De la beauté de Zadie Smith, un roman sur les relations familiales et sentimentales

De la beauté de Zadie Smith
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De la beauté est le troisième roman de l’écrivaine anglaise Zadie Smith, un ouvrage paru en France au mois de septembre 2007 dans la collection « Du monde entier » des éditions Gallimard. Il est traduit en langue française par Philippe Aronson.

Née en 1975 d’une mère jamaïcaine ayant immigré en Angleterre six années avant sa naissance et d’un père anglais plus âgé que sa femme (de presque trente ans son aîné), Zadie Smith s’intéresse beaucoup à la question de l’identité, du métissage et de la diversité au sein de ses écrits. Elle est aussi l’auteure de Sourires de loup (2001), L’Homme à l’autographe (2005), Ceux du Nord-Ouest (2014) et Swing Time (2018)[1].

De la beauté est une véritable ode à l’amour et aux relations familiales. Le titre original de ce roman, On Beauty, est soufflé à Zadie Smith par l’essayiste américaine Elaine Scarry avec son ouvrage On Beauty And Being Just, un livre qui expose à la fois en quoi la beauté inspire l’éducation, la création ; et en quoi la beauté doit conduire à la justice, l’équité étant la symétrie de toute relation selon cette écrivaine. Ainsi Zadie Smith propose une réflexion sur la question suivante : « Qu’est-ce qui fait véritablement la beauté de la vie ? »

Contrairement à la narration omnisciente parfois distante mais toujours présente de Sourires de loup et à la narration interne unique de l’anti-héroïne anonyme de Swing Time, ce roman offre une énonciation selon le point de vue de différents personnages. Ainsi le lecteur partage leurs réflexions, leurs attentes et leur incompréhension face à l’adversité.

Deux familles, les Belsey et les Kipps

Zadie Smith dessine d’abord une esquisse du quotidien des Belsey, une famille qui vit à Wellington du côté de Boston aux États-Unis. Howard Belsey, père de famille, est un professeur universitaire britannique de cinquante-sept ans. Il est notablement connu pour sa spécialisation en histoire de l’art, principalement pour ses cours et ses écrits sur Rembrandt, célèbre peintre néerlandais du XVIIe siècle. Sa femme Kiki Simmonds, une Afro-Américaine aux formes généreuses et aux traits particulièrement bien conservés pour ses cinquante-deux ans (« Her skin had that famous ethnic advantage of not wrinkling much », « Sa peau possédait le fameux avantage ethnique de se rider très peu »), est une infirmière qui tente tant bien que mal de prendre en considération les sentiments de ses proches en toutes circonstances.

Le couple anglo-américain a trois enfants aux personnalités bien trempées : Jerome, l’aîné, un peu réservé, sensible, conservateur, croyant, mais aussi parfois légèrement naïf sur les bords ; Zora, une étudiante brillante, travailleuse mais quelque peu manipulatrice ; et Levi, l’enfant bohème, amoureux de hip-hop, au cœur immense, qui se détourne souvent du droit chemin pour des causes qui lui semblent justes. Ces différents traits de caractère font l’essence même de cette famille, un cocktail explosif dans des situations bien définies.

Opposés aux Belsey se trouvent les Kipps. Monty Kipps est un intellectuel ultra-conservateur britannique aux origines antillaises. Son parcours est tel qu’il a souvent été confronté à Howard Belsey lors de manifestations culturelles. Les deux hommes sont animés d’une même passion quant à leurs opinions divergentes. Carlene Kipps, la femme de Monty Kipps, est plus effacée, en retrait de toutes ces considérations. Elle sait se montrer déterminée quand elle veut quelque chose. Leurs deux enfants Michael et Victoria ont été élevés dans l’idée que grâce à leurs atouts, ils sauront s’en sortir dans la vie.

Quand Monty Kipps est invité pour une série de cours et colloques à Wellington et qu’il débarque avec sa femme et sa fille dans le quartier des Belsey, Howard croit bien voir son cauchemar devenir réalité. Pourtant, si les tensions semblent également vives entre les jeunes Belsey et Kipps, envers et contre toute attente, une réelle amitié, franche et désintéressée, va rapidement lier les deux épouses des professeurs, Kiki et Carlene, deux femmes qui se ressemblent bien plus qu’elles ne le pensent : « Both mothers, both familiar with England, both lovers of dogs and gardens, both sightly awed by the abilities of their children. » (« Elles étaient mères toutes deux, elles connaissaient l’Angleterre, elles aimaient chiens et jardins, et les aptitudes de leurs enfants les intimidaient quelque peu. »).

Les relations familiales, d’un côté comme de l’autre, sont imparfaites, simplement humaines. Malgré les disputes, les prises de tête et les accrochages, le cocon familial est le lieu où chacun veut être quand il se sent mal.

