Le Chanteur de tango de Tomás Eloy Martínez, les rues de Buenos Aires

Le Chanteur de tango
Copyright : Gallimard

Le Chanteur de tango est un roman de Tomás Eloy Martínez paru en France en janvier 2006 au sein de la collection « Du monde entier » des éditions Gallimard. Il est traduit de l’espagnol vers le français par Vincent Raynaud, et est disponible au format poche dès juillet 2007 au sein de la collection « Folio ».

Tomás Eloy Martínez est un journaliste, scénariste et écrivain argentin né en 1934. Diplômé de l’université de Tucumán en littérature anglaise et latino-américaine, il travaille d’abord pour des magazines locaux dont La Nación et Primera Plana, avant de s’illustrer également dans le domaine du reportage à Paris en 1969 et 1970. Il s’éteint en 2010 âgé de soixante-quinze ans.

Le Chanteur de tango propose la découverte d’un univers riche en sonorités et danses situé au cœur de Buenos Aires, la capitale de l’Argentine, une cité sud-américaine aux allures de labyrinthe.

Une quête des origines du tango

Le Chanteur de tango relate le voyage de Bruno Cadogan, étudiant de l’université de New York. Ce dernier est en train d’écrire une thèse sur les origines du tango. Au cours de ses recherches, Bruno tombe sur les écrits de Jorge Luis Borges (1899-1986), écrivain, essayiste et poète argentin reconnu comme étant l’une des plus grandes figures de la littérature hispanophone.

Selon Borges, le « vrai » tango c’est celui qui a été composé avant 1910, loin de l’influence européenne. Selon la légende populaire, il y aurait un homme, un chanteur à la voix incroyable qui chanterait encore les meilleurs tangos du monde à Buenos Aires ; un chanteur jugé encore meilleur que Carlos Gardel, compositeur de tango extrêmement célèbre pour avoir donné ses lettres de noblesse à ce genre musical.

C’est donc à la recherche de cet homme énigmatique que Bruno Cadogan s’envole vers la capitale argentine. Sa quête pour Julio Martel commence, et cette dernière sera d’autant plus difficile que l’homme au corps chétif adore se présenter dans des lieux insolites de manière complètement impromptue, soudaine et improvisée.

Pero la voz era única. Alzaba vuelo por su cuenta, desplegando más sentimientos de los que podían caber en una vida entera y, por supuesto, más de los que dejaba entrever, con modestia, el tango de Celedonio Flores. […]
Los violines del acompañamiento eran desafinados y distraídos, pero quedaban velados por la espesura del canto que avanzaba solo como una furia de oro, y transformaba en oro todo lo que le salía al paso.[1]
Mais sa voix était unique. Elle prenait seule son envol, déployant plus de sentiments que ne pouvait en contenir une vie entière et, bien sûr, plus que n’en laissait entrevoir, modestement, le tango de Celedonio Flores. […]
Les violons de l’accompagnement étaient désaccordés et distraits, mais ils étaient couverts par l’épaisseur du chant, qui avançait seul, telle une coulée d’or, et transformait en or tout ce qu’il rencontrait sur son passage.

Le Chanteur de tango offre ainsi l’épopée déstructurée de Bruno Cadogan dans une ville totalement étrangère pour lui.

Une structure littéraire ambitieuse

Dans Le Chanteur de tango, le lecteur s’évade au hasard des rues parcourues par Bruno Cadogan à Buenos Aires. Tomás Eloy Martínez propose une description précise de la ville enchanteresse, avec des phrases d’une grande beauté.

Esa tarde vi Buenos Aires por primera vez. A las siete y media caía sobre las fachadas una luz rosa de otro mundo […], yo sólo vi gente feliz. Caminamos por una avenida enorme, en la que florecían algunos lapachos. Apenas alzaba la vista, descubría palacios barrocos y cúpulas en forma de paraguas o melones, con miradores inútiles que servían de ornamento.
Ce soir-là, j’ai vu Buenos Aires pour la première fois. À sept heures et demie, une lumière rose d’un autre monde baignait les façades, […] je n’ai vu que des gens heureux. Nous avons marché le long d’une énorme avenue bordée de lapachos en fleurs. En levant les yeux, je découvrais des palais baroques et des dômes en forme de parapluies ou de melons, avec d’inutiles miradors qui servaient d’ornement.

La chasse à l’homme pacifiste du personnage principal permet à l’auteur d’avancer par digressions successives. Le lecteur contemple ainsi les vestiges de Buenos Aires, s’égare entre les élucubrations sans liens manifestes avec le présent et les aléas du séjour de Bruno Cadogan. Certaines des histoires contées pendant cette recherche permettent de mieux cerner la ville argentine dans sa globalité. Ces récits transverses donnent de la matière au passé vertigineux de l’Argentine.

La lecture du Chanteur de tango est toutefois difficile ; sa structure semble désorganisée bien qu’elle soit finement travaillée. Les chapitres de cet ouvrage sont parfois d’une longueur importante (environ une cinquantaine de pages) évoquant divers épisodes. Il s’agit d’un texte dense en informations d’un point de vue culturel, historique et politique, avec un parallèle certain entre les écrits de Jorge Luis Borges et le passé du chanteur de tango atypique que représente Julio Martel.

En définitive, Tomás Eloy Martínez offre ici un travail impressionnant quant à l’exposé du contexte social et historique de la capitale argentine. On ressent surtout l’appréciation et le respect de l’écrivain pour l’œuvre complète de Borges. La structure littéraire de son roman rappelle le rythme du tango, une danse dont la direction du couple ne cesse de varier.

Notes    [ + ]

  1. Les citations en langue espagnole de cette chronique sont issues du texte original de Tomás Eloy Martínez pour l’édition de El cantor de tango parue chez Planeta. La version française de ces citations est la traduction offerte par Vincent Raynaud au sein du Chanteur de tango, ouvrage de la collection « Du monde entier » de la maison d’édition Gallimard.

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