Soleil amer de Lilia Hassaine, une cruelle désillusion

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Choisissant pour épigraphe deux vers du Bateau ivre d’Arthur Rimbaud – « Les Aubes sont navrantes/Toute lune est atroce et tout soleil amer » –, suggérant de sorte une traversée en mer singulière où l’avènement n’est peut-être que désenchantement, désillusion et mélancolie, Lilia Hassaine traite en son deuxième roman d’exil et de mensonge à travers la destinée d’une famille algérienne installée en France. Une aventure française Soleil amer démarre par une scène d’enfants « [campant] des personnages » romains, se livrant à des « luttes fratricides », des petites guerres qui sans cesse se terminent et recommencent. On est alors dans la région montagneuse de l’Aurès en Algérie, en 1959. Là, Naja, vingt-six ans, élève seule ses trois filles, Maryam, Sonia et Nour, encore bébé. Son mari Saïd a … Continuer la lecture de « Soleil amer de Lilia Hassaine, une cruelle désillusion »

Mise à feu de Clara Ysé, la morsure de l’absence

Copyright : Grasset

Également musicienne et chanteuse, auteure d’un EP intitulé Le monde s’est dédoublé en 2019, Clara Ysé offre en son premier roman une prose mêlant poésie et magie ainsi que douceur et violence, une prose empreinte d’un grand lyrisme par laquelle se révèle son amour pour l’art en général, la musique en particulier. Reprenant en son œuvre intitulée Mise à feu le motif littéraire du feu, un motif qui fait tendrement écho au premier roman de sa mère, l’écrivaine, psychanalyste et philosophe Anne Dufourmantelle[1], Clara Ysé s’intéresse au poids de l’absence sur la psyché d’un être à travers l’histoire de deux jeunes enfants oppressés par cette morsure sévère, un frère et sa sœur choisissant d’avancer ensemble, unis contre l’adversité. Une « vie en rose » éphémère … Continuer la lecture de « Mise à feu de Clara Ysé, la morsure de l’absence »

L’Évanouissement de Marie de Natacha Sadoun, un désordre intérieur

Copyright : Buchet/Chastel

Peut-on jamais savoir ce que pense l’autre ? Connaît-on jamais entièrement quelqu’un ? Et a contrario, dévoile-t-on jamais ce qui anime le plus profondément notre être ? L’écrivaine et artiste-plasticienne Natacha Sadoun nous invite à réfléchir à ces questions à travers l’histoire singulière d’un couple de Parisiens dynamiques dont la relation est éprouvée par un événement inattendu. C’est ainsi par l’absence de son « autre » qu’une femme s’éveille à elle-même puis tente de résoudre les nombreuses énigmes de son quotidien. Une absence révélatrice Natacha Sadoun révèle l’ébranlement de son héroïne principale dès l’incipit de L’Évanouissement de Marie, employant à dessein le champ lexical du saisissement. La voix à l’autre bout du fil continuait de relater les faits mais Marie était déjà ailleurs. Un souffle froid l’avait … Continuer la lecture de « L’Évanouissement de Marie de Natacha Sadoun, un désordre intérieur »

Un bébé si je peux de Marie Dubois, le parcours difficile d’un couple infertile

Copyright : Massot

D’après l’Organisation mondiale de la santé (OMS), un couple est considéré infertile en cas d’absence observée de grossesse malgré des rapports sexuels non protégés sur une période égale ou supérieure à douze mois. Cette difficulté à concevoir un enfant concernerait environ un couple sur quatre à six selon l’Enquête nationale périnatale (ENP) et l’Observatoire épidémiologique de la fertilité en France (OBSEFF)[1]. Mais s’il s’agit d’une situation connue par de nombreux·ses Français·es aujourd’hui, la question reste encore taboue et beaucoup souffrent en silence au sein d’une communauté peu tolérante à l’égard des personnes infertiles. Dans sa bande dessinée intitulée Un bébé si je peux, Marie Dubois, illustratrice et réalisatrice de documentaires télévisuels, décrit l’invisibilité de l’épreuve d’infertilité dans notre société – ce … Continuer la lecture de « Un bébé si je peux de Marie Dubois, le parcours difficile d’un couple infertile »

Frère d’âme de David Diop, où la nuit, tous les sangs sont noirs

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Dans son deuxième roman intitulé Frère d’âme, David Diop décrit à travers l’histoire de ses deux protagonistes principaux, deux tirailleurs sénégalais enrôlés au sein des troupes françaises, la brutalité de la Grande Guerre. Par leurs destinées étroitement liées, le romancier nous interroge sur la notion complexe d’humanité : qui peut se dire « humain » en temps de guerre ? Et que dire d’un homme qui, soumis au désespoir, commet l’intolérable bien qu’agissant « libre », selon sa propre volonté ? Deux frères opposés L’intrigue de Frère d’âme démarre in medias res aux côtés d’Alfa Ndiaye pleurant la mort de Mademba Diop. Les deux hommes, vingtenaires, étaient « plus que frères » puisqu’ils se sont mutuellement choisis au plus tendre de leur jeunesse. De sorte, comme tous frères, Alfa et … Continuer la lecture de « Frère d’âme de David Diop, où la nuit, tous les sangs sont noirs »