It is on journeys like this – where one is so horribly misunderstood – that you find yourself longing for home, that place where you are entirely understood, for better or for worse.[2]
C’est au cours de voyages comme celui-ci, lorsque vous êtes si affreusement incompris, que votre foyer vous manque, ce lieu où, pour le meilleur comme pour le pire, on vous comprend pleinement.

La fragilité des relations, ou pourquoi aimons-nous ceux que nous aimons

Howard et Kiki Belsey sont mariés depuis plus de trente ans. C’est un couple en apparence solide, où chacun semble évoluer en parfaite adéquation avec l’autre. À mesure que l’on tourne les pages de ce livre, on se rend compte de la réalité de ces deux êtres de papier : Howard a trompé Kiki. Cette infidélité représente pour Kiki un combat de chaque jour. Depuis qu’elle a appris cette inconduite de la part de son mari, elle tente tant bien que mal de vivre avec, de se rappeler que leurs trente années de vie commune doivent être plus importantes que cette aventure d’un soir.

For, thought it had taken almost a year, Kiki had began to release the memory of Howard’s mistake. She had had all the usual conversations with friends and with herself; she measured a nameless, faceless woman in a hotel room next to what she knew of herself, she had weighed one stupid night against a lifetime of love and felt the difference in her head. If you’d told Kiki a year ago, Your husband will screw somebody else, you will forgive him, you will stay, she wouldn’t have believed it. You can’t say how these things will feel, or how you will respond, until they happen to you.
Car, même si cela avait pris presque un an, le souvenir de l’erreur d’Howard la tourmentait moins désormais. Elle avait eu les habituelles conversations avec ses amies, et avec elle-même ; avait comparé une femme sans nom et sans visage dans une chambre d’hôtel à ce qu’elle savait d’elle-même ; avait comparé une nuit sans suite à une vie d’amour et ressenti la différence en son for intérieur. Si un an auparavant on lui avait dit, Ton mari en baisera une autre, et tu lui pardonneras, tu resteras avec lui, elle n’y aurait pas cru. On ne peut jamais savoir à l’avance ce que l’on ressentira, et comment on réagira, avant que cela ne nous arrive.

Alors qu’elle reprend enfin confiance en elle et, ironie du sort, à l’occasion d’une fête commémorant leur anniversaire de mariage, cette nuit d’infidélité est remise en question. Howard n’a jamais dit toute la vérité à Kiki, et ce que cette dernière pressent, n’a rien de bien glorieux. Elle le sent, elle le sait, n’a aucun doute sur le sujet : « You’re married to someone for thirty years: you know their face like you know your own name. », (« Quand vous êtes mariée à quelqu’un depuis trente ans, son visage vous est aussi familier que votre propre nom. »).

Comment expliquer une telle supercherie ? Comme élément de réponse à cette question, Zadie Smith déclare après quelques chapitres qu’Howard est victime des fantasmes et des pulsions masculines classiques : la possibilité tardive d’avoir quelqu’un d’autre, de goûter la chair fraîche, de se sentir encore jeune. Est-ce que l’on doit l’excuser de ressentir de pareils sentiments ? Et comment va réagir Kiki face à ces nouvelles révélations ? La beauté physique a-t-elle son rôle à jouer dans l’infidélité de Howard ?

‘It’s true that men – they respond to beauty . . . it doesn’t end for them, this . . . this concern with beauty as a physical actuality in the world – and that’s clearly imprisoning and it infantilizes . . . but it’s true and . . . I don’t know how else to explain what –’
Il est vrai que les hommes… ne sont pas insensibles à la beauté… ça ne prend pas fin pour eux, cette… préoccupation avec la beauté en tant que réalité physique dans le monde… et c’est clairement un enfermement qui infantilise… mais c’est vrai et… je ne sais pas comment l’expliquer sinon…

Chaque enfant aura sa propre opinion sur la question. Jerome sera en total désaccord avec son père, pour ne rien changer à leurs disputes perpétuelles. Levi comprendra l’idée, mais désapprouvera complètement l’objet de convoitise. Quant à Zora, elle se veut plus pragmatique, voire carrément insensible vis-à-vis des sentiments de sa mère.

But I’m really like, hello, what kind of a sophistical guy in his fifties doesn’t have an affair? It’s basically mandatory. Intellectual men are attracted to intellectual women – big fucking surprise. Plus my mom doesn’t do herself any favours – she’s like three hundreds pounds or something…
Mais je me dis, genre, allez, quel type un peu sophistiqué d’une cinquantaine d’années n’a pas d’aventure ? En vérité, c’est même un passage obligé. Les hommes intellectuels sont attirés par les femmes intellectuelles. C’est pas une putain de surprise. Et en plus, ma mère ne se facilite pas la tâche, elle pèse au moins cent trente kilos ou un truc comme ça…

On explore également, de manière moins rapprochée, la relation entre Carlene et Monty Kipps. Carlene semble esseulée, abandonnée par son mari trop occupé à ses discours et ses protestations, abandonnée également par ses enfants qui ont leur propre vie indépendante de la sienne. Son amitié avec Kiki va lui apporter des notes de gaieté dans la monotonie de son quotidien. Cette affection mutuelle se révélera toute aussi cruciale pour Kiki.

