The Bluest Eye de Toni Morrison, une construction sociale de la beauté, de la « norme »

The Bluest Eye by Toni Morrison
Copyright : Penguin Random House

Toni Morrison s’exprime sur les raisons qui l’ont poussée à écrire son premier roman dans l’avant-propos de The Bluest Eye. L’écrivaine se rappelle encore, non sans émotions, du souhait d’une de ses amies noires américaines d’école primaire : cette dernière aurait préféré « avoir les yeux bleus ». Ce souhait exprimé de manière si banale fut d’une violence sans pareille pour la jeune enfant qu’elle était alors. Elle voulut compatir aux sentiments de sa camarade de classe mais entra dans une colère, certes tue, mais terrible. Jusque-là, jamais elle n’avait considéré avec attention la notion de beauté et la question du regard de l’autre. Elles lui sembleront essentielles dès lors. Elles lui sembleront, surtout, étroitement liées. Vingt années plus tard elle commence l’écriture de ce qui deviendra The Bluest Eye.

Quand paraît en 1970 cette œuvre universelle, Toni Morrison ne reçoit que peu d’attention médiatique bien que son roman soit ajouté aux listes de lecture des départements de littérature noire aux États-Unis. De nombreux critiques littéraires jugent positivement le livre, mais certains le considèrent inapproprié en raison de son langage dit offensif, son caractère explicite et l’une des thématiques traitées avec rigueur ici, l’abus sexuel sur mineur (inceste et pédophilie). The Bluest Eye fait alors l’objet de censures et de condamnations virulentes. Ce roman, pourtant, témoigne surtout de l’impact de la société sur les consciences noires.

Un déferlement de violences

L’intrigue de The Bluest Eye démarre par une voix narrative engageante. On est en automne 1941, les États-Unis subissent encore les répercussions de la Grande Dépression et sont pourtant sur le point d’entrer officiellement dans la Seconde Guerre mondiale. C’est ainsi un automne différent à bien des égards nous informe Claudia MacTeer sur le ton de la confidence : cette année, les soucis (marigolds dans l’édition anglophone, « marguerites » dans la traduction de Jean Guiloineau[1]) ne fleurissent pas ; cette année, Pecola Breedlove attend l’enfant de son père.

Quiet as it’s kept, there were no marigolds in the fall of 1941. We thought, at the time, that it was because Pecola was having her father’s baby that the marigolds did not grow. A little examination and much less melancholy would have proved to us that our seeds were not the only ones that did not sprout; nobody’s did. Not even the gardens fronting the lake showed marigolds that year. But so deeply concerned were we with the health and safe delivery of Pecola’s baby we could think of nothing but our own magic: if we planted the seeds, and said the right words over them, they would blossom, and everything would be all right.
Tranquille comme c’était, il ne poussa pas de marguerites à l’automne de 1941. À l’époque, nous avons pensé que c’était parce que Pecola allait avoir le bébé de son père, que les marguerites ne poussaient pas. Une petite vérification et beaucoup moins de mélancolie nous auraient montré que nos graines n’étaient pas les seules qui ne germaient pas ; aucune graine ne germa cette année-là, il n’y avait même pas de marguerites dans les jardins au bord du lac. Mais nous étions tellement préoccupées par la santé et l’accouchement de Pecola que nous ne pensions qu’à notre propre magie : si nous semions les graines en disant les mots qui convenaient, elles fleuriraient et tout irait bien.[2]

Toni Morrison tente subséquemment d’expliquer, sinon pourquoi, comment l’indicible a pu se produire. Quelque temps auparavant, Pecola vit chez les MacTeer aux côtés de Claudia, neuf ans ; sa sœur Frieda, dix ans ; leurs parents, Mr et Mrs MacTeer ; et Mr Henry, le locataire de ces derniers. Elle est temporairement recueillie par le couple MacTeer après que son père, ce « cochon de Breedlove » (that old Dog Breedlove), ait « mis le feu à sa maison » et ait de sorte « mis sa famille à la rue ». Cette désignation animale dépréciative provenant de Mrs MacTeer prouve (déjà) la criminalité de l’homme à ses yeux : se retrouver à la rue à cette époque, c’est en soi une chose difficile ; l’être à cause des agissements d’un proche, c’est être supplicié sans raison concevable.

