Affamée de Raven Leilani, une solitude à combler

Copyright : Cherche Midi

Premier roman s’intéressant à la question du corps sous toutes ses coutures – qu’il s’agisse de désir sexuel, de contrôle, de pouvoir, de racisme, de beauté ou encore de mort –, Affamée n’épargne absolument personne. Son auteure, Raven Leilani, écrivaine états-⁠unienne née en 1990, traduite ici par Nathalie Bru pour les éditions du Cherche Midi, offre une prose crue, ciselée, qui renferme en son sein quatre personnages tentant d’affronter leur solitude et trouver des solutions pragmatiques à leur quotidien imparfait. Une femme, un couple marié, une enfant Le roman de Raven Leilani commence in medias res alors que sa protagoniste principale, Edie, vingt-trois ans, afro-⁠américaine travaillant dans le domaine de l’édition, assouvit sa « faim » : la jeune femme a une liaison sexuelle avec Eric, un homme … Continuer la lecture de « Affamée de Raven Leilani, une solitude à combler »

Histoire du fils de Marie-⁠Hélène Lafon, une mosaïque d’émotions

Copyright : Buchet/Chastel

Écrivaine française née en 1962, Marie-⁠Hélène Lafon compose une œuvre littéraire singulière dont on ne peut nier la littérarité. Cette romancière, nouvelliste et essayiste prête en effet une grande attention à la linguistique et peaufine soigneusement l’esthétique de ses textes. C’est nul doute une des raisons pour lesquelles elle choisit en tant qu’épigraphe de son dixième roman intitulé Histoire du fils une citation de Valère Novarina sur l’écriture comme matière organique, malléable : « Le langage est notre sol, notre chair. Je me représente toujours le chantier comme un creux, une ouverture du sol, et l’avancée d’un texte, sa progression, comme une marche en montagne. » Marie-⁠Hélène Lafon explore dans ce dernier roman les silences et non-dits d’une famille au moyen d’une énonciation fragmentée, mêlant le … Continuer la lecture de « Histoire du fils de Marie-⁠Hélène Lafon, une mosaïque d’émotions »

L’Ourse qui danse de Simonetta Greggio, une humanité animale, une animalité humaine

Copyright : Cambourakis

Les éditions du musée des Confluences de Lyon se sont associées avec les éditions Cambourakis afin de poursuivre leur collection intitulée « Récits d’objets », une collection originellement initiée en 2014 par Dominique Tourte et Cédric Lesec, aujourd’hui dirigée par Hélène Lafont-⁠Couturier et Cédric Lesec. Ce regroupement éditorial a la particularité de mettre en lumière un objet des collections du musée à travers un texte relativement succinct composé par un.e écrivain.e reconnu.e. Depuis 2020, Cambourakis se joint donc à cette entreprise romanesque et c’est l’écrivaine franco-italienne Simonetta Greggio qui inaugure leur participation. Dans L’Ourse qui danse, cette dernière offre une composition qui célèbre l’œuvre de Davie Atchealak (1947-2006), célèbre artiste inuit. Ours dansant II de Davie Atchealak Davie Atchelak est considéré comme l’un des artistes inuits les plus influents de son … Continuer la lecture de « L’Ourse qui danse de Simonetta Greggio, une humanité animale, une animalité humaine »

Des diables et des saints de Jean-⁠Baptiste Andrea, l’enfance dans ses moments les plus durs

Copyright : L'Iconoclaste

Jean-⁠Baptiste Andrea, écrivain, scénariste et réalisateur né en 1971, est désormais l’auteur de trois romans dans lesquels il s’intéresse chaque fois aux traumatismes de l’enfance. Le protagoniste principal de Ma reine (L’Iconoclaste, 2017) est un garçon dit « différent », en difficulté, que ses parents choisissent de placer en institut. Celui de Cent millions d’années et un jour (L’Iconoclaste, 2019), bien qu’adulte, est marqué par ses « monstres », sa vie de famille d’antan et ses relations avec autrui. Celui de Des diables et des saints (L’Iconoclaste, 2021) est un pianiste espérant l’avènement d’un miracle, défait par son passé. Jean-⁠Baptiste Andrea poursuit ainsi avec ce troisième roman son entreprise littéraire singulière. Une lettre ouverte Joe, soixante-neuf ans, se produit tous les jours dans l’ignorance du plus … Continuer la lecture de « Des diables et des saints de Jean-⁠Baptiste Andrea, l’enfance dans ses moments les plus durs »

Open Water de Caleb Azumah Nelson, un hymne à la souffrance noire

Copyright : Penguin Books

Écrivain et photographe ghanéo-britannique, Caleb Azumah Nelson possède l’âme d’un artiste complet. Il écrit, bien sûr – nombreux de ses textes sont parus dans le magazine britannique Litro –, mais est aussi passionné de musique, des arts visuels, de danse et de photographie. Tout est matière à la poésie selon lui ; c’est en tout cas ce que semble signifier son premier roman paru en ce mois de février 2021 chez Viking Books. Open Water offre en effet un conte contemporain dans lequel se mêlent lyrisme et musicalité, mais aussi racisme et souffrance. Caleb Azumah Nelson nous y interroge sur la possibilité de l’amour dans un contexte peu propice à tout sentiment positif, aussi sur la possibilité d’aimer quand la société dans laquelle on vit ne garantit … Continuer la lecture de « Open Water de Caleb Azumah Nelson, un hymne à la souffrance noire »

