No Home de Yaa Gyasi, trois siècles cimentés par l’esclavage

No Home de Yaa Gyasi
Copyright : Calmann-Lévy

No Home est le premier roman de Yaa Gyasi. Il paraît en France au mois de janvier 2017 dans la collection « Littérature étrangère » des éditions Calmann-Lévy, et est traduit de l’anglais vers le français par Anne Damour. Il est également disponible au format poche chez Le Livre de Poche.

Yaa Gyasi est une écrivaine née au Ghana en 1989 dont la famille immigre vers les États-Unis alors qu’elle est âgée de deux ans.
Des années plus tard, Yaa Gyasi se rend dans son pays natal suite à l’obtention d’une bourse avec l’envie de trouver l’inspiration pour l’écriture d’une œuvre romanesque. Elle visite le Fort de Cape Coast, un lieu important de la traite négrière situé sur la côte ghanéenne. Ce château au lourd passé lui insuffle alors l’idée d’aborder l’héritage culturel, social et ethnique de l’esclavage, au Ghana comme aux États-Unis, au sein de sa fiction.[1]

La parution de Homegoing en 2016 aux États-Unis permet à l’auteure de recevoir de nombreuses critiques dithyrambiques dans les médias, notamment dans des journaux comme le New York Times et le Washington Post. Le roman est subséquemment traduit en vingt-deux langues et est, de ce fait, très vite disponible à l’international.

Une femme, deux sœurs, trois siècles

No Home démarre au XVIIIe siècle dans un petit village de la Côte-de-l’Or, une ancienne colonie britannique située en Afrique à l’origine du Ghana. À cette époque, l’esclavage fait rage en Afrique de l’Ouest : c’est l’heure du commerce triangulaire. La traite des esclaves est une pratique lucrative, à la fois pour les Occidentaux qui obtiennent ainsi une main-d’œuvre bon marché, mais aussi pour les élites africaines en place qui n’hésitent pas à enlever des hommes des villages ennemis pour s’enrichir. Chaque citoyen noir est alors sous la menace imminente de se faire capturer. Il peut être embarqué à tout moment sur un bateau destiné à parcourir l’Atlantique et ainsi finir esclave dans une plantation du continent américain.

Yaa Gyasi conte en premier lieu le parcours déchirant de Maame en filigrane, une femme appartenant à la communauté ashantie[2] qui vit bien malgré elle au sein du peuple fanti[3]. Les Ashantis et les Fantis sont en réalité deux populations rivales du Ghana, vivant respectivement au milieu des terres du pays et sur la région de la côte ouest qui a pour ville principale Cape Coast.

Carte de 1896 représentant The British Gold Coast Colony (le Ghana d'aujourd'hui)
Carte de 1896 représentant The British Gold Coast Colony (le Ghana d’aujourd’hui). Dessus on peut observer que le peuple ashanti occupe le milieu des terres et que la communauté fantie trouve refuge sur la côte. – Scottish Geographical Magazine. Publié par la Royal Scottish Geographical Society et édité par James Geikie et W. A. Taylor. Volume xii, 1896.

Si l’auteure décide de jamais faire de Maame le sujet central de la narration, c’est bien avec ce personnage féminin que commence l’histoire de No Home.
Maame est une femme retenue captive par Cobbe Otcher, un homme au statut important au sein du peuple fanti. Afin de se libérer de cette servitude, la jeune femme met le feu à la concession et s’échappe par la forêt le soir même où elle donne naissance à sa première fille. Ainsi naît Effia, dans la « chaleur moite du pays fanti ». De retour parmi les siens, Maame s’épanouit quelque peu et épouse alors le grand homme du village ashanti, un guerrier dont le combat est applaudi par toute la communauté. Elle donne par la suite naissance à une deuxième fille prénommée Esi.

No Home mène ainsi son lecteur sur les traces d’Effia et Esi, deux sœurs que tout sépare. Effia vit son enfance au sein de la communauté fantie, Esi au sein de la communauté ashantie. Ces deux sœurs ne connaissent pas grand-chose du passé de leur mère biologique, Effia étant même persuadée que sa génitrice n’est autre que la femme de Cobbe. En réalité, No Home n’est pas seulement l’histoire d’Effia et Esi, mais aussi celle de leur descendance à venir. Bien que l’on découvre une partie déterminante de la vie de ces deux sœurs, l’auteure l’abandonne assez vite pour faire découvrir chaque fois un moment-clé de la vie d’un de leurs descendants.

