Tout le monde s’en va de Wendy Guerra, un journal intime révélateur du Cuba d’antan

Tout le monde s'en va de Wendy Guerra
Copyright : Stock

Tout le monde s’en va est le premier roman de Wendy Guerra. Il paraît en France au mois d’avril 2008 dans la collection « La Cosmopolite » des éditions Stock, et est traduit de l’espagnol vers le français par Marianne Millon.

Wendy Guerra est une écrivaine cubaine née à La Havane en décembre 1970. L’année de sa naissance, sa famille quitte son village pour vivre à Cienfuegos, une ville qui se situe sur la côte Sud de Cuba. Durant ses premières années, Wendy Guerra en profite pour nager régulièrement et écrire, une particularité qu’elle partage avec Nieve, le personnage principal de Tout le monde s’en va.
En 1987, la première collection de poèmes de cette auteure, alors âgée de dix-sept ans, lui permet d’être la récipiendaire du prix de l’Université de La Havane (El Premio de la Universidad de La Habana). Ce recueil s’intitule Plata a oscuras et traite de thématiques comme la souffrance, la solitude et la nostalgie. La mère de Wendy Guerra s’éteint en 2004 : cette perte humaine influence la manière d’écrire de la romancière. Son premier roman paraît seulement deux ans plus tard.

Pour l’écriture de Tout le monde s’en va, Wendy Guerra s’inspire de ses propres journaux intimes et compose un roman aux notes autobiographiques. Il est question, en son sein, des années 1980 à Cuba, notamment de la façon dont les locaux vivent la dictature de Fidel Castro au quotidien. L’auteure est la lauréate du premier Prix du roman Bruguera en 2006, l’année de la parution de Todos se van en langue originale dans une maison d’édition barcelonaise. Fort de son succès, ce roman est subséquemment disponible en au moins neuf langues différentes. Il est également adapté au cinéma par le directeur de production colombien Sergio Cabrera : le film sort en mars 2015 et est aussi connu aux États-⁠Unis sous le titre Everybody Leaves.

Ainsi le lecteur de Tout le monde s’en va voyage à travers les différentes périodes de l’histoire cubaine aux côtés de Nieve Guerra, une jeune fille qui deviendra femme au cours de l’énonciation. Cette dernière décrit son quotidien dans deux journaux intimes : un qui traite de son enfance, l’autre de son adolescence.

Nacer en Cuba ha sido mimetizarme en esa ausencia del mundo al que nos sometemos. No he aprendido a usar una tarjeta de crédito, no me contestan los cajeros. Un cambio de avión de país en país puede descontrolarme, dislocarme, dejarme sin aliento. Afuera me siento en peligro, adentro me siento confortablemente presa.[1]
Naître à Cuba a consisté à ressembler à cette absence du monde à laquelle nous nous soumettons. Je n’ai pas appris à utiliser une carte de crédit, les distributeurs automatiques ne me répondent pas. Une correspondance entre deux avions, d’un pays à l’autre, peut me faire perdre le contrôle, me disloquer, me couper le souffle. Dehors, je me sens en danger, dedans, je me sens confortablement prisonnière.

Une enfance difficile

Nieve Guerra vit à Cienfuegos avec sa mère, qu’elle surnomme Mami, et le mari de sa mère, Fausto, un grand Suédois blond. Mami est une journaliste de radio parfois contrainte de se déplacer d’un pays à l’autre à l’image d’un reporter envoyé spécial (elle est d’ailleurs amenée à rendre compte de la guerre d’Angola en 1978-1979). Fausto est un ingénieur travaillant à la construction d’une centrale nucléaire. Alors âgée de huit ans, Nieve passe ses matinées à l’école et ses après-midi à nager dans le bras qui va de la lagune à la mer et se trouve à proximité de chez elle.

Son père, cela fait de longs mois que Nieve ne l’a pas vu quand celui-ci fait de nouveau irruption dans sa vie. Il arrive sans crier gare avec sa mauvaise humeur traditionnelle, persuadé que sa fille fait l’objet de maltraitances de la part de Fausto. Il traîne donc Mami en justice pour immoralité et abandon puisque cette dernière part parfois en mission pour son travail. Il exige ainsi la garde, la surveillance et l’autorité parentale de Nieve lors du procès qui les opposera.

