernés aujourd’hui par le réchauffement climatique. Pour paraphraser les propos de Nastassja Martin que Simonetta Greggio cite en fin d’ouvrage : parce que les populations du Grand Nord mènent une vie proche de la nature, subissant les nombreux conflits politiques auxquels s’adonnent des « États rivaux », elles « doivent aujourd’hui composer avec un monde qui se délite de part en part ». Simonetta Greggio insiste à de multiples reprises sur ce « délitement » dans son récit : l’homme à qui elle donne la voix traite de manière inflexible de l’ineptie de la situation.

L’homme n’est qu’un tube digestif comme les autres dans la neige et la toundra, dans les cours d’eau et les hautes herbes de notre bref été. S’il oublie sa place, il est condamné, et entraîne les autres espèces avec lui.

Il m’aura fallu une vie entière pour comprendre ce que je savais depuis le début : que nous mourrons ensemble, vous et nous. Si, ensemble, nous ne trouvons pas le moyen de nous sauver.
Cette histoire est la vôtre, aussi.
Comme dans un miroir.
Reflétée.

L’Ourse qui danse s’achève, du reste, sur l’image d’un « monde perdu », d’une « Terre que personne ne sauverait ». La mort de tout espoir.

Une fable cruelle

Simonetta Greggio offre en somme une fable cruelle mais actuelle montrant les effets de nos sociétés sur la faune et la flore septentrionales. Le personnage principal de son histoire, aux deux vies opposées, doit mener à bien sa « mission » d’homme pour complètement assumer qui il est. Seul le temps, semble-t-il, lui permet de mieux embrasser ses sentiments ambivalents quant à son identité mixte ; d’embrasser, surtout, son héritage culturel singulier. Le temps accentue aussi son sentiment d’incompréhension vis-à-vis des agissements des Hommes sur leur environnement. L’Ourse qui danse est en outre un manifeste de la connaissance inuite : son auteure y présente les us et coutumes de ce peuple, ainsi que certaines de leurs expressions linguistiques (alors soulignées par une mise en forme italique).

Notes    [ + ]

  1. MUSÉE DES CONFLUENCES. Ours dansant II. Modifié le 28 juillet 2016. Consulté le 26 mars 2021. URL : https://www.museedesconfluences.fr/fr/ressources/ours-dansant-ii
  2. WIKTIONNAIRE. Définition du mot « stéatite ». Modifié le 12 juin 2018. Consulté le 26 mars 2021. URL : https://fr.wiktionary.org/wiki/st%C3%A9atite

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