Ces jours qui disparaissent de Timothé Le Boucher, une bande dessinée sur la dualité de tout être

Ces jours qui disparaissent de Timothé Le Boucher
Copyright : Glénat

Ces jours qui disparaissent est une bande dessinée de Timothé Le Boucher. Elle paraît au mois de septembre 2017 au sein de la collection « 1000 Feuilles » des éditions Glénat. Forte de son scénario singulier, cette bande dessinée est lauréate du prix des Libraires de bande dessinée 2017, du prix du Meilleur Récit court Europe des BDGest’Arts 2017, du prix Utopiales BD 2018 et du prix BD Lire à Limoges 2018.

Timothé Le Boucher crée ici un univers hors du commun dans lequel son personnage principal voit ses jours « disparaître » de manière atypique. L’auteur confronte ainsi ses lecteurs aux notions d’identité et de responsabilité ; il s’interroge aussi sur ce qui constitue la vie « adulte » de tout être à savoir son travail, le choix compliqué entre vivre une passion et gagner véritablement sa vie. Un quotidien insouciant peut-il être épanoui ? Qu’est-ce que la maturité ?

Un dédoublement de l’être

Lubin Maréchal est un jeune homme âgé d’une vingtaine d’années. En journée il travaille en tant que magasinier au sein d’une boutique ; la nuit il fait partie d’un groupe de représentations théâtrales avec lequel il monte sur scène parfois plusieurs soirs d’une même semaine. Cette double vie lui permet à la fois de gagner suffisamment pour payer ses factures et de s’épanouir en tant qu’artiste.

Lors des spectacles organisés par sa troupe, Lubin réalise des acrobaties exceptionnelles. Un soir toutefois, alors qu’il se produit devant son public, Lubin tombe violemment sur la tête. Se relevant rapidement pour donner à l’auditoire l’illusion d’une chute volontaire, le jeune homme est loin de s’imaginer les répercussions de ce faux pas. Il se hâte de rassurer ses camarades et rentre chez lui légèrement sonné.

Le lendemain, Lubin se réveille tardivement, presque en retard pour le travail. Motivé par l’enjeu d’un pari contre Léandre son ami – c’est à celui qui arrivera, uniforme de travail enfilé, le premier au comptoir de la boutique dans laquelle les deux hommes travaillent –, il se hâte et met tout en œuvre pour relever le défi lancé. S’il croit dans un premier temps remporter la mise, Lubin se retrouve déconfit quand Léandre lui annonce qu’il a près de « vingt-trois heures et cinquante-neuf minutes » de retard, soit un jour complet. Persuadé d’une mauvaise blague, Lubin regarde incrédule tour à tour calendriers, journaux, ordinateurs, portable… mais se rend bientôt à l’évidence, c’est le « jour des livraisons », le mardi donc. Aurait-il pu dormir un jour complet ? Impossible d’en être sûr, il ne « se souvient de rien ».

La journée passe et s’achève sans aucune autre perturbation notable. Lubin s’endort… et le « lendemain » on est jeudi ! Il aurait encore « sauté » une journée complète. L’homme se croit victime de « pertes de mémoire » particulièrement sévères. La vérité est d’autant plus troublante…

Timothé Le Boucher choisit ici d’explorer la complexité de ce qui compose de manière intrinsèque un individu, c’est-à-dire sa personnalité et ses motivations profondes (conscientes ou non). En tirant dramatiquement les ficelles de cette histoire, il offre le destin sans pareil de Lubin qui n’arrive pas à « retenir » les jours qui lui échappent.

Un adulte responsable…

Ces jours qui disparaissent pose un regard insolite sur ce que signifie d’être un adulte « responsable ». La conclusion du roman graphique peut sembler cruelle ; elle témoigne surtout d’une réflexion de l’auteur sur la société dans laquelle nous évoluons aujourd’hui. Chacun doit trouver un juste milieu entre ses envies et ses obligations (financières, médicales et sociales), des contraintes qui lui garantissent un quotidien « correct ».

Timothé Le Boucher aborde tout d’abord cette question avec le choix de carrière professionnelle de son personnage principal. Si Lubin était capable de ne vivre que de sa passion pour sa discipline, nul doute qu’il le ferait. Il doit pourtant s’assurer un certain niveau de vie et donc continuer de travailler de jour, d’avoir un « job alimentaire ». Tout créateur, développeur, professionnel du monde artistique, peut éprouver un sentiment de familiarité ici : vaut-il mieux gagner beaucoup d’argent sans passion réelle ou vivre sa passion avec peu de moyens financiers ?

