Sexe et mensonges : La vie sexuelle au Maroc, des témoignages forts recueillis par Leïla Slimani

Sexe et mensonges de Leïla Slimani
Copyright : Les Arènes

Sexe et mensonges est un document qui aborde la thématique de la sexualité au Maroc, offert par Leïla Slimani. Il a été édité par Les Arènes, une maison d’édition française dont la ligne éditoriale se veut indépendante.

Le jour de la parution de ce livre, en septembre 2017, est également sorti Paroles d’honneur, la bande dessinée pour laquelle Leïla Slimani se retrouve scénariste, Laetitia Coryn illustratrice et Sandra Desmazières coloriste. Ces deux ouvrages complémentaires permettent de découvrir la condition de la femme dans une société partagée quant à son image et appréhender le tabou autour de la sexualité dans ce pays du Maghreb.

Le sous-titre de Sexe et mensonges est assez révélateur en ce qui concerne la portée globale de ce texte. La Vie sexuelle au Maroc est un vaste sujet, parfois polémique, et la journaliste franco-marocaine a la volonté de s’y attaquer de manière franche. Ainsi ce reportage est composé de témoignages poignants de personnes anonymes ou clairement identifiées, de personnes avec lesquelles Leïla Slimani a eu l’occasion de s’entretenir notamment depuis la parution de son premier roman Dans le jardin de l’ogre. Ces énoncés très personnels servent ensuite de base aux propos expliqués par l’écrivaine. On y découvre, petit à petit, la réalité des Marocains quant à la question de la liberté des mœurs et de leur sexualité. Le lecteur se fait alors confident, il tend l’oreille, insiste impuissant à ces différences perceptibles de libre arbitre pour un homme et une femme. Mais pour que ce spectateur occidental puisse vraiment entendre la peine de ces personnes, il faut surtout qu’il s’instruise et comprenne l’origine du débat souvent conflictuel. Leïla Slimani donne ici le contexte de ces controverses ; invite à comprendre, sinon appréhender, les causes de ces différences apparentes entre les hommes et les femmes ; propose d’imaginer ce que représente cette société pour les jeunes Marocains.

Des lois à n’en plus finir…

Lorsque l’on s’intéresse à la question de la sexualité au Maroc, il est important de considérer les lois qui régissent la moralité de ses citoyens : selon Leïla Slimani, c’est la raison pour laquelle il est tant difficile d’aborder ce tabou de manière libérée dans ce pays. Le Code pénal marocain prévoit en effet des peines à l’encontre de ses ressortissants pour attentats aux mœurs dans des situations que le citoyen européen jugerait complètement anodines.

Ainsi, l’article 490 stigmatise les relations sexuelles entre les personnes qui ne sont pas unies par des liens matrimoniaux : « Sont punies de l’emprisonnement d’un mois à un an, toutes personnes de sexe différent qui, n’étant pas unies par les liens du mariage, ont entre elles des relations sexuelles. ». L’article 489 condamne les relations homosexuelles : « Est puni de l’emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de 200 à 1.000 dirhams, à moins que le fait ne constitue une infraction plus grave, quiconque commet un acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe. ». L’article 491 fait de l’adultère un acte condamnable : « Est puni de l’emprisonnement d’un à deux ans toute personne mariée convaincue d’adultère ». Bien d’autres lois réglementent les atteintes publiques à la pudeur, cf. articles 483-485 ; et l’avortement, cf. articles 449-458, une pratique illégale sauf si la santé de la mère est en jeu et que le conjoint autorise l’intervention par un chirurgien.

