Rentrée littéraire 2021 – Sabine Wespieser

Rentrée littéraire 2021 - Sabine Wespieser
Copyright : Sabine Wespieser

L’éditrice Sabine Wespieser offre en cette rentrée littéraire 2021 – sa vingtième rentrée littéraire – trois ouvrages singuliers où la fiction témoigne de la violence, physique ou morale, à laquelle nos sociétés exposent tout être. Les écrivain.e.s ainsi mis.es en lumière, deux d’expression française et une d’expression anglaise, montrent le parcours de protagonistes aspirant à plus de tolérance et tentant de s’émanciper du carcan du jugement.

Une rentrée française

Le roman à paraître de Louis-⁠Philippe Dalembert illustre par son intelligente polyphonie la lutte contre la brutalité policière à l’encontre des Noir.e.s aux États-⁠Unis, une lutte que la mort de George Floyd en mai 2020 symbolise à elle seule. Milwaukee Blues met ainsi en scène un Noir prénommé Emmett – en hommage à Emmett Till, Afro-Américain de quatorze ans torturé à mort par des racistes blancs en 1955 – assassiné sous le genou d’un policier blanc. L’homme qu’a été Emmett est subséquemment raconté par de multiples voix qui permettent de rendre compte de ses expériences, et de rendre compte, finalement, de l’expérience de tout.e Noir.e américain.e.

Marie Richeux présente au sein de Sages femmes la quête insolite d’une femme ressentant le besoin de faire sens de sa vie. La narratrice de ce récit apprend le hasard des coïncidences qui la lie, elle et son enfant, à la vie de ses aïeules. Chaque femme de sa lignée, par sa grossesse de prime abord, puis par sa maternité, a dû affronter le regard des autres et se battre pour garantir à son enfant une vie qui soit digne. Beaucoup d’entre elles ont d’ailleurs mené à bien des travaux d’aiguille pour ce faire. La narratrice de ce récit littéraire entreprend alors un retour vers le passé, à la découverte de ces femmes fières d’un parcours semblant banal mais se révélant extraordinaire aux yeux de leur descendante.

Milwaukee Blues de Louis-⁠Philippe Dalembert

Milwaukee Blues
TitreMilwaukee Blues
Auteur Louis-Philippe Dalembert
Éditeur Sabine Wespieser
Collection Littérature
ISBN139782848054131
ISBN102848054131
Date de parution26 août 2021
Prix prévisionnel21,00 €
Nombre de pages300
Description de l’éditeur :

Depuis qu’il a composé le 911, le gérant pakistanais de la supérette de Franklin Heights, un quartier au nord de Milwaukee, ne dort plus : ses cauchemars sont habités de visages noirs hurlant « Je ne peux plus respirer ». Jamais il n’aurait dû appeler la police pour le billet de banque suspect que lui a tendu dans la pénombre un type grand et baraqué pour régler son paquet de cigarettes, même si c’est la loi. S’il avait pris le temps de réfléchir, et s’il avait reconnu l’ancienne gloire locale du football américain, il se serait évidemment abstenu. La règle, quand on est musulman, et pas dupe de ce qui se passe entre la police et les Noirs, c’est plutôt de ne pas s’attirer d’ennuis. Mais il est trop tard, et c’est par les medias du monde entier que lui a été révélée l’identité de son client de passage, de même que les détails de sa mort atroce, étouffé par le genou d’un flic à la tête de Kojak.

La figure d’Emmett, l’homme assassiné, va se dessiner à travers les différentes voix qui s’élèvent tour à tour, succédant au monologue tourmenté du commerçant. Son ancienne maîtresse d’école, accablée en apprenant le décès d’une nouvelle victime de la violence policière et raciste, reconnaît avec stupeur dans le visage apparu à l’écran les traits du gamin grassouillet et empoté qu’elle avait pris sous son aile. Il l’avait vite attendrie, dans cette école du ghetto noir où elle avait préféré enseigner plutôt que dans le quartier propret de ses origines. À quoi ont donc servi tous les combats menés dans les années soixante et soixante-dix ? se demande-t-elle désormais. Authie, l’amie d’enfance d’Emmett, née comme lui en 1975, ainsi que Stokely, le copain dealer, se souviennent du trio inséparable qu’ils formaient – on les appelait les trois mousquetaires – jusqu’à ce qu’Emmett parte étudier ailleurs. Enfant élevé par une mère très pieuse, après que le père, chassé par la désindustrialisation, eut quitté la ville pour ne plus y revenir, il n’a jamais cédé à l’argent facile, malgré les difficultés matérielles. Bon gars, dont Authie – qu’il surnommait « Shorty », sa sister – a toujours été un peu amoureuse, il filait droit, tout à sa passion pour le football.

