La Société des Belles Personnes de Tobie Nathan, un homme face à l’Histoire

La Société des Belles Personnes de Tobie Nathan
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Professeur de psychologie clinique et pathologique, ethnopsychiatre, diplomate et philosophe français, Tobie Nathan connaît intimement les bouleversements politiques de l’Égypte contemporaine, et s’intéresse de près dans ses écrits à cette Histoire singulière et ses répercussions sur les petites gens.

Tobie Nathan naît au Caire en 1948. Il y passe son enfance dans un « concert de langues différentes »[1], avant que sa famille, d’origine juive, ne soit contrainte de quitter sa patrie en février 1957 – à l’heure où tous les Juifs sont expulsés d’Égypte. Lui et les siens sont débarqués sur le port de Naples ; ils vivent près d’une année à Rome puis s’établissent définitivement en France au cours de l’été 1958[2].

Tobie Nathan choisit de revisiter cette histoire de déracinement dans La Société des Belles Personnes, un roman paru en cette rentrée littéraire 2020 aux éditions Stock. Un personnage y incarne à lui seul l’exil forcé de l’ensemble du peuple juif natif d’Égypte. Ce protagoniste, déjà présent dans Ce pays qui te ressemble (Stock, 2015), doit apprendre à se défaire de son passé pour se relever et essayer d’oublier son amertume vis-à-vis des responsables de sa fuite. Il évolue dans un monde culturel, politique et social singulier ; un monde où les femmes ont également leur mot à dire.

Une résilience à l’épreuve

Tobie Nathan offre au sein de La Société des Belles Personnes le destin atypique de Zohar Zohar, un personnage que l’on retrouve démuni, à l’aube des années cinquante. Il retrace le destin de cet être de papier – qu’il crée à l’image de nombreux Juifs d’Égypte dans la seconde moitié du XXe siècle –, et montre son honorable faculté à tirer parti de cette épreuve pour se reconstruire à partir de rien. Il insiste néanmoins sur l’incapacité de cet homme à complètement oublier les personnes à l’origine de ses malheurs.

C’est ainsi que je suis sorti d’Égypte, avec, pour tout bagage, la griffe de la kudiya et l’huile d’amulette que m’avait confiée Oum Jinane, ma très chère mère de lait, que Dieu la berce dans sa matrice.[3]

Septembre 1952. Zohar Zohar, le fils d’« Esther la Juive », vit les premiers instants de sa nouvelle existence. Il est contraint d’abandonner quelque temps auparavant son Égypte natale en raison de son appartenance à la communauté juive. Son exil est organisé par le gouvernement égyptien : ce régime entretient des relations étroites avec les nazis ayant fui l’Europe suite à leur grande défaite durant la Seconde Guerre mondiale. Zohar Zohar n’est donc plus le bienvenu. Pour lui, tout est à refaire. Il était l’administrateur d’une société dont il a été dépossédé ; il arrive sans le sou en Italie, par la force des choses. Âgé de seulement vingt-sept ans, il n’a plus personne sur qui compter, plus de famille à proximité, même plus « ses morts » restés « là-bas ».

Zohar Zohar découvre pour la première fois Naples, une ville dite « nouvelle cité », lieu de toutes les renaissances. Il est élégamment habillé – porte des « habits de riche, une chemise de soie, un léger pardessus de laine douce », vestiges d’une vie passée – mais ne dispose plus que d’une pièce de dix piastres en poche. Ainsi destitué, il fait la rencontre d’une femme, une prostituée expérimentée, Livia Iacopetti. C’est elle qui « [guide] ses premiers pas » dans son épopée européenne  ; elle lui porte secours, le loge, le nourrit. C’est elle, surtout, que Tobie Nathan choisit pour être la dépositaire de cette incroyable histoire.

Car en parallèle au récit de vie de Zohar Zohar, on découvre l’existence de son fils François, à l’heure où l’illustre n’est plus. François rencontre Livia en banlieue parisienne au moment de l’enterrement de Zohar Zohar, dans la deuxième décennie du XXIe siècle. Elle détiendrait quelque chose qui aurait appartenu à l’homme qui les relie. Elle s’invente surtout conteuse, telle une Shéhérazade des temps modernes, et rapporte à François les mille et une aventures de Zohar Zohar. Elle lui confie une histoire lourde en tragédies et inaugure une part de mystère : tous les mois, ce père absent adressait une somme de mille dollars à une société basée au Caire, la Société des Belles Personnes.