Telle une mosaïque composée de divers fragments, No Home ne conte pas « une » histoire mais un condensé de ressentis s’étalant sur plusieurs générations. Le lecteur est ainsi ballotté de décennies en décennies pour comprendre le mal-vivre et le mal-être du peuple africain, le désespoir et la misère des Afro-Américains dans ce qui est devenu leur pays. Ainsi chaque récit a sa résonance, chaque personnage sa douleur : une véritable brisure liée à la couleur de sa peau. Et c’est au lecteur qu’il appartient de suivre cette lignée qui lui est dessinée, de trouver en lui un écho à ces narrations maîtrisées.

Un conte délivré tel une mélodie

Pour composer ce roman, Yaa Gyasi propose un mécanisme littéraire assez répétitif. Dans chaque énonciation, il y a cet homme ou cette femme qui vit dans la souffrance, que celle-ci soit physique et totalement démesurée, ou morale par l’intolérable contribution de ses aînés dans la traite des esclaves. L’être fait alors la rencontre qui va changer sa vie et par le même temps conçoit cet enfant dont il est bientôt question de suivre l’histoire. Ce schéma est calqué sur quatorze personnages représentant près de trois siècles. Le lecteur ne profite ainsi pas de réels éléments de surprise quant au devenir d’un personnage car ce type de narration, qui pourrait faire office de nouvelles entremêlées, implique que l’épilogue de chaque histoire soit donné par le biais de la filiation. De nombreuses descriptions sexuelles sont par ailleurs proposées pour chacun des personnages, utilisées pour justifier la présence d’un nouveau descendant dans la lignée.

L’auteure choisit en effet d’avoir recours à une énonciation où l’oralité est perceptible. Elle propose ainsi à son lectorat un style imagé qui, sans doute, peut avoir un effet déroutant au premier abord. Yaa Gyasi offre un texte qui reprend les codes de la tradition orale très présente dans la littérature africaine. Ce type de littérature s’enrichit à la fois d’un contexte historique fort et d’éléments que l’on n’explique pas, de l’ordre de la magie ou de la mythologie. Elle prend souvent la forme d’une épopée narrative dans laquelle règne proverbes, chansons, symboles et poésie. Ainsi, l’écrivaine choisit d’aborder des thématiques universelles dans No Home, tout en délivrant l’histoire de tout un peuple à la manière d’un conte.

De Homegoing à No Home

Le titre original de ce roman, Homegoing, n’a pas été transposé en l’état pour l’édition française de ce livre. Il convient d’étudier le parti pris de la maison d’édition Calmann-Lévy à ce sujet.

Homegoing propose l’idée d’un retour au pays originel, d’un apprentissage de soi en connaissant mieux d’où l’on vient. Il colle ainsi parfaitement avec l’image de fin délivrée par le roman. Ici, No Home, littéralement « Sans foyer », apporte une signification nouvelle à celle conférée par le titre original. L’éditeur a ainsi retenu l’image de ne jamais réellement être chez soi nulle part, un sentiment que beaucoup des personnages du roman semblent connaître.

En définitive, le procédé littéraire de No Home est atypique et l’univers recréé par Yaa Gyasi est maîtrisé, d’une précision millimétrée. Le grand nombre de personnages présents ici peut ralentir la lecture et créer une réelle imperméabilité du lecteur vis-à-vis des différentes histoires contées. Ce dernier doit considérer ce roman tel un puzzle dont chaque pièce serait un des récits de la descendance d’Effia ou Esi ; cette pièce s’emboîtant (en matière de temporalité et d’existence) avec les autres. Il convient de s’imprégner de la portée globale de ce livre qui dépeint les conséquences de l’époque colonialiste sur les destinées que vivent aujourd’hui bien des personnes dans le monde.

Notes    [ + ]

  1. Anupa Mistry. Yaa Gyasi and Hua Hsu Talk About Writing. The Fader. 9 juin 2016. URL : https://www.thefader.com/2016/06/09/yaa-gyasi-hua-hsu-interview.
  2. Les Ashantis sont une population d’Afrique de l’Ouest vivant au Ghana. Ils font partie du grand groupe des Akans et se subdivisent eux-mêmes en de nombreux sous-groupes.
  3. Les Fantis sont une population d’Afrique de l’Ouest, vivant dans le golfe de Guinée, principalement au Ghana. Ils font également partie du groupe des Akans.

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