Lors du procès, Mami est décrite comme étant « problématique et difficile ». Le juge demande à Nieve avec qui elle souhaiterait vivre mais la jeune fille est bien trop intimidée pour répondre lors de l’audience. Ainsi à la fin du procès, le verdict est rendu en faveur du père : Nieve doit vivre pendant trois ans avec lui et sa troupe de théâtre dans les montagnes, loin de la mer, de sa lagune favorite, loin surtout de sa mère et de Fausto. Elle écrit alors dans son journal :

[Mami] me comentó que me había portado muy bien, muy tranquila. Pero yo sé que debí haber dicho que quería quedarme con ella. El miedo a mi padre no me deja nunca hablar. Cuando estoy sola, me propongo hacerlo, pero con él delante nunca lo cumplo.
[Mami] m’a dit que je m’étais très bien conduite, que j’avais été très sage. Mais je sais que j’aurais dû dire que je voulais rester avec elle. La peur de mon père m’empêche toujours de parler. Quand je suis seule, je veux le faire, mais devant lui je n’y arrive jamais.

Nieve a peur de son père. Et plus le temps passera, plus ce pressentiment va se révéler juste. Ce dernier est « content » d’avoir gagné le procès mais n’a véritablement aucune envie de s’occuper de sa fille. Il n’avait d’ailleurs aucunement aménagé son habitat pour que la petite ait sa propre intimité et se sente à son aise. Ce dernier refuse qu’elle écrive sur son journal, a formellement interdit à sa mère de lui rendre visite, ne l’emmène plus à l’école, et surtout, ne la nourrit pas à sa faim.

Me dejó hoy sin comer otra vez.
Por la mañana Chela me trajo una panetela porque mi madre le dijo en el portón, al llegar, que cumplía nueve años. Mi padre la tiró en el patio. Las gallinas se la comieron. Las vi desde la ventana picotearla. Son siete gallinas y doce pollitos pintos.
Aujourd’hui il m’a encore laissée sans manger.
Ce matin, Chela m’a apporté un gâteau parce que ma mère lui a dit sur le pas de la porte, en arrivant, que j’avais neuf ans. Mon père l’a jeté dans le patio. Les poules l’ont mangé. Je les ai vues le picorer de la fenêtre. Il y a sept poules et douze poussins tachetés.

L’atrocité de la situation est à son comble quand l’homme, mauvais, manque complètement de respect pour Nieve, notamment en couchant avec des femmes dans leur lit alors que la fillette est présente, ou en levant la main sur elle à de nombreuses reprises. Nieve en vient à préférer l’extérieur que son propre foyer.

Cuando entro a la casa estoy más en peligro que cuando estoy fuera.
Quand j’entre dans la maison, je suis plus en danger que quand je suis dehors.

Querido Diario:
Perdóname por estar dos días sin escribir, no se me abre un ojo y me duele el brazo derecho, aunque yo escribo con las dos manos, pero no tenía ganas de fijar la vista. Mi padre llegó borracho y tiró la casa abajo. Me dio una paliza delante de la maestra. La maestra llamó a todo el mundo, gritó y se fue amenazándolo. […]
Dicen que la próxima vez no van a tolerar que me pegue.
Cher Journal,
Excuse-moi d’être restée deux jours sans écrire, j’ai un oeil fermé et j’ai mal au bras droit, et même si j’écris des deux mains, je ne voulais pas forcer ma vue. Mon père est arrivé soûl et il a tout renversé dans la maison. Il m’a donné une raclée devant la maîtresse. La maîtresse a appelé tout le monde, elle a crié et elle est partie en le menaçant. […]
Ils disent que la prochaine fois ils ne toléreront pas qu’il me tape.

L’enfance de Nieve est une période durant laquelle elle vit des atrocités sans nom. Avec son regard encore innocent, elle pense dans un premier temps naïvement que son père est « comme ça », qu’il a « ses raisons » pour la battre. Puis avec le temps, son caractère s’affirme et elle comprend que sa situation n’est pas normale. En parallèle à cette violence, elle tente de s’évader par la lecture et l’écriture qui seront, pour elle, la clé du bonheur.

Une envie d’émancipation

Wendy Guerra offre un profond regard sur l’envie d’émancipation de chacun dans une société cubaine envahissante. Si la jeune Nieve rêve de s’échapper du foyer de son père, l’adolescente espère un jour pouvoir échapper à ses responsabilités de citoyenne cubaine.

Le lecteur retrouve Nieve âgée de quinze ans à l’École nationale d’art de La Havane, suivant les traces de sa mère. Elle déteste son école, son uniforme « carré » et la plupart de ses camarades de classe. Seul son Journal semble lui apporter un certain réconfort… Nieve est contrainte d’effectuer son service militaire, d’aller au camp militaire réservé aux jeunes : si elle refuse, elle se verra retirer le droit de poursuivre ses études dans le domaine de l’art.

