Fille, femme, autre de Bernardine Evaristo, intersectionnalité et poésie

Copyright : Globe

En son œuvre ambitieuse intitulée Fille, femme, autre, Bernardine Evaristo explore avec intelligence, éloquence et poésie les défis que la société d’aujourd’hui pose aux femmes ; aux Noir·e·s ; aux personnes non-binaires ; aux personnes appartenant à la communauté LGBTQIA ; aux personnes ayant connu l’exil, à leurs enfants natif·ve·s du pays d’adoption, aux générations suivantes ; et aux personnes à l’intersection de ces différentes catégories – notons par exemple une femme qui soit noire, lesbienne, pluriamoureuse, britannique mais dont le père est originaire du Ghana, comme Amma. Partant des expériences de vie de douze protagonistes, la romancière, ici traduite de l’anglais par Françoise Adelstain, traite des notions de race, de classe, d’immigration, de fracture sociale, d’orientation sexuelle et d’identité de genre, en opposant l’être dit « différent » … Continuer la lecture de « Fille, femme, autre de Bernardine Evaristo, intersectionnalité et poésie »

Black Cake de Charmaine Wilkerson, un mets, une histoire, un héritage

Copyright : Penguin Random House

Charmaine Wilkerson croit au lien indéfectible existant entre les histoires que l’on raconte et la nourriture que l’on mange[1]. Selon elle, nul doute que la nourriture possède son propre langage, c’est-à-dire sa propre manière d’articuler et exprimer le sentiment, l’émotion, mais aussi l’héritage et la tradition. Elle choisit ainsi de composer son premier roman intitulé Black Cake partant d’une recette qu’elle reçoit de sa mère jamaïcaine, la recette d’un gâteau connu dans la Caraïbe anglophone sous le nom de black cake, « gâteau noir ». Particulièrement célébré à la Jamaïque, ce dessert tirant ses origines du Christmas plum pudding britannique est dulcifié à l’aide de sucre de canne et de fruits secs imbibés de rhum ou de liqueur. Charmaine Wilkerson s’en sert ici comme … Continuer la lecture de « Black Cake de Charmaine Wilkerson, un mets, une histoire, un héritage »

Soleil amer de Lilia Hassaine, une cruelle désillusion

Copyright : Gallimard

Choisissant pour épigraphe deux vers du Bateau ivre d’Arthur Rimbaud – « Les Aubes sont navrantes/Toute lune est atroce et tout soleil amer » –, suggérant de sorte une traversée en mer singulière où l’avènement n’est peut-être que désenchantement, désillusion et mélancolie, Lilia Hassaine traite en son deuxième roman d’exil et de mensonge à travers la destinée d’une famille algérienne installée en France. Une aventure française Soleil amer démarre par une scène d’enfants « [campant] des personnages » romains, se livrant à des « luttes fratricides », des petites guerres qui sans cesse se terminent et recommencent. On est alors dans la région montagneuse de l’Aurès en Algérie, en 1959. Là, Naja, vingt-six ans, élève seule ses trois filles, Maryam, Sonia et Nour, encore bébé. Son mari Saïd a … Continuer la lecture de « Soleil amer de Lilia Hassaine, une cruelle désillusion »

Trajectoire de femme : Journal illustré d’un combat d’Erin Williams, une expérience de femme

Copyright : Massot

Dans son roman graphique intitulé Trajectoire de femme, un livre traduit de l’anglais par Carole Delporte, Erin Williams raconte son expérience de femme avec une voix intransigeante. Alors qu’elle présente ce qui constitue banalement son quotidien new-yorkais, elle se remémore avec précision son alcoolisme, ses relations désastreuses avec les hommes et sa maternité que l’on pourrait qualifier, dans une certaine mesure, de « salvatrice ». Un regard intransigeant Dès les premières planches de sa bande dessinée, Erin Williams nous plonge en pleine immersion dans son quotidien : ses lecteur·rice·s se trouvent ainsi spectateur·rice·s des lieux traversés, des personnes croisées et des actions menées par la scénariste-illustratrice lors d’une de ses journées classiques, notamment au moment où elle prend la route pour son travail. En ce sens, … Continuer la lecture de « Trajectoire de femme : Journal illustré d’un combat d’Erin Williams, une expérience de femme »

The Bluest Eye de Toni Morrison, une construction sociale de la beauté, de la « norme »

Copyright : Penguin Random House

Toni Morrison s’exprime sur les raisons qui l’ont poussée à écrire son premier roman dans l’avant-propos de The Bluest Eye. L’écrivaine se rappelle encore, non sans émotions, du souhait d’une de ses amies noires américaines d’école primaire : cette dernière aurait préféré « avoir les yeux bleus ». Ce souhait exprimé de manière si banale fut d’une violence sans pareille pour la jeune enfant qu’elle était alors. Elle voulut compatir aux sentiments de sa camarade de classe mais entra dans une colère, certes tue, mais terrible. Jusque-là, jamais elle n’avait considéré avec attention la notion de beauté et la question du regard de l’autre. Elles lui sembleront essentielles dès lors. Elles lui sembleront, surtout, étroitement liées. Vingt années plus tard elle commence l’écriture de ce … Continuer la lecture de « The Bluest Eye de Toni Morrison, une construction sociale de la beauté, de la « norme » »