Les Breedlove et les MacTeer sont deux familles afro-américaines. Pauline Breedlove, née Williams, surnommée « Polly », est la femme de ménage de riches Blancs nommés Fisher. C’est aussi l’épouse de Cholly Breedlove, homme abusif, alcoolique et violent, avec lequel elle a deux enfants, Sam, quatorze ans, et Pecola, onze ans. Les époux MacTeer semblent tous deux protecteurs de leurs filles, bien que ces dernières connaissent la « douleur sourde d’une ceinture en hiver » (the dull pain of a winter strap) et la résistance des « badines vertes et nouvelles » du printemps (the new green switches). Mrs MacTeer est une femme autoritaire mais aimante, amatrice de Bessie Smith et Bing Crosby ; son mari, Mr MacTeer, travaille dur pour nourrir et habiller les siens, ne communiquant son amour à ses filles que par le sens du devoir (ni avec douceur, ni par la voie des mots).

Dès son arrivée chez les MacTeer, Pecola égaye le quotidien de Claudia et Frieda. Ensemble, les fillettes s’inventent des loisirs interdits et refont le monde qui les entoure, notamment le soir, couchées toutes trois sur le même lit. Pecola paraît rêveuse et timide, et semble s’accommoder de tout ; ce qui convient à ses camarades de jeu qui, elles, sont espiègles et malicieuses. Pecola est aussi celle qui initie en quelque sorte les réflexions des trois amies sur la féminité, l’amour et le sexe – elle vient d’avoir ses menstruations. Les fillettes partagent leur vision idéaliste de ce que signifie réellement être une femme, ce que c’est aussi d’être aimée par un homme, ce que c’est de faire l’amour (Pecola associe l’acte sexuel aux « bruits étouffés et [au] silence », choking sounds and silence, provenant de la chambre de Cholly et Mrs Breedlove).

L’innocence que l’on peut prêter à ces enfants est malheureusement de courte durée : Frieda souffre des attouchements de Mr Henry (possiblement aussi de ceux de Soaphead Church, homme d’église qui abuse de sa position pour assouvir ses désirs avec des « petites filles ») et n’arrive pas à faire comprendre à Claudia la gravité et l’immoralité de la situation ; Pecola, surtout, alors qu’elle vit de nouveau dans son domicile familial et fait la vaisselle, est violée par Cholly, qui lui agit dévoré par un mélange de haine et d’amour, de révulsion et de tendresse.

Proposant une vue éclatée des moments qui conduisent à ces événements d’une violence absolue, Toni Morrison développe l’idée que face au rejet et au mépris des autres, le manque d’estime de soi est inévitable, et que ce complexe d’infériorité aurait des conséquences tragiques et dévastatrices. Pour paraphraser l’écrivaine à ce sujet[3], certaines victimes de cette haine deviennent dangereuses, impétueuses, et reproduisent les humiliations qu’elles ont subies – c’est l’exemple de Cholly qui, en tant que Noir privé de vraie liberté dans la société, sans cesse humilié par les Blancs qui l’entourent, rejeté par les siens dès son plus jeune âge, s’invente une liberté qui va à l’encontre des autres. Certaines victimes abandonnent leur identité et se fondent dans la masse – citons ici Geraldine, Afro-Américaine qui renie sa noirceur et distingue les « personnes de couleur » des « nègres », se considérant de la première catégorie, s’alignant sur les standards « blancs » et cultivant ce racisme chez son fils ; et Mrs Breedlove qui tente de s’habiller et se coiffer comme les actrices blanches qu’elles voient au cinéma. D’autres encore essaient de s’émanciper de ces a priori – c’est le cas de Claudia qui hait le concept de racisme sans le connaître (incapable de nommer la « Chose ») et reporte inconsciemment cette haine sur les petites filles blondes aux yeux bleus de son quotidien. Il y a celles, surtout, qui s’effondrent sans voix, en silence, dans l’anonymat. Invisibles. À l’image de Pecola, qui rêve d’avoir des yeux bleus.

