Sauvage de Jamey Bradbury, une adolescente sauvage

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« On ne peut pas fuir la sauvagerie qu’on a en soi », nous déclare la protagoniste principale de Sauvage, un premier roman signé Jamey Bradbury, traduit en français par Jacques Mailhos. « Fuir la sauvagerie [qu’elle] a en [elle] » est pourtant ce à quoi la société semble continûment l’astreindre, alors cette dernière s’interroge : comment vivre « différemment » sans négliger son être ? Peut-elle réellement échapper à ce qu’elle est profondément ? Que faire si son animalité est exposée en communauté ? Surtout, que signifie vraiment être humain·e ? Jamey Bradbury nous propose de réfléchir en même tant que son héroïne à ces questions à travers l’énoncé d’un conte cruel mêlant les genres, passant du thriller au roman psychologique, de l’horreur au merveilleux, du nature writing au fantastique. Une insolite rencontre … Continuer la lecture de « Sauvage de Jamey Bradbury, une adolescente sauvage »

Un bébé si je peux : Voyage en infertilité de Marie Dubois, le parcours difficile d’un couple infertile

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D’après l’Organisation mondiale de la santé (OMS), un couple est considéré infertile en cas d’absence observée de grossesse malgré des rapports sexuels non protégés sur une période égale ou supérieure à douze mois. Cette difficulté à concevoir un enfant concernerait environ un couple sur quatre à six selon l’Enquête nationale périnatale (ENP) et l’Observatoire épidémiologique de la fertilité en France (OBSEFF)[1]. Mais s’il s’agit d’une situation connue par de nombreux·ses Français·es aujourd’hui, la question reste encore taboue et beaucoup souffrent en silence au sein d’une communauté peu tolérante à l’égard des personnes infertiles. Dans sa bande dessinée intitulée Un bébé si je peux, Marie Dubois, illustratrice et réalisatrice de documentaires télévisuels, décrit l’invisibilité de l’épreuve d’infertilité dans notre société – ce … Continuer la lecture de « Un bébé si je peux : Voyage en infertilité de Marie Dubois, le parcours difficile d’un couple infertile »

Frère d’âme de David Diop, où la nuit, tous les sangs sont noirs

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Dans son deuxième roman intitulé Frère d’âme, David Diop décrit à travers l’histoire de ses deux protagonistes principaux, Alfa Ndiaye et Mademba Diop, tirailleurs sénégalais enrôlés au sein des troupes françaises, la brutalité de la Grande Guerre. Par leurs destinées étroitement liées, le romancier nous interroge aussi sur la notion complexe d’humanité : qui peut se dire « humain » en temps de guerre ? Et que dire d’un homme qui, soumis au désespoir, commet l’intolérable bien qu’agissant « libre », selon sa propre volonté ? Deux frères opposés L’intrigue de Frère d’âme démarre in medias res aux côtés d’Alfa Ndiaye pleurant la mort de Mademba Diop. Les deux hommes, vingtenaires, étaient « plus que frères » puisqu’ils se sont mutuellement choisis au plus tendre de leur jeunesse. De sorte, … Continuer la lecture de « Frère d’âme de David Diop, où la nuit, tous les sangs sont noirs »

Mauvaises herbes de Dima Abdallah, s’épanouir dans l’adversité

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Dima Abdallah est une écrivaine franco-libanaise née au Liban en 1977, installée en France dès 1989, l’année de ses douze ans. Son parcours singulier, terreau d’une culture métissée, n’est pas sans rappeler celui de l’héroïne principale de son premier roman intitulé Mauvaises herbes. La jeune fille, puis femme, que l’on suit de ses six ans à l’âge adulte, connaît les heures les plus sombres de son pays natal avant de s’envoler pour Paris elle aussi, laissant derrière elle son père. Un dialogue rompu Mauvaises herbes commence ainsi en 1983 à Beyrouth. La narratrice première de l’histoire est une fillette entourée de ses condisciples à l’école. Au loin, les détonations se font entendre : d’abord tout doucement, tel un bruit de fond ; puis … Continuer la lecture de « Mauvaises herbes de Dima Abdallah, s’épanouir dans l’adversité »

Affamée de Raven Leilani, une solitude à combler

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Premier roman s’intéressant à la question du corps sous toutes ses coutures – qu’il s’agisse de désir sexuel, de contrôle, de pouvoir, de racisme, de beauté ou encore de mort –, Affamée n’épargne absolument personne. Son auteure, Raven Leilani, écrivaine états-⁠unienne née en 1990, traduite par Nathalie Bru pour les éditions du Cherche Midi, offre ici une prose crue, ciselée, qui renferme en son sein quatre personnages tentant d’affronter leur solitude et trouver des solutions pragmatiques à leur quotidien imparfait. Une femme, un couple marié, une enfant Le roman de Raven Leilani commence in medias res alors que sa protagoniste principale, Edie, vingt-trois ans, afro-⁠américaine travaillant dans le domaine de l’édition, assouvit sa « faim » : la jeune femme a une liaison sexuelle avec Eric, un homme … Continuer la lecture de « Affamée de Raven Leilani, une solitude à combler »