Selon l’écrivaine, « la réalité de ce pays […] est bien plus complexe, bien plus douloureuse qu’on ne voudrait nous le faire croire ». Si l’on considère ces lois de manière intransigeante, cela voudrait dire que tous les célibataires du Maroc sont vierges, que la prostitution n’existerait pas, que les avortements clandestins ne seraient pas, que les jeunes couples ne passeraient jamais par l’étape de concubinage, qu’il n’y aurait aucun homosexuel…

Évidemment, dans la réalité, personne n’ignore que les lois qui nous gouvernent sont bafouées tous les jours, toutes les heures, dans tous les milieux. Chacun le sait mais personne ne veut le voir et s’y confronter. La loi qui pénalise les relations sexuelles hors mariage n’est pas respectée, mais les autorités refusent absolument de l’admettre publiquement. Elles savent que des centaines d’avortements clandestins ont lieu chaque jour, mais la loi punissant l’IVG n’a été amendée qu’à la marge. Elles ne peuvent ignorer que les homosexuels vivent dans la peur et l’humiliation mais elles font comme si. Tous ceux qui détiennent l’autorité – gouvernants, parents, professeurs – tiennent le même discours : « Faites ce que vous voulez, mais faites-le en cachette. »

Il existe également ce que l’on appelle des fatwas, des règles établies par un spécialiste de la loi islamique sur une question particulière. Ces fatwas ne peuvent pas mener à une condamnation juridique, mais elles font office de décisions religieuses sur un cas concret de la vie courante non précisé par la jurisprudence islamique et font l’objet d’une attention particulière par les musulmans. Parmi les plus improbables citées par Leïla Slimani tout au long de cet écrit, une fatwa « interdit aux femmes de toucher les bananes et les concombres parce qu’ils ressemblent au sexe masculin » ; une autre « [interdit] les échanges de mots d’amour sur Facebook ».

Alors comment réellement imaginer une société plus libre pour ces hommes et femmes si les lois en vigueur au Maroc ne sont pas remises en cause ? C’est la question que se pose aujourd’hui Leïla Slimani. Le constat est simplement celui-ci : si cette population maghrébine veut un bouleversement des mœurs, son gouvernement doit adopter une réglementation plus douce. Aujourd’hui, la loi est telle qu’elle marginalise certaines personnes à cause de leur orientation sexuelle, qu’elle favorise la pression exercée sur les jeunes autour du mariage, qu’elle invite les femmes qui désirent se faire avorter à le faire dans des conditions atroces inimaginables.

Plus que jamais, je suis persuadée qu’une refonte totale des droits individuels et sexuels est nécessaire si nous voulons favoriser l’épanouissement de la jeunesse et la juste implication des femmes dans la société. Nous devons, au moins, engager une réflexion collective, sans diatribe et sans haine.

Des témoignages marquants

Afin de donner à son lectorat un aperçu de leurs difficultés quotidiennes, Leïla Slimani propose de découvrir de nombreux témoignages représentatifs de la population marocaine locale : on y retrouve des hommes et des femmes ; des personnes célibataires, mariées et divorcées ; des personnes hétérosexuelles et homosexuelles ; des personnes exerçant des métiers tels que sexologue, thérapeute, policier, prostituée, médecin, professeur, journaliste, écrivain…

Tous insistent sur le « poids de la société » dans leur vie quotidienne. Une expression pourrait bien résumer leur inconfort : « L’honneur passe avant tout ». Souvent issus de familles traditionalistes et conservatrices, ces individus ne doivent pas seulement agir en fonction de leur corps, de leurs envies, mais aussi en fonction du qu’en dira-t-on. Cette assertion est d’ailleurs d’autant plus vraie pour les femmes.

Au Maroc, s’il est moralement accepté que l’homme puisse vivre sa sexualité pleinement, ce n’est pas le cas de la femme. L’homme est pourtant bien juridiquement soumis à la même réglementation pénale et aux mêmes lois religieuses que son homonyme féminin, mais hors de question de considérer ces deux sexes sur un même pied d’égalité. Abdessamad Dialmy, professeur, sociologue et consultant international en santé sexuelle, déclare : « L’homme qui fait l’amour avant le mariage, c’est mauvais mais admis. Une jeune fille est, elle, condamnée irrémédiablement. »

C’est ainsi que la question de la virginité reste très présente au cœur des débats. C’est par le biais de cet état de chasteté que l’on juge de la valeur d’une femme. La femme « libérée » est considérée comme un « danger » ; elle a une mauvaise influence, une mauvaise réputation.