Un œil « le plus bleu » possible

Pecola rêve en effet en secret de faire disparaître ses yeux. Elle est persuadée d’avoir trouvé en eux la source de son malheur. Tous les Breedlove sont d’ailleurs, comme elle, intimement persuadés de leur « laideur irrémédiable et repoussante » (that they were […] relentlessly and aggressively ugly). Toni Morrison explique céans, par la voix d’un narrateur omniscient, que cette laideur n’a rien de « vraie » mais est pourtant bien « réelle » puisqu’elle tient de leur conviction. Leurs yeux, la plantation de leurs cheveux, leurs sourcils, leur nez, leur bouche, leurs joues, leur corps… rien ne justifie une telle mésestime de leur beauté, si ce n’est l’effet du regard des autres sur leur perception d’eux-même.

You looked at them and wondered why they were so ugly; you looked closely and could not find the source. Then you realized that it came from conviction, their conviction. It was as though some mysterious all-knowing master had given each one a cloak of ugliness to wear, and they had each accepted it without question. The master had said, “You are ugly people.” They had looked about themselves and saw nothing to contradict the statement; saw, in fact, support for it leaning at them from every billboard, every movie, every glance. “Yes,” they had said. “You are right.” And they took the ugliness in their hands, threw it as a mantle over them, and went about the world with it.
On les regardait et l’on se demandait pourquoi ils étaient aussi laids ; on les regardait attentivement et on n’en trouvait pas la raison. Et l’on se rendait compte que cela venait de la conviction de leur laideur, leur conviction. C’était comme si quelque maître mystérieux et omniscient avait donné à chacun un manteau de laideur à porter, et qu’ils l’aient accepté sans poser de question. Le maître leur avait dit : « Vous êtes des gens laids. » Ils s’étaient regardés et n’avaient rien vu qui contredisait cette affirmation ; ils avaient même vu une confirmation dans chaque panneau publicitaire, chaque film, chaque regard. « Oui, avaient-ils répondu, vous avez raison. » Et ils avaient pris la laideur dans leurs mains, ils se l’étaient jetée sur les épaules comme un manteau, et étaient partis dans le monde.

Il est toutefois vrai que les filles aux jolis yeux bleus (aux “pretty blue eyes”) du quotidien de Pecola sont traitées différemment d’elle : à la fois par ses professeurs d’école et ses condisciples ; par les Noirs de sa communauté (à l’exception des prostituées de la ville, Miss Marie, China et Poland) et les Blancs qui l’invisibilisent (à l’instar de l’épicier chez lequel elle se rend pour acheter des bonbons : l’homme ne la voit pas « parce qu’il n’y a rien à voir », totale absence de reconnaissance humaine) ; par sa mère, surtout, qui préfère s’assurer du confort de la petite Fisher plutôt que de son bien-être, comme en atteste l’épisode du cobbler aux fruits rouges. Dans sa naïveté, Pecola croit que ce manque de considération pour sa personne est dû à sa laideur. Un soir, alors qu’elle vit encore chez les MacTeer, elle pose la question suivante à Frieda et Claudia : comment est-ce qu’on fait pour que quelqu’un vous aime ? How do you get somebody to love you? Mais Frieda est endormie et Claudia ne sait quoi lui répondre.

Alors chaque nuit, Pecola, dont le prénom est une déformation de « Peola », prie pour avoir des yeux bleus. Des yeux bleus. Elle qui est noire. De la même façon que Peola, métisse à la peau claire dont la mère est noire, espère passer pour blanche dans le film Imitation of Life de John M. Stahl (adapté du roman éponyme de Fanny Hurst).

