Real Life de Brandon Taylor, une place au monde

Copyright : La Croisée

Brandon Taylor retrace en son premier roman les désillusions d’un étudiant noir homosexuel jouissant d’une pareille formation universitaire que lui, dans le domaine de la biochimie. Par les errances réflectives de son personnage, ce dernier préférant le silence à la confrontation, paraissant néanmoins – et c’est toute la difficulté de son état émotionnel ⁠– en proie à une solitude écrasante, il traite à la fois de traumatisme et renoncement, ainsi que du poids du passé et ses effets sur l’expérience immédiate. Real Life, traduit de l’anglais par Héloïse Esquié, nous convie de sorte à considérer la violence – morale, verbale, physique – à laquelle est quotidiennement exposé cet homme lors d’un week-end où il côtoie ses condisciples de campus. On découvre les épisodes qui … Continuer la lecture de « Real Life de Brandon Taylor, une place au monde »

Appelez-moi Cassandre de Marcial Gala, un Cuba mythologique

Copyright : Zulma

Marcial Gala, écrivain, poète et architecte cubain partageant son temps entre Cienfuegos et Buenos Aires, s’applique dans l’entièreté de son œuvre littéraire à montrer les divisions demeurantes du peuple cubain, notamment une certaine fracture sociale accentuée par les sentiments dissemblables que suscitent la politique et l’histoire tumultueuses de l’île, et défendre les voix mésestimées en cette communauté, à savoir celles des enfants, des Noir·es, des personnes LGBTQIA+. Il compose ainsi une œuvre qui se veut à la fois poétique et critique, imaginative et engagée. Il adopte du reste cette même approche pour l’écriture d’Appelez-moi Cassandre, un roman traduit de l’espagnol par François-⁠⁠Michel Durazzo. Marcial Gala y crée en effet un univers réaliste magique au moyen d’une écriture précise et mène ses lecteur·rices aux … Continuer la lecture de « Appelez-moi Cassandre de Marcial Gala, un Cuba mythologique »

L’Ombre animale de Makenzy Orcel, ou la violence d’« ici »

Copyright : Zulma

Dans l’œuvre première de sa trilogie explorant la destinée de femmes mortes, des femmes livrant leur testament émotionnel à qui veut l’entendre, Makenzy Orcel nous invite à découvrir les ténèbres et possibles lumières d’Haïti : L’Ombre animale s’inscrit en effet en ce pays où « la situation empire dans les rues, les gens crient famine, dans le nord comme dans le sud, réclament le départ immédiat du président de la République ». Il convoque de sorte les réflexions crues d’une âme n’ayant jamais eu l’opportunité d’énoncer les mouvements de son être afin d’exposer, par son récit, l’existence d’une terre-soleil impraticable. Son œuvre se révèle ainsi d’une rare violence et d’une sublime irrévérence, et fait montre d’une poésie épousant le réalisme merveilleux cher à la … Continuer la lecture de « L’Ombre animale de Makenzy Orcel, ou la violence d’« ici » »

Fille, femme, autre de Bernardine Evaristo, intersectionnalité et poésie

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En son œuvre ambitieuse intitulée Fille, femme, autre, Bernardine Evaristo explore avec intelligence, éloquence et poésie les défis que la société d’aujourd’hui pose aux femmes ; aux Noir·e·s ; aux personnes non-binaires ; aux personnes appartenant à la communauté LGBTQIA ; aux personnes ayant connu l’exil, à leurs enfants natif·ve·s du pays d’adoption, aux générations suivantes ; et aux personnes à l’intersection de ces différentes catégories – notons par exemple une femme qui soit noire, lesbienne, pluriamoureuse, britannique mais dont le père est originaire du Ghana, comme Amma. Partant des expériences de vie de douze protagonistes, la romancière, ici traduite de l’anglais par Françoise Adelstain, traite des notions de race, de classe, d’immigration, de fracture sociale, d’orientation sexuelle et d’identité de genre, en opposant l’être dit « différent » … Continuer la lecture de « Fille, femme, autre de Bernardine Evaristo, intersectionnalité et poésie »

Black Cake de Charmaine Wilkerson, un mets, une histoire, un héritage

Copyright : Penguin Random House

Charmaine Wilkerson croit au lien indéfectible existant entre les histoires que l’on raconte et la nourriture que l’on mange[1]. Selon elle, nul doute que la nourriture possède son propre langage, c’est-à-dire sa propre manière d’articuler et exprimer le sentiment, l’émotion, mais aussi l’héritage et la tradition. Elle choisit ainsi de composer son premier roman intitulé Black Cake partant d’une recette qu’elle reçoit de sa mère jamaïcaine, la recette d’un gâteau connu dans la Caraïbe anglophone sous le nom de black cake, « gâteau noir ». Particulièrement célébré à la Jamaïque, ce dessert tirant ses origines du Christmas plum pudding britannique est dulcifié à l’aide de sucre de canne et de fruits secs imbibés de rhum ou de liqueur. Charmaine Wilkerson s’en sert ici comme … Continuer la lecture de « Black Cake de Charmaine Wilkerson, un mets, une histoire, un héritage »