C’est sans doute son talent pour ce sport qui lui a permis d’obtenir la bourse d’une université du Sud-Ouest pour un cursus d’informatique, même s’il n’avait jamais brillé en mathématiques. Mais intégrer une équipe universitaire lui permettrait, du moins l’espérait-il, de passer professionnel. Là-bas, son coach l’accueille comme un fils, l’encourage, lui donne confiance en lui. Sa fiancée de l’époque, une gracieuse jeune fille, blanche aux cheveux clairs, a été frappée elle aussi par le manque d’assurance de ce grand gaillard, pourtant devenu la star du campus. Tout lui sourit, jusqu’à l’accident qui l’immobilise quelques mois… Son coach lui conseille de redoubler son année. Influencé par un entourage avide, il préfère tenter d’intégrer trop tôt la sélection. L’échec fait basculer son destin.

De retour des années plus tard à Milwaukee, c’est un homme contraint de collectionner les petits boulots, toujours harassé, que décrit son ex-femme, qui l’a quitté, pensant qu’elle méritait mieux. Et c’est Granny Martha, sa mère toujours aimante, toujours fidèle, qui a élevé ses trois enfants.

Louis-Philippe Dalembert a entrepris l’écriture de cet ample et bouleversant roman immédiatement après la mort de George Floyd, en mai 2020. Son personnage porte le prénom d’Emmett Till, un adolescent assassiné par des racistes dans le Sud en 1955, et rend hommage à toutes les victimes, à tous ces êtres humains à propos de qui Ma Robinson, l’ex-gardienne de prison devenue pasteure, rappelle pendant les funérailles la phrase de « ce bon vieux frère Langston Hugues, “moi aussi, je suis les États-Unis” ».

Car la force de ce livre, c’est de brosser de façon poignante le portrait d’un homme ordinaire que sa mort terrifiante a hélas sorti du lot. Avec la verve et l’humour qui lui sont coutumiers, l’écrivain nous le rend aimable et familier grâce à mille détails et anecdotes de son quotidien, de même que par les témoignages d’amour et d’affection qu’il a suscités de son vivant.

Sages femmes de Marie Richeux

Sages femmes
TitreSages femmes
Auteure Marie Richeux
Éditeur Sabine Wespieser
Collection Littérature
ISBN139782848054148
ISBN10284805414X
Date de parution26 août 2021
Prix prévisionnel19,00 €
Nombre de pages200
Description de l’éditeur :

« Et à l’heure de notre ultime naissance » : cette inscription sur le socle d’une statue de la Vierge, au milieu du causse, agit comme un révélateur pour Marie. Hantée par des rêves de chevaux fous aux prénoms familiers, interloquée par la question que lui pose sa fille Suzanne à tout propos – « Elle est où, la maman ? » –, la narratrice vit un étrange été, elle aussi à la croisée des chemins, à l’image de la statue qui l’a tant frappée.

Elle sent confusément qu’il va lui falloir remonter le fil des naissances, et particulièrement celui de la lignée dont elle est issue. Construisant son roman sous la forme d’une quête, Marie interroge l’écheveau de son héritage. En savoir plus sur ses aïeules qui, sur plusieurs générations, depuis le mitan du XIXe siècle, ont accouché de petites filles sans être mariées, et ont subsisté souvent grâce à des travaux d’aiguille, devient pour elle une impérieuse nécessité.

Elle interroge ses tantes, sa mère, qui en disent peu ; elle fouille les archives, les tableaux, les textes religieux ; elle appelle des gardiens de cimetière à la recherche de sépultures ; et enfin elle se rend à l’Hôtel-Dieu de Reims, où apparaît Marie-Julie, première de cette lignée étrangement répétitive.

Chacune de ses questions, le hasard, et les rêves, l’amènent à s’adresser à de nombreuses autres femmes, historiennes, juristes, artistes, sages-femmes, toutes reliées par de mystérieuses courtepointes brodées, conservées au même Hôtel-Dieu de Reims, devenu musée d’histoire.

Bien au-delà du cercle intime, cette recherche met à jour de puissantes destinées : à partir des vies minuscules de ses ascendantes, et s’attachant aux plus émouvants des détails, Marie raconte un peu de ce qu’ont dû traverser ces « filles-mères », ces « ventres maudits » que la société a malmenés, conspués et mis à l’écart.

Mais, à fréquenter ces tisserandes, ces couturières, à admirer les trésors humbles de leurs productions, leur courage et leur volonté de vivre, à dévider la pelote de leurs existences et à tisser à rebours la toile de la sienne propre, la narratrice nous laisse entendre – et par là même découvre – comment conjuguer les contraires, croiser fil de trame et fil de chaîne et comment rester cheval fou tout en devenant mère à son tour.

Un livre qui brode un beau motif féminin, de ceux qui s’autorisent à s’inventer sans cesse.