À travers l’histoire de cette jeune fille, Toni Morrison s’intéresse ainsi aux forces sociales qui contribuent à la définition de constructions culturelles établies comme des « normes » notamment en matière de beauté, d’identité et de sexualité. Ces constructions apparaissent comme un problème en particulier pour les communautés afro-américaines (mais pas que) qui sont souvent exclues de ces représentations. L’écrivaine montre dans The Bluest Eye à quel point toutes les références populaires de l’époque, à savoir cinématographiques (où sont citées les actrices Shirley Temple, Greta Garbo, Ginger Rogers, Betty Grable, Jean Harlow, toutes blanches, dites « belles » et sveltes) et littéraires (où est citée de manière originale la série de livres Dick and Jane ; aux États-Unis, entre 1930 et 1970, 80% des enfants apprennent à lire grâce aux livres de cette série dans lesquels la famille blanche états-unienne de classe moyenne est illustrée, une famille composée de deux parents aimants, un homme et une femme, et de trois enfants, les fameux Dick et Jane, ainsi que leur sœur Sally), ne dépeignent que les Blancs et non pas l’ensemble des Américains.

Pecola doit de sorte se forger une identité à partir de références qu’elle ne pourra jamais atteindre, tout comme sa mère, Pauline, enamourée de films romantiques, essaie de ressembler à Jean Harlow. En exposant de cette manière l’imprégnation d’une certaine norme figée dans la société états-unienne, The Bluest Eye dévoile les difficultés qu’ont les Noirs à s’aimer pour ce qu’ils sont. Du reste, de cette hiérarchisation découlent des comportements extrêmes : les membres de la communauté noire à laquelle appartient Pecola transfèrent leur sentiment de haine d’eux-même vers la jeune fille qui n’obtiendra aucun soutien après son viol – leur haine étant cultivée par une société blanche qui ne reconnaît pas leur valeur. Toni Morrison montre d’ailleurs intelligemment que cette société blanche n’est pas seule responsable de l’annihilation du sens de cohésion au sein de la communauté noire : les Noirs aussi peuvent être tenus pour fautifs puisqu’ils ont accepté et internalisé ces « standards » plutôt qu’aimer leurs propres enfants.

Il peut être intéressant de noter à cet égard que si le « monde entier » (all the world) semble s’être mis d’accord sur les critères de « beauté » susmentionnés, Claudia rejette complètement les éloges faits aux Shirley Temple et autres blondes de ce monde. En guise d’illustration, la fillette décrit avec précision les attentes des adultes à son égard quand elle reçoit à Noël une poupée « aux yeux bleus et aux cheveux blonds et à la peau rose » (a blue-eyed, yellow-haired, pink-skinned doll). Une poupée qu’elle déteste. Elle explicite le comique de la situation avec ses mots : « Qu’est-ce que j’étais censée faire avec elle ? Jouer à être sa mère ? » (What was I supposed to do with it? Pretend I was its mother?) De même, quand Maureen Peal, métisse à la peau claire, high-yellow dream child, dotée ironiquement de nattes ressemblant à two lynch ropes, deux cordes de lynchage symbolisant le fouet d’un maître d’esclaves, bénéficie du même traitement que les petites filles blanches de la part des Blancs et Noirs de leur contrée, Claudia ne peut qu’exprimer sa frustration de la manière suivante.

If she was cute—and if anything could be believed, she was—then we were not. And what did that mean? We were lesser. Nicer, brighter, but still lesser. Dolls we could destroy, but we could not destroy the honey voices of parents and aunts, the obedience in the eyes of our peers, the slippery light in the eyes of our teachers when they encountered the Maureen Peals of the world. What was the secret? What did we lack? Why was it important? And so what? Guileless and without vanity, we were still in love with ourselves then. We felt comfortable in our skins, enjoyed the news that our senses released to us, admired our dirt, cultivated our scars, and could not comprehend this unworthiness. Jealousy we understood and thought natural—a desire to have what somebody else had; but envy was a strange, new feeling for us. And all the time we knew that Maureen Peal was not the Enemy and not worthy of such intense hatred. The Thing to fear was the Thing that made her beautiful, and not us.
Si elle était mignonne – et si on pouvait croire quelque chose, c’était bien ça – alors nous ne l’étions pas. Et qu’est-ce que ça voulait dire ? Nous lui étions inférieures. Plus gentilles, plus vives, mais inférieures. Nous pouvions détruire des poupées mais nous ne pouvions pas détruire les voix douces des parents et des tantes, l’obéissance dans les yeux de nos égales, la lumière glissante dans le regard de nos professeurs quand ils rencontraient les Maureen Peal du monde. Quel était le secret ? Que nous manquait-il ? Pourquoi était-ce important ? Et alors ? Franches et dépourvues de vanité, nous nous aimions encore. Nous nous sentions bien dans notre peau, ce que nos sens nous faisaient découvrir nous réjouissait, nous admirions notre crasse, nous cultivions nos cicatrices, et nous ne pouvions comprendre cette indignité. Nous comprenions et trouvions normale la jalousie – le désir d’avoir ce que possédait quelqu’un d’autre ; mais l’envie était pour nous un sentiment étrange et nouveau. Et, en même temps, nous savions que Maureen Peal n’était pas l’Ennemie, qu’elle ne méritait pas une si grande haine. La chose à craindre c’était ce qui la rendait belle et pas nous.