The Bluest Eye de Toni Morrison, une construction sociale de la beauté, de la « norme »

Copyright : Penguin Random House

Toni Morrison s’exprime sur les raisons qui l’ont poussée à écrire son premier roman dans l’avant-propos de The Bluest Eye. L’écrivaine se rappelle encore, non sans émotions, du souhait d’une de ses amies noires américaines d’école primaire : cette dernière aurait préféré « avoir les yeux bleus ». Ce souhait exprimé de manière si banale fut d’une violence sans pareille pour la jeune enfant qu’elle était alors. Elle voulut compatir aux sentiments de sa camarade de classe mais entra dans une colère, certes tue, mais terrible. Jusque-là, jamais elle n’avait considéré avec attention la notion de beauté et la question du regard de l’autre. Elles lui sembleront essentielles dès lors. Elles lui sembleront, surtout, étroitement liées. Vingt années plus tard elle commence l’écriture de ce … Continuer la lecture de « The Bluest Eye de Toni Morrison, une construction sociale de la beauté, de la « norme » »

Un jour ce sera vide d’Hugo Lindenberg, ou la futilité de toute chose

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Un jour ce sera vide porte en épigraphe la citation suivante de Nathalie Sarraute : « Ce bruit soudain de l’eau dans ce silence suspendu, ce serait comme un signal […]. »[1] Si Hugo Lindenberg choisit cette phrase tirée du cinquième tableau de Tropismes[2] en tant que paratexte de son roman, c’est qu’elle coïncide parfaitement avec son projet d’écriture. Le primo-⁠romancier crée ici un univers dans lequel de nombreux éléments de ce tableau apparaissent en tant que motifs de son œuvre ; parmi eux, le vide, le silence, le « froid soudain » et les méduses. Il reprend en outre des marqueurs importants du texte de Sarraute au sein de son intrigue, comme la temporalité estivale, ce dégoût indicible provoqué par une manifestation extérieure à soi et la présence … Continuer la lecture de « Un jour ce sera vide d’Hugo Lindenberg, ou la futilité de toute chose »

Nuit d’épine de Christiane Taubira, une nuit enchanteresse

Copyright : Plon

De toutes les époques et en tous lieux, la nuit émerveille pour son caractère énigmatique. Dans la mythologie grecque, elle porte le nom de Nyx : c’est la déesse des ténèbres, mère de divinités bienfaitrices comme le Jour, la Prudence, le Sommeil et les Songes, et de divinités pernicieuses comme la Ruse, le Sort, la Discorde et la Mort ; elle est ainsi à la fois source de fascination et de crainte. S’il est question de contes créoles, la nuit joue le rôle de chef d’orchestre : c’est d’abord le moment choisi par les conteur·se·s pour énoncer leurs histoires, certain·e·s de l’impact qu’elles auront alors sur l’imaginaire de leurs allocutaires ; c’est aussi l’enveloppe enchanteresse durant laquelle êtres magiques et maléfiques dévoilent leur emprise … Continuer la lecture de « Nuit d’épine de Christiane Taubira, une nuit enchanteresse »

Sabre d’Emmanuel Ruben, une légende familiale

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Emmanuel Ruben est agrégé – et véritable passionné – de géographie. Il sillonne ainsi, « repérant les lieux, rencontrant les hommes et dessinant ses trajets »[1], moult pays d’Europe de l’Est et du Proche-Orient. Ses ouvrages témoignent de son affection pour le voyage et le dépaysement, de son observation attentive de l’environnement naturel, de son analyse méticuleuse des répercussions de la Grande Histoire sur l’expérience humaine contemporaine. Son cinquième roman intitulé Sabre, paru au cours de la rentrée littéraire automnale de 2020, ne déroge donc pas, d’un point de vue intellectuel, à cette entreprise littéraire singulière. Il ouvre d’ailleurs une série d’ouvrages dont le deuxième tome s’intitulera Chandelier[2]. Une quête de savoir Emmanuel Ruben redonne en ce texte vie à son personnage nommé Samuel Vidouble. … Continuer la lecture de « Sabre d’Emmanuel Ruben, une légende familiale »

Notre dernière sauvagerie d’Éloïse Lièvre, un éloge intimiste à la vie

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Où pouvons-nous encore espérer trouver un sens à notre existence quand rien ne semble s’y dérouler comme on l’avait espéré ? Quand l’espoir de voir renaître de ses cendres le feu d’une relation est réduit à néant ? Quand la société dans laquelle on vit ne garantit pas la tranquillité que l’on pensait inextinguible ? Éloïse Lièvre, professeure de lettres et écrivaine française née en 1974, s’intéresse à ces questionnements existentiels dans son récit intitulé Notre dernière sauvagerie. À la veille de grands bouleversements de l’ordre de l’intime et du collectif, elle redonne de l’espace et du poids à ses souvenirs à travers une activité inattendue : elle démarre, au mois de décembre 2014, une série de photographies de personnes en train de lire dans … Continuer la lecture de « Notre dernière sauvagerie d’Éloïse Lièvre, un éloge intimiste à la vie »