No soporto nada militar, ni siquiera los pantalones de camuflaje que están de moda, pero si no voy me sacan de la escuela; como dice la consigna: “Cada cubano debe saber tirar y tirar bien.” Yo no nací para usar armas.
Je ne supporte pas ce qui est militaire, même pas les pantalons de treillis qui sont à la mode, mais si je n’y vais pas on me renverra de l’école ; comme dit la consigne : « Chaque Cubain doit savoir tirer et bien tirer. » Je ne suis pas née pour manier des armes.

A mí qué me importa la técnica de activar una granada para matar y así ganar lo que no quiero ganar. Uno también debería tener la opción de perder. Yo quiero ser una perdedora si es que la alternativa es disparar y herir a alguien.
Moi, je m’en fiche de la technique d’activation d’une grenade et de gagner grâce à ça ce que je ne veux pas gagner. On devrait également avoir le droit de perdre. Je veux être une perdante si tant est que l’alternative consiste à tirer et blesser quelqu’un.

Mami est également en total désaccord avec cette réglementation pour les jeunes. Pour elle, il est « illégal de mettre des armes dans les mains d’adolescents », surtout que ces derniers vivent dans des conditions peu enviables, entassés dans des dortoirs où l’intimité n’a pas lieu d’être. Elle aimerait pouvoir offrir mieux à Nieve : « Elle garde l’idée de quitter le pays. »

Ce sentiment est d’autant plus fort que toutes les personnes qui entourent les deux femmes s’en vont… Les uns après les autres, les proches de la famille de Nieve quittent Cuba. Cet exil, plus ou moins forcé pour certains, va pousser Nieve et Mami à considérer leur infortune en tant que telle. Elles considèrent dès lors leur vie à Cuba comme étant celle que l’on mène dans une « prison dorée », Cuba représente une entrave à leurs vraies libertés.

Nieve et Mami ne peuvent pas, quant à elles, quitter l’île car le père de Nieve est parti s’installer à Miami sans leur donner l’autorisation d’en faire autant. Pour que celui-ci fasse les documents nécessaires aux deux femmes, il faut qu’il se rende de nouveau à Cuba… un retour que l’homme n’envisage pas. Nieve ne peut ainsi pas quitter son île natale tant qu’elle est mineure.

Tout le monde s’en va permet une entrée dans les années qui suivent la Révolution cubaine de 1959. On y découvre les répercussions quotidiennes de cette période historique sur les insulaires. À travers deux journaux intimes particulièrement descriptifs, Wendy Guerra conte avant tout l’autorité toute-puissante du gouvernement cubain et la volonté de s’affranchir de sa communauté.
La lecture du roman est parfois difficile mais satisfaisante. Il est en outre intéressant de savoir que l’auteure reprend des éléments de sa vie personnelle pour conter ce récit. Il serait d’autant plus intéressant de savoir à quel point on peut considérer cet ouvrage comme un témoignage : ce que vit Nieve enfant est intolérable, ce qu’elle endure adolescente est inimaginable.

Me tranquiliza ver que puedo salir nadando hacia alguna parte. Hacia dónde no sé, pero salir nadando alguna vez para siempre.
Ça me rassure de voir que je peux partir quelque part à la nage. Je ne sais pas où, mais partir à la nage un jour, pour toujours.

De la culture cubaine

Wendy Guerra se nourrit ici de sa propre culture, la culture cubaine, pour illustrer ses propos. Elle propose ainsi de nombreuses références – historiques, musicales, artistiques, littéraires – en rapport avec son île natale.

L’écrivaine évoque la révérencieuse commémoration du 1er janvier 1959. À cette date importante de l’histoire de Cuba, Fidel Castro et les insurgés renversent le président Fulgencio Batista. Ce dernier se voit alors contraint de quitter le pays pour la République dominicaine. Batista avait été élu président en 1940. Évincé en 1944, il avait fomenté un coup d’État en 1952, se faisant réélire en 1954 et organisant dès lors sa dictature. Pour la population cubaine des années 1970-1980, il est obligatoire de commémorer chaque année l’arrivée de Fidel Castro au pouvoir.
Dans Tout le monde s’en va, Nieve rédige un communiqué pour la cérémonie de commémoration. Dans celui-ci, elle doit obligatoirement utiliser des expressions telles que « pionniers José Martí », « pionniers moncadistes », « XXIe anniversaire du Triomphe de la première Révolution socialiste d’Amérique », « guérilla », « triomphe du glorieux mois de janvier de la patrie », « impérialisme despotique brutal », « miracle de la révolution », « la partie ou la mort, nous vaincrons ». Seulement le texte qu’elle compose à partir de ces termes n’est pas du goût de ses professeurs, jugé trop revendicateur et elle est punie.