Une expression littéraire expérimentale

La structure littéraire de The Bluest Eye est singulière voire « expérimentale ». Toni Morrison choisit, afin de rendre compte du vécu de sa protagoniste principale, de multiplier les couches narratives, les types d’énonciation et les focalisations, présentant de sorte un ensemble d’expériences, d’émotions et de sentiments relatifs à une pluralité de personnages. Elle révèle de cette façon la complexité de la psyché de ses figures anti-héroïques (dont le chemin est jonché d’épines, de luttes et de déceptions) tout en soulignant en filigrane des éléments se rapportant à l’Histoire, aux médias, à la religion et au contexte sociétal.

Toni Morrison met en exergue de chacune des parties de son roman des textes tronqués montrant le dysfonctionnement de la famille Breedlove. Ces amorces sont créées à partir de phrases que l’on pourrait trouver dans les livres Dick and Jane, deux enfants dont la famille, blanche, est jugée « traditionnelle ». Dick et Jane mènent ici une existence « heureuse » aux côtés de « maman » et « papa », le chien et le chat. Ils habitent dans une maison verte et blanche dont la porte est rouge. Sam et Pecola sont, eux, à des années-lumière de vivre « heureux » sur le modèle de Dick et Jane. Ils occupent avec leurs parents une boutique abandonnée, boutique qui n’est autre que la scène d’agressions violentes. Ainsi, quand Toni Morrison s’apprête à évoquer du quotidien des Breedlove, elle propose une amorce dont les mots sont rendus moins lisibles par l’absence d’espaces et de césures. Elle s’arrête, à titre d’exemple, sur le « H » de happy avant de traiter des disputes non contenues de Pauline et Cholly (qui entretiennent une relation symbiotique[4]), des disputes qui se tiennent au su et au vu de Sam (qui choisit de fuir et espère la mort de son père) et Pecola (qui retient son souffle et souhaite disparaître).

HEREISTHEFAMILYMOTHERFATHER
DICKANDJANETHEYLIVEINTHEGREE
NANDWHITEHOUSETHEYAREVERYH

Le roman dans son entièreté est d’ailleurs introduit par une même présentation générale de l’existence de Dick et Jane déclinée en trois versions. Ces extraits deviennent peu à peu illisibles, symbolisant la dégénérescence de la vie de Pecola, peut-être bien aussi de la vie de tout Noir américain.