Tobie Nathan dévoile de la sorte avec somptuosité le déroulé de l’existence de Zohar Zohar par le biais d’une femme intrigante. Il y a ici un enchâssement organisé de récits, où le romancier mélange volontiers contes et légendes, dialogues contemporains, discours éloquents et mythologie égyptienne. L’ensemble des histoires contées permettent de mieux appréhender le contexte historique et social de l’Égypte au mitan du siècle passé. La narration est d’ailleurs digressive, comme en témoigne le passage suivant, écrit d’après le point de vue de François.

Elle a l’air fatigué. Voilà des heures qu’elle parle, qu’elle raconte, qu’elle explique, s’interrompant seulement pour déguster du bout des lèvres deux gorgées de son thé au lait.
Je ne veux pas la fâcher, n’ose pas lui faire remarquer qu’elle s’égare dans les digressions. Je veux qu’elle me parle de mon père, des éventuelles relations qu’il aurait pu avoir avec le Grand Mufti de Jérusalem. Mais elle tient à me resituer le contexte, méticuleusement.

Tobie Nathan mène surtout une réflexion approfondie sur comment se reconstruire quand on a tout perdu et comment avancer dans son quotidien quand on est hanté par la colère et la douleur. Il explore ces questions avec différents personnages – dont Zohar Zohar, Aaron, Lucien et Paulette – obnubilés par l’envie de se venger de leurs malfaiteurs. Il leur est difficile de mener leur vie paisiblement puisqu’ils connaissent l’identité de ceux qui leur ont causé du tort. Tobie Nathan donne toutefois une clé à cette impasse, à savoir revenir aux origines, ici la Société des Belles Personnes. Ainsi, bien que ce roman s’inscrive dans la continuité de Ce pays qui te ressemble, il y est davantage question de l’abnégation et la résilience dont doivent faire preuve les personnes condamnées à quitter la terre qui les a vues naître.

Une pluralité d’histoires

Tobie Nathan nourrit l’intrigue de La Société des Belles Personnes de nombreux faits historiques. Il compose un texte dans lequel la fiction s’introduit de manière subtile dans la réalité d’antan, d’où sans doute son choix de préciser en avant-propos : « Ce roman est inspiré de faits réels. Certaines intrigues sont fictives, certains personnages aussi… » L’écrivain s’intéresse en outre à tout ce qui constitue la mythologie, et les croyances et légendes égyptiennes.

L’expulsion d’Égypte de Zohar Zohar n’est pas un cas isolé. De nombreux nazis quittent l’Europe après-guerre et se réfugient en Argentine, au Paraguay, au Brésil, au Chili et au Moyen-Orient, principalement en Égypte et en Syrie, par le biais de réseaux d’exfiltration nazis[4]. Dans les années cinquante, certains partisans nationaux-socialistes, convertis à l’islam, adoptent des patronymes arabes et intègrent les services secrets d’Égypte. Ils occupent alors des responsabilités relatives à l’administration, la politique et la sécurité du pays. Dans La Société des Belles Personnes, Zohar Zohar se retrouve sous la surveillance d’un nazi nommé dans l’armée égyptienne du roi Farouk, puis confirmé par Gamal Abdel Nasser.

Il peut être intéressant de noter à ce titre que Tobie Nathan choisit de traiter de l’expérience de Zohar Zohar au moyen de temporalités oscillant entre le passé et le présent. Et c’est finalement François, son fils, Français d’une cinquantaine d’années, qui emploie la première personne du singulier tout au long de l’énonciation. Il tente de donner du sens à l’existence singulière de son père ; il est celui dont l’expérience, peut-être, se rapproche le plus de celle de l’écrivain, à savoir contempler a posteriori, impuissant, la destinée de l’être aimé. Il semblerait que le parcours de Zohar Zohar – entre Égypte, Italie et France – soit tout compte fait créé à l’image de celui du père de l’écrivain, dont ce dernier parle en ces termes dans Ethno-roman (Grasset, 2012).

Du jour au lendemain, il s’était retrouvé jeté sur le port de Naples, immigrant fauché, avec une femme angoissée et deux enfants à nourrir, sans diplômes, sans véritable métier, sans références, sans connaissances. Il n’a pas pleuré, n’a accusé ni Dieu ni les hommes. Il s’est reconstruit une vie, petit à petit, jour après jour.