Histoire du fils de Marie-⁠Hélène Lafon, une mosaïque d’émotions

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Écrivaine française née en 1962, Marie-⁠Hélène Lafon compose une œuvre littéraire singulière dont on ne peut nier la littérarité. Cette romancière, nouvelliste et essayiste prête en effet une grande attention à la linguistique et peaufine soigneusement l’esthétique de ses textes. C’est nul doute une des raisons pour lesquelles elle choisit en tant qu’épigraphe de son dixième roman intitulé Histoire du fils une citation de Valère Novarina sur l’écriture comme matière organique, malléable : « Le langage est notre sol, notre chair. Je me représente toujours le chantier comme un creux, une ouverture du sol, et l’avancée d’un texte, sa progression, comme une marche en montagne. » Marie-⁠Hélène Lafon explore dans ce dernier roman les silences et non-dits d’une famille au moyen d’une énonciation fragmentée, mêlant le … Continuer la lecture de « Histoire du fils de Marie-⁠Hélène Lafon, une mosaïque d’émotions »

L’Ourse qui danse de Simonetta Greggio, une humanité animale, une animalité humaine

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Les éditions du musée des Confluences de Lyon se sont associées avec les éditions Cambourakis afin de poursuivre leur collection intitulée « Récits d’objets », une collection originellement initiée en 2014 par Dominique Tourte et Cédric Lesec, aujourd’hui dirigée par Hélène Lafont-⁠Couturier et Cédric Lesec. Ce regroupement éditorial a la particularité de mettre en lumière un objet des collections du musée à travers un texte relativement succinct composé par un.e écrivain.e reconnu.e. Depuis 2020, Cambourakis se joint donc à cette entreprise romanesque et c’est l’écrivaine franco-italienne Simonetta Greggio qui inaugure leur participation. Dans L’Ourse qui danse, cette dernière offre une composition qui célèbre l’œuvre de Davie Atchealak (1947-2006), célèbre artiste inuit. Ours dansant II de Davie Atchealak Davie Atchelak est considéré comme l’un des artistes inuits les plus influents de son … Continuer la lecture de « L’Ourse qui danse de Simonetta Greggio, une humanité animale, une animalité humaine »

Des diables et des saints de Jean-⁠Baptiste Andrea, l’enfance dans ses moments les plus durs

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Jean-⁠Baptiste Andrea, écrivain, scénariste et réalisateur né en 1971, est désormais l’auteur de trois romans dans lesquels il s’intéresse chaque fois aux traumatismes de l’enfance. Le protagoniste principal de Ma reine (L’Iconoclaste, 2017) est un garçon dit « différent », en difficulté, que ses parents choisissent de placer en institut. Celui de Cent millions d’années et un jour (L’Iconoclaste, 2019), bien qu’adulte, est marqué par ses « monstres », sa vie de famille d’antan et ses relations avec autrui. Celui de Des diables et des saints (L’Iconoclaste, 2021) est un pianiste espérant l’avènement d’un miracle, défait par son passé. Jean-⁠Baptiste Andrea poursuit ainsi avec ce troisième roman son entreprise littéraire singulière. Une lettre ouverte Joe, soixante-neuf ans, se produit tous les jours dans l’ignorance du plus … Continuer la lecture de « Des diables et des saints de Jean-⁠Baptiste Andrea, l’enfance dans ses moments les plus durs »

Open Water de Caleb Azumah Nelson, un hymne à la souffrance noire

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Écrivain et photographe ghanéo-britannique, Caleb Azumah Nelson possède l’âme d’un artiste complet. Il écrit, bien sûr – nombreux de ses textes sont parus dans le magazine britannique Litro –, mais est aussi passionné de musique, des arts visuels, de danse et de photographie. Tout est matière à la poésie selon lui ; c’est en tout cas ce que semble signifier son premier roman paru en ce mois de février 2021 chez Viking Books. Open Water offre en effet un conte contemporain dans lequel se mêlent lyrisme et musicalité, mais aussi racisme et souffrance. Caleb Azumah Nelson nous y interroge sur la possibilité de l’amour dans un contexte peu propice à tous sentiments positifs, aussi sur la possibilité d’aimer quand la société dans laquelle on vit ne garantit … Continuer la lecture de « Open Water de Caleb Azumah Nelson, un hymne à la souffrance noire »

The Bluest Eye de Toni Morrison, une construction sociale de la beauté, de la « norme »

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Toni Morrison s’exprime sur les raisons qui l’ont poussée à écrire son premier roman dans l’avant-propos de The Bluest Eye. L’écrivaine se rappelle encore, non sans émotions, du souhait d’une de ses amies afro-américaines d’école primaire : « avoir des yeux bleus ». Ce souhait exprimé de manière si banale fut d’une violence sans pareille pour la jeune enfant qu’elle était alors. Elle voulut compatir aux sentiments de sa camarade de classe mais entra dans une colère, certes tue, mais terrible. Jusque-là, jamais elle n’avait considéré avec attention la notion de beauté et la question du regard de l’autre. Elles lui sembleront essentielles dès lors. Elles lui sembleront, surtout, étroitement liées. Vingt années plus tard elle commence l’écriture de ce qui deviendra The Bluest Eye. Quand … Continuer la lecture de « The Bluest Eye de Toni Morrison, une construction sociale de la beauté, de la « norme » »