La musique n’est que poésie, l’art n’est que beauté…

Au sein de De la beauté, il est également question d’art sous toutes ses formes.
Zadie Smith invite ses lecteurs à la découverte du pantoum, un type de poésie d’origine malaise qui fonctionne par un mécanisme de répétition de vers au sein de ses différentes strophes. Ainsi les deuxième et quatrième vers de chaque strophe deviennent les premier et troisième de la prochaine. C’est, par ailleurs, avec un pantoum intitulé On Beauty écrit par son mari, Nick Laird, que Zadie Smith suggère que la beauté n’est pas ce que nous voyons mais ce qui nous émeut au-delà de toute raison.

No, we could not itemize the list
of sins they can’t forgive us.
The beautiful don’t lack the wound.
It is always beginning to snow.
Non, nous n’avons pu faire la liste détaillée
des péchés qu’ils ne peuvent nous pardonner.
Les êtres beaux ne sont pas sans blessure.
Il finit toujours par neiger.

Of sins they can’t forgive us
speech is beautifully useless.
It is always beginning to snow.
The beautiful know this.
Des péchés qu’ils ne peuvent nous pardonner
L’inutile parole est beauté.
Il finit toujours par neiger.
Les êtres beaux le savent.

Speech is beautifully useless.
They are the damned.
The beautiful know this.
They stand around unnatural as statuary.
L’inutile parole est beauté.
Ils sont damnés.
Les êtres beaux le savent.
Ils se tiennent là, figés comme des statues.

They are the damned
and so their sadness is perfect,
delicate as an egg placed in your palm.
Hard, it is decorated with their face
Ils sont damnés
ainsi leur tristesse est parfaite,
délicate comme un œuf dans la paume de la main.
Dure, elle s’orne de leur visage

and so their sadness is perfect.
The beautiful don’t lack the wound.
Hard, it is decorated with their face.
No, we could not itemize the list.
ainsi leur tristesse est parfaite.
Les êtres beaux ne sont pas sans blessure.
Dure, elle s’orne de leur visage.
Non, nous n’avons pu faire la liste détaillée.

Le hip-hop c’est une autre forme de poésie, selon Claire Malcolm professeure de poésie à l’université de Wellington. Par le biais de ce personnage féminin, Zadie Smith explique que pour l’écriture de son texte, un compositeur va également considérer les figures de style et chercher à toucher son audience par la magnificence de ses phrases. C’est le principe même de cet art musical parlé.

Quant à l’art visuel, c’est en lui que réside la portée de ce livre, c’est la beauté par excellence. Howard Belsey est un grand connaisseur des toiles de Rembrandt, un amoureux de son art. Parce qu’il est habitué à ces œuvres d’art, ce personnage a un rapport à la beauté très poussé. Il est capable de décrire la nature de la beauté physique, et tente même de rapprocher la perception à la sensibilité que les gens peuvent avoir pour cette « beauté ».

De la beauté fait un parallèle intéressant entre la beauté physique et la beauté de l’être. Les personnages de ce roman ont du mal à évoluer quand une forme de beauté l’emporte sur l’autre. Ils ne savent pas comment réagir face à leurs émotions, oublient parfois que leurs actes entraînent des conséquences. En réalité, il n’existe pas de beauté qui soit prédominante, si ce n’est que l’amour doit pouvoir dépasser la beauté physique, et que la beauté de l’être doit ainsi pouvoir résister au temps.

Ce roman offre en outre une réflexion sur le regard de l’autre dans sa globalité et la façon dont chacun envisage la beauté dans sa vie. Le personnage de Kiki est particulièrement touchant : cette femme semble consciente de ses défauts comme de ses qualités, essaie d’avancer jour après jour en se questionnant sur ce qu’elle pourrait mettre en œuvre pour aider son prochain. Zadie Smith signe ici un troisième roman sur la place de l’amour quant au côté esthétique et plastique de toute chose.

Notes    [ + ]

  1. Ces ouvrages sont publiés en France dans la collection « Du monde entier » des éditions Gallimard. Ils sont parus originellement avec les titres suivants : White Teeth (2000), The Autograph Man (2002), NW (2012) et Swing Time (2016).
  2. Toutes les citations en langue anglaise de cette chronique sont issues du texte original de Zadie Smith pour l’édition de On Beauty parue chez Penguin Books. La version française de ces citations est la traduction offerte par Philippe Aronson au sein de De la beauté, ouvrage de la collection « Du monde entier » de la maison d’édition Gallimard.

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