Tobie Nathan invite de surcroît une pluralité de notabilités (égyptiennes ou non) au sein de ces pages. Outre Farouk, Nasser, le Grand Mufti de Jérusalem, l’organisation des Frères musulmans et autres politiques, le romancier évoque, au détour de « salons littéraires » atypiques, de grands écrivains égyptiens dont Mourad Farag, Jean Dideral, Mohammed Hussayn Haykal, Tawfik el-Hakim, Edmond Jabès et Out-el-Kouloub. Son texte s’imprègne aussi des musiques de Leila Mourad, Om Kalsoum, Barbara ; et de musiques composées à l’aide de tambourins, simsimiyyas, bendirs, tarabokas… Ses références culturelles, humaines permettent une véritable immersion à la fois dans la société égyptienne et le monde découlant de l’avènement des pensées nazies.

De manière plus inattendue, Tobie Nathan donne une grande place aux forces de l’invisible dans son texte. Il y existe une véritable tension entre ce qui constitue l’essence d’une personne physique, le monde des tangibles, et l’ensemble des croyances et coutumes locales, l’énergie spirituelle. À cet égard, tous les chapitres de La Société des Belles Personnes, à l’exception du premier, portent le nom d’un proverbe que Tobie Nathan illustre lors de ce chapitre. Une multitude d’historiettes, que l’on pourrait assimiler à des contes, montrent les figures mythologiques égyptiennes – on peut citer à titre d’exemples le « ghoul » décrit comme un ogre insatiable, ou l’« ‘afrit », le diable. Ces créatures, parfois divines, confèrent au texte son caractère poétique et sa grande oralité.

Il existe des dieux de la nuit, il existe aussi des dieux du jour. Apollon était du soleil, tout comme Amon Râ, l’Égyptien, ou Aton, celui d’Akhenaton, le fameux pharaon soi-disant monothéiste. Il existe des dieux de la mer, mais aussi des dieux des sources et des rivières. Il existe des dieux du ciel et des dieux de la terre. Le dieu des Juifs est du ciel, du feu de la foudre et des volcans, comme Zeus ou Jupiter. Les dieux de la terre, ce sont souvent des femmes, des déesses. Celles-là, elles appartiennent à tout le monde. Elles traversent les temps et se moquent des civilisations. Car les civilisations vivent et meurent, la terre reste. Restera-t-elle encore longtemps ?

Une contribution féminine indéniable

Les femmes racontées dans La Société des Belles Personnes sont charismatiques. Elles sont celles qui témoignent, celles qui informent, celles qui « délivrent ». Tobie Nathan révèle de la sorte à quel point elles ont eu un rôle important voire un rôle politique dans la cité égyptienne, et choisit de leur rendre hommage mêlant, une fois encore, fiction et Histoire. Car imaginer la femme totalement exclue de la scène publique de ce grand pays transcontinental, notamment en raison de la prédominance de l’islam en son sein, c’est négliger certaines existences extraordinaires.

Livia, tout d’abord, est celle par laquelle Tobie Nathan délivre un véritable travail de mémoire. Elle établit une réelle connexion entre un père et son fils (permet en quelque sorte à ce dernier de faire son deuil et accepter la part inexpliquée de son existence), et enseigne la réalité de cette époque à tout un chacun. Car en transmettant l’histoire individuelle de Zohar Zohar à François, Livia restaure finalement l’histoire collective du peuple juif chassé d’Égypte.

Tobie Nathan s’inspire de la vie de Yolande Harmor (1913-1959) pour façonner le destin de Thalia de Ménascé-Politi. Thalia embrasse une carrière de journaliste et apparaît comme une figure respectée de la « haute société » égyptienne. Approchée par les cercles sionistes se préoccupant de la situation des Juifs qui se dégrade alors dans l’ensemble des pays musulmans, Thalia devient une espionne et recueille des informations sur le roi Farouk et divers politiciens égyptiens. À l’instar de Yolande Harmor, elle rédige des rapports comprenant des comptes rendus détaillés de plans militaires, donnant à l’État israélien naissant des informations essentielles pour gagner la guerre d’indépendance.

Est aussi mentionnée ici Hudâ es-Sha’raoui (1879-1947), grande féministe égyptienne considérée comme l’une des premières femmes à retirer son voile en public, à « [inciter] les Égyptiennes à jeter leur foulard ». Cette dernière milite toute sa vie pour la libération des femmes de son pays.

Enfin, les femmes de la congrégation de Bab el-Zouweila, menées par la kudiya, la maîtresse de cérémonie, vont influencer positivement le destin de Zohar Zohar. Elles sont combattantes, rusées, vaillantes et comptent bien faire entendre leurs revendications, affrontant jusqu’à la mort avec bravoure. Tobie Nathan fait de la kudiya, particulièrement, un personnage à l’aura exceptionnelle, une femme crainte de l’autorité gouvernementale et dotée d’un certain pouvoir de prédiction. Elle est celle qui émerveille par son savoir, la « lumière » de toute une communauté.