The Bluest Eye est en outre décomposé en quatre grandes parties représentant les quatre saisons de l’année : automne, hiver, printemps, été. Ces saisons, communément associées aux transitions importantes de la vie, représentent ici des moments cruciaux de la vie de Pecola (et d’autres personnages dont ne seront pas détaillées les péripéties dans cette chronique). Ici, l’automne c’est un peu l’« âge d’or », c’est la période d’insouciance des fillettes MacTeer et Breedlove face au monde qui les entoure. C’est aussi le moment qui annonce la fin d’une époque, la « mort ». L’hiver qui suit cristallise définitivement les pensées négatives de Pecola à son égard en raison de ses interactions désastreuses avec autrui. La jeune fille est d’ailleurs assimilée aux flocons de neige qui « tombent » et « meurent » sur la chaussée suite à deux épisodes traumatisants : le rejet des garçons noirs de son école qui se moquent cruellement de sa noirceur, puis la participation glaçante de Maureen Peal à ce jeu ; et l’humiliation imméritée de Geraldine, noire pourtant, qui lui jette à la figure l’expression “You nasty little black bitch.” (« Sale petite garce noire. ») Le printemps est associé à l’épanouissement des fleurs, à la vie, à la renaissance. C’est le moment où Cholly viole Pecola, où il « [sème] ses graines dans son petit lopin de terre noire ». C’est donc le moment où Pecola tombe enceinte de son père, où la vie est créée. L’été, allégorie de la joie, de la chaleur et de l’action, est ici ironiquement exploité. C’est le moment de la mise au ban de Pecola par la communauté, c’est surtout le moment doux-amer où la petite se réfugie dans une espèce de folie, « enchantée » par ses yeux qu’elle croit bleus, « plus bleus » que ceux des autres filles du monde.

Aussi, Claudia MacTeer, s’exprimant à la première personne du singulier, est la narratrice principale de The Bluest Eye. C’est elle qui « ouvre » chaque saison, s’exprimant sur l’inconsidération des adultes vis-à-vis des enfants (Adults do not talk to us—they give us directions. They issue orders without providing information.) ; alors que ces enfants emmagasinent bien plus que ne l’imaginent ces êtres dits « responsables ». Son énonciation précède la contribution d’un narrateur omniscient qui lui-même inclut en son sein les réflexions internes d’autres personnages (à la première ou la troisième personne du singulier). Ce narrateur offre bien souvent des analepses permettant de mieux appréhender les actions des protagonistes concernés.

Toni Morrison fait surtout preuve d’un symbolisme sans pareil dans son œuvre. Sa prose en devient poétique, presque lyrique. Tout emprunt à la nature est significatif. Tout objet, toute construction, toute chose tangibles, peuvent servir à illustrer son propos. De la sorte, une maison représente bien plus que la structure physique où une famille s’installe dans The Bluest Eye. Ce bâtiment définit la valeur d’une personne, la valeur de son amour-propre ; et informe ainsi sur la façon dont les êtres qui l’occupent sont perçus de l’extérieur. Les Fisher vivent par exemple dans une « grande maison blanche avec la brouette pleine de fleurs » à proximité d’un parc interdit aux Noirs. L’habitat a d’ailleurs une signification d’autant plus importante dans les familles afro-américaines : posséder sa propre maison est un privilège, et tout Noir propriétaire prend grand soin de sa demeure (à l’image du couple MacTeer ou Geraldine). Désavantagés à cause de leur couleur de peau, les propriétaires noirs de The Bluest Eye regagnent quelque place dans la société par leur possession, et donc une certaine estime d’eux-même. Les Breedlove sont bien en deça de ces préoccupations-là : « laids », ils ne peuvent qu’occuper un espace qui n’a pas été conçu pour accueillir une famille.

On retrouve de surcroît le motif très fort de la séparation, de la division, au sein de cette œuvre. Textuellement déjà, à travers les amorces provenant des manuels Dick and Jane. Mais aussi de manière systématique, à travers des images très fortes : le sofa neuf arrivé déchiré chez les Breedlove, le coton sauvage que scinde en deux Claudia pour passer le temps, les pissenlits dont on ne garde que les feuilles dentelées, la pastèque déchiquetée sur un rocher, le dédoublement de personnalité à venir de Pecola. Ces images récurrentes accentuent encore l’idée d’un monde fracturé : les Noirs sont opposés aux Blancs, la « communauté » aux marginaux, la beauté à la laideur, la famille traditionnelle à la famille moderne, les femmes aux hommes.