Dans un second temps, le scénariste montre aussi le caractère insouciant de Lubin. Dès les premières manifestations de son « trouble », Léandre, son ami, lui conseille de consulter un médecin. Lubin n’écoute que d’une oreille peu attentive cette recommandation et ne se rendra jamais dans un cabinet clinique. À mesure que l’intrigue se dévoile, cette inaction de sa part se révèle particulièrement destructrice : son refus d’aller au-devant de ce problème contribue à sa perte.

En troisième lieu, ces « jours qui disparaissent » mettent Lubin dans une situation difficilement explicable. Personne ne peut plus compter sur lui, ni son employeur, ni ses amis, ni son amante. Ce personnage ne peut pourtant exister sans contact avec le monde. Ses différentes relations humaines sont celles qui « protègent » son train de vie. Timothé Le Boucher démontre ici l’importance d’un certain respect des contraintes sociales pour évoluer sereinement en société.

S’ancrant dans le genre de la science-fiction, cette bande dessinée originale expose la dualité de tout être, l’opposition tenace entre maturité et légèreté : l’auteur compose pour le même personnage un esprit bohème vivant dans un corps adulte et un être réfléchi sûr de son raisonnement strict.

Une réflexion personnelle

Timothé Le Boucher, scénariste et illustrateur de Ces jours qui disparaissent, déclare dans une interview pour Glénat[1] que l’idée du scénario de sa bande dessinée lui vient alors qu’il sort de ses études universitaires.

J’avais devant moi deux choix : me lancer activement dans la bande dessinée ou bien chercher du travail dans un domaine moins risqué mais financièrement stable. Dans mes interactions avec Pôle Emploi, j’étais confronté à une ignorance totale du métier d’auteur de bande dessinée et un manque certain de considération. Beaucoup de personnes me demandaient quel était mon véritable travail en dehors de ma passion pour la bande dessinée. J’ai commencé à me questionner sur le statut social du travail et de l’aliénation qu’il engendre, quand l’idée de cette histoire m’est venue…

Timothé Le Boucher part ainsi de ses observations personnelles pour construire son roman graphique : aujourd’hui, la société privilégie un certain conformisme. Un individu peut faire l’objet d’une certaine pression sociale à cause du travail qu’il exerce. Chacun doit avoir un métier « respectable » vu comme tremplin de carrière professionnelle. Le scénariste dénonce de la sorte le « manque de considération » que certains ont eu à son égard quand il évoquait son désir de travailler dans le domaine de la bande dessinée, ne voyant cette occupation seulement comme un loisir.

Ces jours qui disparaissent questionne ainsi fortement la notion de « norme », interroge sur le rapport de chacun à cette norme. L’illustrateur accentue son point de vue en offrant des personnages originaux dans leur représentation physique, dans leur choix de vie, dans leur orientation sexuelle. Il joue aussi sur la coiffure de Lubin pour montrer son évolution, la « standardisation » de son être par son « autre ».

En ce qui concerne la narration de ce roman graphique, Timothé Le Boucher utilise l’ellipse temporelle pour positionner son lecteur dans la même situation que Lubin. Le lecteur découvre de la sorte en même temps que ce personnage les changements qui se sont produits lors de ses journées « manquées ». Les traits de dessin de l’auteur ressemblent à ceux d’un manga ; les planches n’ont guère de couleurs particulièrement vives conférant à l’œuvre une atmosphère singulière.

Ces jours qui disparaissent serait en cours d’adaptation cinématographique d’après Le Figaro[2], avec à la réalisation du film le producteur et acteur Jonathan Barré.

Notes    [ + ]

  1. Glénat. Interview de Timothé Le Boucher (Ces jours qui disparaissent). 29 août 2017. URL : https://www.glenat.com/actualites/interview-de-timothe-le-boucher-ces-jours-qui-disparaissent
  2. Aurélia Vertaldi. Ces jours qui disparaissent, l’album d’un jeune auteur adapté au cinéma in Le Figaro. 17 mai 2018. URL : https://www.lefigaro.fr/bd/2018/05/17/03014-20180517ARTFIG00270–ces-jours-qui-disparaissent-l-album-d-un-jeune-auteur-adapte-au-cinema.php

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.