Lorsque la kudiya dormait, c’était comme si leur lumière s’éteignait. Elle était partie, ils le savaient, à la poursuite des traces, des indices, kachef, c’est comme ça qu’ils disaient, « la révélation » des choses cachées.

Le statut d’une femme est en définitive sans cesse remis en question à travers ces différents personnages. Tobie Nathan oppose volontiers l’apparence première de ces protagonistes à leur véritable fonction dans l’intrigue. Livia est de prime abord présentée comme une prostituée avant d’être élevée au rang de conteuse, « productrice » d’une histoire qui, sans sa contribution, serait perdue à jamais. Thalia est décrite comme une belle femme irrésistible, magique et fascinante, mais c’est véritablement par son intelligence qu’elle existe et distance les hommes qu’elle côtoie. La kudiya, dite « maîtresse des esprits », est loin de n’avoir qu’un rôle de prêtresse ; ses actions n’ont pas qu’une portée spirituelle puisqu’elle est l’initiatrice d’une certaine révolution. Et les femmes de la congrégation, montrées comme des mères au foyer aux tâches inhérentes (lessive, nettoyage, cuisine…) sont aussi capables d’une fureur sans pareille envers des hommes qui les croient inoffensives.

Les femmes se précipitèrent sur les gardiens, la Ta’beya, en tête, et la Khadouga, et la Fassi’ha, et la Zaïda, et la Durriyah, et même Esther, la Juive, qui n’était pas la moins virulente. Toutes ces commères, musclées d’avoir porté sur les terrasses les seaux de lessive, d’avoir frotté les galabeyas à l’eau du fleuve, d’avoir lustré, astiqué, rangé, pétri, parfois bêché, parfois sarclé, toutes se jetèrent sur eux, déchaînées. Ils n’osèrent pas répliquer, lever la main sur des mères. Ils cherchaient seulement à se protéger des coups, se cachant derrière leurs bras. Et elles y allaient de leurs ongles pour griffer leurs joues, de leurs pieds pour fatiguer leurs tibias, de leurs mains pour les tirer, les pousser, les frapper. Elles leur arrachèrent leurs bâtons et enroulèrent les gaillards dans des mètres de ficelle.

Un roman ambitieux

La Société des Belles Personnes est en somme un texte ambitieux de Tobie Nathan. Partant de l’histoire individuelle de son personnage Zohar Zohar, l’écrivain pose un regard sur le contexte historique, religieux et social de l’Égypte et de nombreux pays comme la France, l’Angleterre, la Lituanie, l’Allemagne et Israël, dans les années suivant la Seconde Guerre mondiale. On y revit les tensions politiques de l’époque, les injustices vécues par le peuple juif et la rage émotionnelle compréhensible des victimes de ces discriminations. La construction littéraire du texte est telle que l’ouvrage est in fine dense, composé de digressions épiques – chacune d’entre elles permettant de mieux situer dans l’Histoire les événements contés. On retrouve en outre une certaine poésie ici, conférée par les légendes et proverbes disséminés tout au long de l’énonciation.

Si La Société des Belles Personnes est parfois complexe dans sa structure, son texte se révèle absolument essentiel – ne serait-ce que pour mieux appréhender les prises de pouvoir successives en Égypte et les répercussions des pensées nazies au-delà des frontières européennes, bien après la fin de la guerre. Ce roman montre en conclusion les conséquences d’une Histoire mouvementée sur des vies banales (dans le premier sens du terme) avec une écriture fine et audacieuse.

L’Égypte est ainsi, inconstante, imprévisible.

Notes    [ + ]

  1. L’Obs. Tobie Nathan : « Je préfère les esprits à l’inconscient ». 13 septembre 2012. URL : https://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20120913.OBS2329/tobie-nathan-je-prefere-les-esprits-a-l-inconscient.html
  2. Tobie Nathan décrit particulièrement l’histoire des siens dans Ethno-roman (Grasset, 2012), un ouvrage à caractère autobiographique qui lui permet d’être le récipiendaire du prix Femina de l’Essai 2012. ISBN : 9782246790068
  3. Cette citation est tirée de Ce pays qui te ressemble, un roman de Tobie Nathan paru au mois d’août 2015 au sein de la collection « La Bleue » des éditions Stock. ISBN : 9782234078222
  4. Wikipedia. Réseaux d’exfiltration nazis. Dernière modification le 15 août 2020. Consultation le 19 septembre 2020. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9seaux_d%27exfiltration_nazis

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