Mauvaises herbes de Dima Abdallah, s’épanouir dans l’adversité

Copyright : Sabine Wespieser

Dima Abdallah est une écrivaine franco-libanaise née au Liban en 1977, installée en France dès 1989, l’année de ses douze ans. Son parcours singulier, terreau d’une culture métissée, n’est pas sans rappeler celui de l’héroïne principale de son premier roman intitulé Mauvaises herbes. La jeune fille, puis femme, que l’on suit de ses six ans à l’âge adulte, connaît les heures les plus sombres de son pays natal avant de s’envoler pour Paris elle aussi, laissant derrière elle son père. Un dialogue rompu Mauvaises herbes commence ainsi en 1983 à Beyrouth. La narratrice première de l’histoire est une fillette entourée de ses condisciples à l’école. Au loin, les détonations se font entendre : d’abord tout doucement, tel un bruit de fond ; puis … Continuer la lecture de « Mauvaises herbes de Dima Abdallah, s’épanouir dans l’adversité »

Histoire du fils de Marie-⁠Hélène Lafon, une mosaïque d’émotions

Copyright : Buchet/Chastel

Écrivaine française née en 1962, Marie-⁠Hélène Lafon compose une œuvre littéraire singulière dont on ne peut nier la littérarité. Cette romancière, nouvelliste et essayiste prête en effet une grande attention à la linguistique et peaufine soigneusement l’esthétique de ses textes. C’est nul doute une des raisons pour lesquelles elle choisit en tant qu’épigraphe de son dixième roman intitulé Histoire du fils une citation de Valère Novarina sur l’écriture comme matière organique, malléable : « Le langage est notre sol, notre chair. Je me représente toujours le chantier comme un creux, une ouverture du sol, et l’avancée d’un texte, sa progression, comme une marche en montagne. » Marie-⁠Hélène Lafon explore dans ce dernier roman les silences et non-dits d’une famille au moyen d’une énonciation fragmentée, mêlant le … Continuer la lecture de « Histoire du fils de Marie-⁠Hélène Lafon, une mosaïque d’émotions »

Des diables et des saints de Jean-⁠Baptiste Andrea, l’enfance dans ses moments les plus durs

Copyright : L'Iconoclaste

Jean-⁠Baptiste Andrea, écrivain, scénariste et réalisateur né en 1971, est désormais l’auteur de trois romans dans lesquels il s’intéresse chaque fois aux traumatismes de l’enfance. Le protagoniste principal de Ma reine (L’Iconoclaste, 2017) est un garçon dit « différent », en difficulté, que ses parents choisissent de placer en institut. Celui de Cent millions d’années et un jour (L’Iconoclaste, 2019), bien qu’adulte, est marqué par ses « monstres », sa vie de famille d’antan et ses relations avec autrui. Celui de Des diables et des saints (L’Iconoclaste, 2021) est un pianiste espérant l’avènement d’un miracle, défait par son passé. Jean-⁠Baptiste Andrea poursuit ainsi avec ce troisième roman son entreprise littéraire singulière. Une lettre ouverte Joe, soixante-neuf ans, se produit tous les jours dans l’ignorance du plus … Continuer la lecture de « Des diables et des saints de Jean-⁠Baptiste Andrea, l’enfance dans ses moments les plus durs »

Un jour ce sera vide d’Hugo Lindenberg, ou la futilité de toute chose

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Un jour ce sera vide porte en épigraphe la citation suivante de Nathalie Sarraute : « Ce bruit soudain de l’eau dans ce silence suspendu, ce serait comme un signal […]. »[1] Si Hugo Lindenberg choisit cette phrase tirée du cinquième tableau de Tropismes[2] en tant que paratexte de son roman, c’est qu’elle coïncide parfaitement avec son projet d’écriture. Le primo-⁠romancier crée ici un univers dans lequel de nombreux éléments de ce tableau apparaissent en tant que motifs de son œuvre ; parmi eux, le vide, le silence, le « froid soudain » et les méduses. Il reprend en outre des marqueurs importants du texte de Sarraute au sein de son intrigue, comme la temporalité estivale, ce dégoût indicible provoqué par une manifestation extérieure à soi et la présence … Continuer la lecture de « Un jour ce sera vide d’Hugo Lindenberg, ou la futilité de toute chose »

Nuit d’épine de Christiane Taubira, une nuit enchanteresse

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De toutes les époques et en tous lieux, la nuit émerveille pour son caractère énigmatique. Dans la mythologie grecque, elle porte le nom de Nyx : c’est la déesse des ténèbres, mère de divinités bienfaitrices comme le Jour, la Prudence, le Sommeil et les Songes, et de divinités pernicieuses comme la Ruse, le Sort, la Discorde et la Mort ; elle est ainsi à la fois source de fascination et de crainte. S’il est question de contes créoles, la nuit joue le rôle de chef d’orchestre : c’est d’abord le moment choisi par les conteur·se·s pour énoncer leurs histoires, certain·e·s de l’impact qu’elles auront alors sur l’imaginaire de leurs allocutaires ; c’est aussi l’enveloppe enchanteresse durant laquelle êtres magiques et maléfiques dévoilent leur emprise … Continuer la lecture de « Nuit d’épine de Christiane Taubira, une nuit enchanteresse »