Celia Cruz, la « Reine de la salsa » : c’était il y a déjà quinze ans…

Celia Cruz et la Sonora Matancera
Copyright : Narcy Studios, Montserrat y Empedrado, Havana

Aujourd’hui on commémore l’anniversaire de la mort de Celia Cruz, la « Reine de la salsa ». Le 16 juillet 2003, il y a donc quinze ans, la majestueuse interprète de La vida es un carnaval disparaissait des suites d’un cancer du cerveau à l’âge de soixante-dix-sept ans.

L’œuvre de Celia Cruz a beaucoup apporté à la salsa. La chanteuse cubano-américaine a marqué les esprits avec de nombreuses chansons telles que Quimbara, La negra tiene tumbao et Tu voz. Ci-dessous, quelques mots sur l’histoire de Celia Cruz et les origines des chansons Bemba colorá et Por acaso no regreso.

L’exil de Celia Cruz aux États-Unis

Celia Cruz naît à La Havane en 1925. Dès son plus jeune âge, elle est bercée dans la musique cubaine et écoute des artistes comme Abelardo Barroso, Arsenio Rodríguez ou encore Fernando Collazo Hernández. Encore adolescente, Celia Cruz commence à chanter dans des cabarets. Elle poursuit en parallèle une école pour devenir professeure de littérature, mais son destin sera finalement tout autre.

Alors âgée de vingt-deux ans, comprenant qu’elle pourrait probablement gagner mieux sa vie si elle arrivait à poursuivre une carrière dans la chanson, Celia Cruz étudie la musique, le chant et le piano au Conservatoire national de musique de La Havane. Elle a très vite l’opportunité de chanter pour la station de radio Radio García-Serra. Son premier enregistrement sort en 1948 au Venezuela.

En 1950, Celia Cruz rejoint l’orchestre Sonora Matancera au moment où celui-ci doit faire face au départ de Myrta Silva, la lead chanteuse du groupe. Si c’est bien cette formation musicale qui lui donne sa chance, la renommée de Celia Cruz va vite dépasser celle de l’orchestre. Ils vont ainsi parcourir ensemble de nombreuses scènes d’Amérique latine.

Mais les événements de 1959 à Cuba vont jouer un rôle déterminant dans la vie de Celia Cruz. Avec le triomphe de la Révolution cubaine en 1959, Fidel Castro consolide par la suite le pouvoir et instaure un contrôle total sur la société cubaine, y compris sur le type de musique « autorisée » à jouer sur les chaînes publiques, notamment à la radio.

La Sonora Matancera part de Cuba pour jouer au Mexique en juin 1960. Ils ne retourneront jamais sur leurs pas. Celia Cruz et son mari Pedro Knight Caraballo, trompettiste du groupe, sont interdits de séjour à Cuba. Ils deviennent donc citoyens américains l’année suivante. Castro jurera d’ailleurs qu’aucun de ces artistes ne sera jamais autorisé à retourner au pays natal. Et il tiendra promesse… Quand Celia Cruz tente de rentrer à Cuba pour le décès de sa mère en 1962, elle n’obtient pas la permission du gouvernement.

Inicié los trámites para regresar a Cuba al entierro de mi mamá, pero Fidel y su gobierno nunca me perdonaron. Me castigaron por salir de Cuba y no me dejaron regresar para enterrar a mi mamá.
(J’ai commencé les procédures pour retourner à Cuba aux funérailles de ma mère, mais Fidel et son gouvernement ne m’ont jamais pardonnée. Ils m’ont punie pour avoir quitté Cuba et ne m’ont pas laissé y retourner pour enterrer ma mère.)

Le mieux qu’elle parviendra à faire de son vivant, c’est se rendre à la base navale américaine de Guantánamo en 1990, trente ans après avoir quitté son pays. Celia Cruz devient ainsi le symbole de la liberté artistique pour les exilés cubano-américains.

L’histoire de Bemba colorá

Les quelques éléments de la vie de Celia Cruz susmentionnés permettent de comprendre le contexte dans lequel l’artiste chante pour la première fois Bemba colorá. Sa toute première interprétation de cette chanson est pour les besoins de l’album Son con Guaguancó en 1966.

La chanson est composée par José Claro Fumero, un célèbre tromboniste et compositeur cubain ayant également fait partie de l’orchestre de José Manuel Aniceto Díaz et celui de Rafael Somavilla Pedroso. Cette première version de Bemba colorá est différente de celle plus largement interprétée par Celia Cruz des années plus tard. Ci-dessous, un aperçu de cette version originelle. Un peu avant la troisième minute de la vidéo suivante (2:40), la base rythmique de la version connue de Bemba colorá est perceptible.