Pendant près de cinq décennies, alors que Fidel Castro est au pouvoir, une certaine politique musicale est mise en place par le gouvernement. De nombreux artistes connaissent une forte censure sur les ondes du pays. Wendy Guerra explique qu’en outre, seules deux chansons en anglais par jour sont émises sur la Radio Ciudad de La Habana, la radio pour laquelle travaille Mami.
Parmi les artistes interdits de diffusion, il y a Moncho y Raphael, chanteurs espagnols sanctionnés pour avoir critiqué la politique gouvernementale cubaine ; Julio Iglesias, chanteur espagnol interdit pour son étroite relation avec Miami et les exilés cubains de la Floride ; Celia Cruz, suite à son départ de l’île en 1960 pour le Mexique, considérée comme une exilée par le gouvernement cubain ; La Lupe, chanteuse cubaine de boléros et guarachas qui quitte Cuba après son premier album et s’exile au Mexique puis aux États-Unis ; Olga Guillot qui, opposée au régime de Castro, quitte Cuba en 1961 pour le Venezuela puis le Mexique ; Miami Sound Machine dont Emilio Estefan Jr. et Gloria Estefan, tous deux nés à Cuba mais ayant quitté le pays avec leurs familles respectives ; Willy Chirino, chanteur de salsa cubano-américain qui quitte l’île avec l’Opération Peter Pan ; Meme Solís, chanteur, compositeur et pianiste cubain qui quitte Cuba en 1969 avec sa famille ; Bebo Valdés, pianiste et compositeur cubain qui quitte Cuba en 1960 avec sa famille ; José Feliciano, chanteur et guitariste portoricain qui, suite à une déclaration sur l’autonomie de Porto Rico en 1970, se voit fermer les portes de Cuba ; Mike Porcel, musicien cubain qui, dès 1980, est interdit de scènes et obtient la permission de quitter l’île seulement en 1989 grâce à l’ONU.
C’est seulement en 2012 que cette « liste noire » composée d’une cinquantaine d’artistes est effacée par le gouvernement cubain[2]. Aujourd’hui, les radios et émissions télévisuelles peuvent enfin faire le choix de diffuser ces artistes.

Wendy Guerra mentionne les activités du groupe Arte Calle, littéralement « Art de la Rue ». Arte Calle est un mouvement artistique qui commence en 1986 à La Havane. Ses membres sont des étudiants en art qui multiplient les performances et les graffitis. Ils s’adonnent particulièrement à la peinture de muraux qu’ils recouvrent de leurs métaphores idéologiques dont la phrase Reviva la Revolu. Le groupe se sépare en 1988.
Il est aussi question de Wifredo Lam à plusieurs reprises. Ce peintre cubain est présenté comme étant un ami de Mami, « un peintre qui est connu partout dans le monde, un petit vieux à moitié chinois » (un pintor que es famoso en el mundo entero, un viejito media chino).

En ce qui concerne la littérature cubaine, sont référencés dans cet ouvrage Eliseo Diego, poète, conteur et essayiste cubain auteur de Muestrario del mundo o libro de las maravillas de Boloña, un recueil de poèmes paru en 1968 jamais traduit en français ; Renée Méndez Capote, écrivaine, journaliste et traductrice cubaine connue pour ses revendications féministes et sa résistance clandestine contre la tyrannie de Batista ; Nicolás Guillén, poète cubain auteur du poème Tengo dans lequel il relate les difficultés des Noirs à Cuba après la révolution de Fidel Castro ; et Dulce María Loynaz, poétesse cubaine mentionnée pour son « magnifique » roman Jardín.

Notes    [ + ]

  1. Les citations en langue originale sont celles de Wendy Guerra dans l’édition de Todos se van parue en janvier 2015 chez Anagrama. Les traductions en langue française de ces citations sont celles de Marianne Millon pour l’édition française de ce roman paru en avril 2008 dans la collection « La Cosmopolite » des éditions Stock.
  2. Yoani Sánchez. Cuba levanta el veto radiofónico a los músicos del exilio. El País. 10 août 2012. URL : https://elpais.com/internacional/2012/08/10/actualidad/1344566354_443976.html

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.