Une vie « hors norme »

Toni Morrison offre en somme un premier roman maîtrisé dans lequel on peut déjà pressentir une plume singulière, qui mêle poésie et caractère. L’écrivaine examine avec méticulosité les effets du racisme sur une personne vulnérable, ici une jeune enfant, femme en devenir, noire. La prière de Pecola témoigne de la prééminence des Blancs sur les Noirs, de la « beauté blanche » sur la « beauté noire » aux États-Unis dans les années 1940 (dans le monde, encore aujourd’hui ?) : la petite semble certaine d’avoir plus de chance d’obtenir des yeux bleus que la société ne la considère, un jour, belle – elle ne juge sa valeur qu’aux yeux des autres, ces autres qui la méprise. C’est d’ailleurs la raison de l’expression au singulier du titre du livre, « The Bluest Eye », « L’Œil le plus bleu » : l’œil est ici le symbole du regard, le regard de toute une société.

And now when I see [Pecola] searching the garbage—for what? The thing we assassinated? I talk about how I did not plant the seeds too deeply, how it was the fault of the earth, the land, of our town. I even think now that the land of the entire country was hostile to marigolds that year. This soil is bad for certain kinds of flowers. Certain seeds it will not nurture, certain fruit it will not bear, and when the land kills of its own volition, we acquiesce and say the victim had no right to live. We are wrong, of course, but it doesn’t matter. It’s too late. At least on the edge of my town, among the garbage and the sunflowers of my town, it’s much, much, much too late.
Et maintenant, quand je […] vois [Pecola] fouiller dans les ordures – à la recherche de quoi ? La chose que nous avons assassinée ? Je raconte que je n’ai pas trop enfoncé les graines, que c’était la faute du sol, de la terre, de notre ville. Je pense même maintenant que la terre de tout le pays était hostile aux marguerites cette année-là. Cette terre est mauvaise pour certaines espèces de fleurs. Elle ne nourrira pas certaines graines, elle ne portera pas certains fruits, et quand la terre tue de sa propre volonté, nous acceptons et nous disons que la victime n’avait pas le droit de vivre. Nous avons tort, bien sûr, mais cela n’a pas d’importance. Il est trop tard. Au moins aux limites de ma ville, parmi les ordures et les tournesols de ma ville, il est beaucoup, beaucoup trop tard.

Notes    [ + ]

  1. The Bluest Eye est publié en France sous le titre L’Œil le plus bleu : ce roman paraît d’abord en 1972 au sein de la collection « Un ton nouveau » des éditions Robert Laffont grâce à la traduction de Simone Hilling ; puis, faisant suite à l’obtention du prix Nobel de Littérature 1993 par Toni Morrison, en 1994 au sein de la collection « Fiction » des éditions Christian Bourgois grâce à la traduction de Jean Guiloineau. C’est cette deuxième édition qui est consultée pour l’écriture de cette chronique.
  2. Toutes les citations en langue anglaise de cette chronique sont issues du texte original de Toni Morrison pour l’édition présente de The Bluest Eye parue chez Vintage Books. La version française de ces citations est la traduction offerte par Jean Guiloineau aux éditions Christian Bourgois. ISBN : 9782267012439.
  3. Toni Morrison explique le contexte d’écriture de son œuvre dans son avant-propos de The Bluest Eye. Elle déclare : « When I began writing The Bluest Eye, I was interested in something else. Not resistance to the contempt of others, ways to deflect it, but the far more tragic and disabling consequences of accepting rejection as legitimate, as self-evident. I knew that some victims of powerful self-loathing turn out to be dangerous, violent, reproducing the enemy who has humiliated them over and over. Others surrender their identity; melt into a structure that delivers the strong persona they lack. Most others, however, grow beyond it. But there are some who collapse, silently, anonymously, with no voice to express or acknowledge it. They are invisible. The death of self-esteem can occur quickly, easily in children, before their ego has “legs,” so to speak. Couple the vulnerability of youth with indifferent parents, dismissive adults, and a world, which, in its language, laws, and images, re-enforces despair, and the journey to destruction is sealed. »
  4. Une relation symbiotique est une relation dans laquelle chacun bénéficie de la situation. Ici Pauline peut se positionner en tant que martyr devant son mari alcoolique, ce qui fait d’elle une chrétienne intègre. Cholly, quant à lui, a quelqu’un sur qui se défouler, se libérer de sa frustration. Les deux remplissent leur besoin émotionnel de ressentir quelque chose.

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