L’expression cubaine bemba désigne de manière péjorative les lèvres, et donc la bemba colorá est une lèvre de couleur rouge. La chanson ferait ainsi référence à un homme que la chanteuse aurait pour amant. Elle retrouve ce dernier avec du rouge à lèvres sur ses lèvres : il l’aurait donc trompée et elle lui déclare « Pa’ mi, tu no eres na’ tu tienes la bemba colorá ». Cette bemba colorá, c’est un peu la bouche du mensonge finalement.

En 1975, quand Bobby Valentín crée de nouveaux arrangements pour Bemba colorá, Celia Cruz fait partie de la composition musicale Fania All Stars. La chanteuse a alors déjà vécu de plein fouet les répercussions causées par le gouvernement de Fidel Castro pour les artistes cubains exilés aux États-Unis. Elle a dû affronter le décès de sa mère et faire son deuil seule sans pouvoir même se rendre sur la tombe de cette dernière, sans pouvoir rejoindre les siens en ce temps de recueil. Surtout, cela fait déjà près de quinze ans qu’elle n’a pas revu son île natale.

Dejé a mi mamá, dejé a mi tierra, dejé mi vida, a mi familia y a tantos amigos. Mi vida, tal como la conocía había desaparecido para siempre.
(J’ai quitté ma mère, j’ai quitté ma terre, j’ai quitté ma vie, ma famille et beaucoup d’amis. Ma vie, telle que je la connaissais, avait disparu pour toujours.)

Cette nouvelle version de Bemba colorá devient alors sa marque de fabrique, un hymne à l’amour que portait Celia Cruz pour Cuba. Elle propose d’ailleurs très tôt dans cette chanson ces paroles : « Hace unos años salí / De mi tierrita adorada / Y todavía recuerdo / Sus calles y sus cañadas » (Il y a quelques années, j’ai quitté ma terre bien-aimée, et je me souviens encore de ses rues et de ses ravins). Elle déclame ensuite d’une voix forte les paroles suivantes :

Un pajarillo en su jaula
Vuela y vuela sin cesar
Y siempre buscando en vano
Sitio por donde escapar
Pobrecito, ay, como sufre
Buscando su libertad, y yo
Yo como el pájaro quiero
Yo como el pájaro quiero
Mi libertad recobrar

Celia Cruz évoque ici un petit oiseau en cage qui vole sans cesse à la recherche d’un endroit où s’échapper. Elle chante : « Le pauvre petit, comme il souffre en cherchant sa liberté / Et moi, comme l’oiseau, je veux recouvrir ma liberté ». Elle s’identifie à cet oiseau, car comme lui, bien qu’elle soit libre de voyager dans le monde entier, elle souffre de l’éloignement de son île natale. Elle aimerait pouvoir retourner un jour à Cuba notamment à La Havane, sa ville natale, et ainsi échapper à cette fatalité. Ce ne sera malheureusement jamais le cas…

Pour une vidéo des deux versions combinées de Bemba colorá, ce lien YouTube est précieux. Celia Cruz est accompagnée sur scène du grand Ray Barretto, connu entre autres pour sa chanson Indestructible.

L’interprétation de Por si acaso no regreso

En 2000, Celia Cruz interprète Por si acaso no regreso, une chanson dont les paroles ont été écrites par Angie Chirino.

Celia Cruz délivre ici avec souffrance ces mots : « Si acaso no regreso / Ay, me muero de dolor / Me estoy muriendo ya », qui signifient « Si je ne revenais pas / Aïe, je meurs de douleur / Je suis déjà en train de mourir ». On ne peut qu’imaginer de très loin la blessure de la chanteuse…

Pour poursuivre cette balade musicale, ci-après la playlist des chansons interprétées par Celia Cruz et ses amis lors de la fameuse soirée de salsa qui a conduit à un album éponyme : A Night of salsa. La représentation s’est déroulée en mai 1999 dans le Connecticut aux États-Unis. Le concert était diffusé en direct via PBS, un réseau de télévision public à but non-lucratif. L’orchestre chante ici le classique Guantanamera par exemple.

3 réflexions sur « Celia Cruz, la « Reine de la salsa » : c’était il y a déjà quinze ans… »

  1. Hola,
    Merci pour cet article. Je vois que tu connais bien Celia. Nous pourrions échanger, je suis un fan absolu et je l’ai vue trois fois en concert.
    Si je peux me permettre, dans cette chanson (que j’adore) de la bemba colora, elle dit « y siempre buscando en vano, sitio por donde escapar »….
    Un saludo

    1. Hola Bruno,
      Comme dirait Celia Cruz, Muchissimas gracias pour cette correction ! Je m’excuse pour mon temps de réponse à ton commentaire, et je te remercie surtout d’avoir pris le temps de me laisser quelques mots ici.
      Quelle chance d’avoir eu l’occasion de voir cette artiste en concert, ça devait être génial ! J’adore ses chansons, et je crois que l’on ne peut contester ce qu’elle a apporté à la salsa. On peut volontiers échanger sur ce sujet si tu le souhaites.
      Saludos respectuosos.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.