Chavirer de Lola Lafon, ne plus être en équilibre et basculer…

Copyright : Actes Sud

Lola Lafon s’intéresse dans ses écrits aux notions de viol et de consentement ; elle explore notamment ces questions dans ses romans Une fièvre impossible à négocier[1] et Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce[2]. En cette rentrée automnale 2020, l’écrivaine revient ainsi sur le devant de la scène littéraire avec un nouvel ouvrage embrassant ces sujets intitulé Chavirer. Fine connaisseuse des milieux artistiques – elle-même musicienne, chanteuse et danseuse, de classique et contemporain, depuis son plus jeune âge[3] –, Lola Lafon révèle l’envers des décors pailletés au moyen d’une anti-héroïne victime d’un engrenage inqualifiable. Cette femme, que l’on suit de son adolescence à l’âge mûr, est observée sous le prisme de nombreux autres personnages, des êtres singuliers par lesquels … Continuer la lecture de « Chavirer de Lola Lafon, ne plus être en équilibre et basculer… »

Les Impatientes de Djaïli Amadou Amal, quelle liberté pour les femmes du Sahel ?

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Femme de lettres, militante féministe et fondatrice de l’association Femmes du Sahel, Djaïli Amadou Amal est engagée corps et âme contre les discriminations très fortes que subissent les femmes de la ceinture sahélienne, notamment les femmes du Cameroun septentrional. L’écrivaine naît précisément dans cette région de l’Extrême-Nord du Cameroun et est mariée à l’âge de dix-sept ans à un homme politique qui utilise son pouvoir pour obtenir sa main. Elle épouse ce haut fonctionnaire quinquagénaire sans son consentement, sans celui même de son père, selon le bon vouloir de ses oncles. Libérée – des années plus tard – de cette situation inqualifiable, elle choisit de prendre sa plume pour décrire les conditions de vie des femmes mariées contre leur gré, … Continuer la lecture de « Les Impatientes de Djaïli Amadou Amal, quelle liberté pour les femmes du Sahel ? »

La Colère d’Alexandra Dezzi, une rage émotionnelle salvatrice

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À l’heure où les langues se délient quelque peu quant aux abus sexuels, aux situations d’agressions verbales ou physiques et aux cas de harcèlement d’autorité auxquels se livrent certains hommes aux dépens de femmes, Alexandra Dezzi construit dans son deuxième roman intitulé La Colère, paru au sein de la collection « La Bleue » des éditions Stock en cette rentrée littéraire 2020, un texte s’intéressant aux notions de domination et de violence avec un style détonnant. Citant l’écrivaine, philosophe et féministe française Monique Wittig (1935-2003), elle invente une écriture servant son propos par laquelle elle montre la contemporanéité de sa protagoniste principale. Elle lui attribue du reste une sexualité semblant de prime abord libérée et conclut surtout son énonciation sur l’émotion vive ressentie … Continuer la lecture de « La Colère d’Alexandra Dezzi, une rage émotionnelle salvatrice »

La Prière des oiseaux de Chigozie Obioma, un conte symbolique sur l’inégalité sociale

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Écrivain nigérian aujourd’hui basé aux États-Unis, Chigozie Obioma s’inspire de son parcours singulier pour créer des univers mythiques d’une grande oralité. C’était déjà le cas dans Les Pêcheurs (L’Olivier, 2016), son premier roman, finaliste du Booker Prize 2015. C’est aussi le cas dans La Prière des oiseaux (Buchet/Chastel, 2020), son deuxième roman, finaliste du Booker Prize 2019. Chigozie Obioma, traduit de l’anglais vers le français par Serge Chauvin, conte dans ce dernier l’histoire d’un homme dont l’existence est sévèrement mise à l’épreuve par la société qui l’entoure. Il choisit de sorte de rendre compte de l’expérience humaine d’un être démuni, sans cesse rabaissé par les personnes qu’il côtoie. Cet homme est présenté aux lecteur.rice.s au moyen d’un narrateur insolite soulignant les caractéristiques de … Continuer la lecture de « La Prière des oiseaux de Chigozie Obioma, un conte symbolique sur l’inégalité sociale »

Et toujours les Forêts de Sandrine Collette, quelle humanité après la fin du monde ?

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Écrivaine française née en 1970, Sandrine Collette a une certaine prédilection pour les récits mettant en lumière l’œuvre des êtres humains sur la Terre : ses personnages sont souvent en situation de grande détresse, isolés dans des environnements hostiles découlant des méfaits de l’Homme sur la planète. Elle est ainsi l’auteure de Juste après la vague (Denoël, 2018), roman dans lequel bien peu d’âmes survivent à une vague qui détruit tout sur son passage ; et Il reste la poussière (Denoël, 2016), roman dans lequel son personnage principal se retrouve en marge des autres dans une « steppe balayée de vents glacés ». Dans Et toujours les Forêts, Sandrine Collette poursuit cette entreprise littéraire singulière. Ici, un jeune garçon mal-aimé devient homme de la Grande Ville, … Continuer la lecture de « Et toujours les Forêts de Sandrine Collette, quelle humanité après la fin du monde ? »