Pour beaucoup d’hommes (et de femmes aussi parfois), il n’y a pas d’intermédiaires entre la femme vertueuse et la prostituée. Ils ont une vision extrêmement manichéenne des femmes.

Chacun des énoncés recueillis par Leïla Slimani est révélateur d’un mal de société que l’on espère éphémère. Les femmes ne peuvent vivre leur sexualité sans s’attendre à des jugements d’autrui. Et si les hommes sont favorisés dans leur quotidien sur ces questions, ils restent néanmoins eux aussi victimes de ces pensées réductrices, « [déboussolés] face à la rapidité avec laquelle les femmes marocaines se sont adaptées au changement et à la modernité ». Quant aux homosexuels, impossible pour eux de vivre autrement que dans le mensonge au Maroc.

Tout le monde ment et dissimule, et les relations sexuelles peuvent devenir un moyen d’exercer une pression sur quelqu’un.

Tout le monde se cache. Tout le monde est hypocrite. On a un double discours, dans n’importe quel milieu.

Des militants en marche

Dans ces conditions, quel avenir peut espérer la jeunesse marocaine ? D’après les spécialistes, aujourd’hui les langues se délient quelque peu et on entend des revendications qui n’auraient jamais pu exister il y a quelques années. Ces experts se disent confiants sur l’avenir des Marocains, bien que la parole ne soit pas encore donnée à tous, ni possible sur tous les sujets.

[…] Je suis néanmoins optimiste. On est en train de crever plusieurs abcès. Avant, on ne parlait même pas.

À ce sujet, la démarche de l’essayiste, médecin biologiste, chercheuse en théologie et féministe marocaine Asma Lamrabet est particulièrement impressionnante. Cette femme a décidé d’axer ses recherches sur la question de la femme musulmane en vue de mieux cerner ses problématiques actuelles et de pouvoir pratiquer sa religion tout en vivant un épanouissement profond spirituel et intellectuel. Son parcours est absolument passionnant.

Je me suis mise à travailler sur les textes pour répondre à une question finalement très personnelle : comment faire, en tant que femme musulmane, pour vivre une spiritualité épanouie ? Pourquoi dois-je m’expliquer, à chaque fois, au nom du religieux ?

En définitive, chacun veut s’affranchir des règles imposées par la loi et s’émanciper du regard des autres. Les militants sont de plus en plus nombreux et tentent de faire abroger les articles relatifs aux mœurs du Code pénal marocain. Leïla Slimani introduit dans la conclusion de son document à caractère journalistique cette phrase mémorable : « Reste au législateur à mettre tout en œuvre pour que chacun, quelle que soit sa vision personnelle de la vertu ou de la pureté, puisse vivre dignement et en sécurité sa vie sexuelle. ».

Pour un lecteur peu au fait des différences profondes en matière de législation et de perception qui existent entre le Maroc et l’Occident, cette lecture est révélatrice. Il découvre ici des témoignages extrêmement poignants comme ceux de Mouna et Zhor.
Quand Mouna déclare : « Je me sens en danger. Mais je sais en même temps que si je reste discrète, personne ne viendra débarquer chez moi. », on comprend très vite que sa vie est loin d’être simple en tant que femme homosexuelle vivant au Maroc.
Quand Zhor avance : « Les hommes ne comprennent pas la différence entre le fait d’avoir une sexualité et le fait de consentir à un acte sexuel. », on entend le risque qu’elle fasse l’objet d’agressions précisément parce qu’elle tente de vivre sa sexualité comme elle l’entend.
Cet ouvrage est important si l’on souhaite poser un regard nouveau sur ces problématiques.

À propos de ce livre

Titre original Sexe et mensonges : La vie sexuelle au Maroc
Auteur Leïla Slimani
Éditeur Les Arènes
ISBN 9782352045687
Prix 17 €
Nombre de pages 192 pages
Date de parution 6 septembre 2017
Disponible sur Amazon

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