Une rentrée étrangère

La maison d’édition Sabine Wespieser nous invite également à découvrir l’œuvre littéraire de Jan Carson, traduite ici par Dominique Goy-⁠Blanquet. Dans son roman intitulé Les Lanceurs de feu (The Fire Starters dans son édition originelle), l’écrivaine nord-irlandaise oppose deux pères de profession et d’éducation frontalement différentes se retrouvant tous deux démunis face à leur enfant. Les deux hommes se rapprochent, liés par cette même envie de comprendre leur progéniture et de résoudre leur plus grande peur de parent. Au-dehors, les communautés de Belfast ont du mal à oublier les guerres du passé…

Les Lanceurs de feu de Jan Carson

Les Lanceurs de feu
TitreLes Lanceurs de feu
Titre originalThe Fire Starters
Auteure Jan Carson
Traductrice Dominique Goy-Blanquet
Éditeur Sabine Wespieser
Collection Littérature
ISBN139782848054155
ISBN102848054158
Date de parution9 septembre 2021
Prix prévisionnel23,00 €
Nombre de pages380
Description de l’éditeur :

À Belfast, l’été 2014 restera dans les mémoires comme celui des Grands Feux. Bien avant les feux de joie traditionnellement élevés à l’occasion de la grande parade orangiste du 12 juillet, de gigantesques foyers illuminent la ville cette année-là, malgré l’interdiction formelle des autorités. Jusqu’à la fin des Troubles, en 1998, le Douze donnait régulièrement lieu à des affrontements entre nationalistes catholiques et loyalistes protestants. Aujourd’hui encore, la violence n’est jamais loin : « Les Troubles sont terminés, maintenant. C’est ce qu’on nous a dit dans les journaux et à la télévision. Ici nous sommes très portés sur la religion. Nous avons besoin de tout croire par nous-mêmes. (On a tous tendance à enfoncer les doigts dans la plaie et bien fouiller autour.) Nous ne l’avons pas cru dans les journaux ni à la télévision. Nous ne l’avons pas cru dans nos os. Après tant d’années assis sur une position, nos épines dorsales s’étaient figées. Il nous faudra des siècles pour les déplier », écrit Jan Carson avec l’acuité et l’humour qui caractérisent son regard sur sa ville natale.

Mené tambour battant, son roman met en parallèle le quotidien de deux pères de famille, l’un et l’autre rongés par l’angoisse pendant les trois mois de cet été particulier.

Le premier, Jonathan Murray, est médecin. Lors d’une nuit de garde, il répond à l’appel d’une femme à la voix si enchanteresse qu’il lie son sort au sien. Ensemble, ils ont un enfant que sa fascinante génitrice abandonne dès sa naissance. Depuis lors, Jonathan l’élève seul, oscillant entre le ravissement et la terreur de découvrir sur le petit visage inoffensif le moindre signe de ressemblance avec sa mère…

Le second père, Sammy Agnew, ancien paramilitaire loyaliste, n’a qu’une peur : avoir transmis à son fils ses propres pulsions de violence. Or, depuis quelques jours, circule une vidéo sur laquelle un « lanceur de feu » se filme avec des pancartes incitant à propager les incendies : derrière la silhouette en survêtement noir surmontée d’un masque à l’effigie de Guy Fawkes, symbole de protestation, Sammy croit distinguer son garçon taciturne, qui vit comme une ombre à l’étage de la maison familiale.

Dans la chaleur de l’été, alors que la panique gagne et que Belfast s’embrase, ces pères, sans rien en commun sinon leur impuissance face à la violence qu’ils craignent d’avoir engendrée, finissent par se rencontrer…

Leurs errances apparaissent comme la métaphore de cette ville où protestants et catholiques, flics et manifestants, pauvres et riches se frôlent sans se connaître, et dont Jan Carson dresse un époustouflant portrait. Son réalisme fait merveille pour embarquer le lecteur dans des situations où tout peut arriver… même croiser des enfants dotés de pouvoirs spéciaux. Comme le dit Sammy à Jonathan, il suffit d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté de la rue.

Une autre réalité… possible

Les romans de Louis-⁠Philippe Dalembert, Marie Richeux et Jan Carson ont en somme en commun de montrer l’envers des décors. Une femme, un homme, n’est pas seulement ce qu’elle ou il paraît être de l’extérieur. Ainsi peut-être conviendrait-il de dépasser ce qui est en surface pour trouver l’essence de toute chose ; peut-être faudrait-il aussi prendre le temps de comprendre le passé pour mieux appréhender le présent. La rentrée littéraire 2021 des éditions Sabine Wespieser nous mène à ses réflexions.

Deux réflexions sur « Rentrée littéraire 2021 – Sabine Wespieser »

  1. Bonjour,
    Je fais partie de la majorité silencieuse et je tenais juste à profiter de ce dimanche matin plutôt calme de mon côté pour vous remercier pour votre travail sur ce blog.
    C’est un plaisir sans cesse renouvelé de vous lire.
    Bonne fin de journée à vous,

    1. Bonjour Anaïs,
      Merci pour ce si gentil message. :)
      En vous souhaitant une très belle semaine et une bonne continuation.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.