Soleil amer de Lilia Hassaine, une cruelle désillusion

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Choisissant pour épigraphe deux vers du Bateau ivre d’Arthur Rimbaud – « Les Aubes sont navrantes/Toute lune est atroce et tout soleil amer » –, suggérant de sorte une traversée en mer singulière où l’avènement n’est peut-être que désenchantement, désillusion et mélancolie, Lilia Hassaine traite en son deuxième roman d’exil et de mensonge à travers la destinée d’une famille algérienne installée en France. Une aventure française Soleil amer démarre par une scène d’enfants « [campant] des personnages » romains, se livrant à des « luttes fratricides », des petites guerres qui sans cesse se terminent et recommencent. On est alors dans la région montagneuse de l’Aurès en Algérie, en 1959. Là, Naja, vingt-six ans, élève seule ses trois filles, Maryam, Sonia et Nour, encore bébé. Son mari Saïd a … Continuer la lecture de « Soleil amer de Lilia Hassaine, une cruelle désillusion »

Trajectoire de femme : Journal illustré d’un combat d’Erin Williams, une expérience de femme

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Dans son roman graphique intitulé Trajectoire de femme, un livre traduit de l’anglais par Carole Delporte, Erin Williams raconte son expérience de femme avec une voix intransigeante. Alors qu’elle présente ce qui constitue banalement son quotidien new-yorkais, elle se remémore avec précision son alcoolisme, ses relations désastreuses avec les hommes et sa maternité que l’on pourrait qualifier, dans une certaine mesure, de « salvatrice ». Un regard intransigeant Dès les premières planches de sa bande dessinée, Erin Williams nous plonge en pleine immersion dans son quotidien : ses lecteur·rice·s se trouvent ainsi spectateur·rice·s des lieux traversés, des personnes croisées et des actions menées par la scénariste-illustratrice lors d’une de ses journées classiques, notamment au moment où elle prend la route pour son travail. En ce sens, … Continuer la lecture de « Trajectoire de femme : Journal illustré d’un combat d’Erin Williams, une expérience de femme »

The Bluest Eye de Toni Morrison, une construction sociale de la beauté, de la « norme »

Copyright : Penguin Random House

Toni Morrison s’exprime sur les raisons qui l’ont poussée à écrire son premier roman dans l’avant-propos de The Bluest Eye. L’écrivaine se rappelle encore, non sans émotions, du souhait d’une de ses amies noires américaines d’école primaire : cette dernière aurait préféré « avoir les yeux bleus ». Ce souhait exprimé de manière si banale fut d’une violence sans pareille pour la jeune enfant qu’elle était alors. Elle voulut compatir aux sentiments de sa camarade de classe mais entra dans une colère, certes tue, mais terrible. Jusque-là, jamais elle n’avait considéré avec attention la notion de beauté et la question du regard de l’autre. Elles lui sembleront essentielles dès lors. Elles lui sembleront, surtout, étroitement liées. Vingt années plus tard elle commence l’écriture de ce … Continuer la lecture de « The Bluest Eye de Toni Morrison, une construction sociale de la beauté, de la « norme » »

Chavirer de Lola Lafon, ne plus être en équilibre et basculer…

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Lola Lafon s’intéresse dans ses écrits aux notions de viol et de consentement ; elle explore notamment ces questions dans ses romans Une fièvre impossible à négocier[1] et Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce[2]. En cette rentrée automnale 2020, l’écrivaine revient ainsi sur le devant de la scène littéraire avec un nouvel ouvrage embrassant ces sujets intitulé Chavirer. Fine connaisseuse des milieux artistiques – elle-même musicienne, chanteuse et danseuse, de classique et contemporain, depuis son plus jeune âge[3] –, Lola Lafon révèle l’envers des décors pailletés au moyen d’une anti-héroïne victime d’un engrenage inqualifiable. Cette femme, que l’on suit de son adolescence à l’âge mûr, est observée sous le prisme de nombreux autres personnages, des êtres singuliers par lesquels … Continuer la lecture de « Chavirer de Lola Lafon, ne plus être en équilibre et basculer… »

Les Impatientes de Djaïli Amadou Amal, quelle liberté pour les femmes du Sahel ?

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Femme de lettres, militante féministe et fondatrice de l’association Femmes du Sahel, Djaïli Amadou Amal est engagée corps et âme contre les discriminations très fortes que subissent les femmes de la ceinture sahélienne, notamment les femmes du Cameroun septentrional. L’écrivaine naît précisément dans cette région de l’Extrême-Nord du Cameroun et est mariée à l’âge de dix-sept ans à un homme politique qui utilise son pouvoir pour obtenir sa main. Elle épouse ce haut fonctionnaire quinquagénaire sans son consentement, sans celui même de son père, selon le bon vouloir de ses oncles. Libérée – des années plus tard – de cette situation inqualifiable, elle choisit de prendre sa plume pour décrire les conditions de vie des femmes mariées contre leur gré, … Continuer la lecture de « Les Impatientes de Djaïli Amadou Amal, quelle liberté pour les femmes du Sahel ? »