Sauvage de Jamey Bradbury, une adolescente sauvage

Sauvage de Jamey Bradbury
Copyright : Gallmeister

« On ne peut pas fuir la sauvagerie qu’on a en soi » nous déclare la protagoniste principale de Sauvage ; mais c’est pourtant ce à quoi la société semble continûment l’astreindre. La jeune femme s’interroge alors : Comment vivre « différemment » sans négliger son être ? Peut-elle réellement échapper à ce qu’elle est profondément ? Que faire si son animalité est exposée en communauté ? Surtout, que signifie vraiment être humain·e ?

Jamey Bradbury nous propose de réfléchir en même tant que son héroïne à ces questions à travers l’énoncé de son premier roman traduit en français par Jacques Mailhos, un conte cruel mêlant les genres, passant du thriller au roman psychologique, de l’horreur au merveilleux, du nature writing au fantastique.

Une insolite rencontre

Tracy Petrikoff, dix-sept ans, peut aujourd’hui séparer en deux parties distinctes son existence : « Avant » et « Après » le moment où sa mère meurt des suites de ses blessures, renversée par une voiture la nuit alors qu’elle se promenait sur la route. Avant l’accident, son foyer se compose de quatre personnes : son père Bill, sa mère Hannah, son petit frère Scott et elle-même. Ils occupent une maison chaleureuse en Alaska et leur habitation comprend en outre un chenil, quarante niches, un abri à bois et un cabanon modeste. Chacun des membres de la famille tient alors un poste qui lui est attribué – le père de famille est un musher, conducteur reconnu de chiens de traîneau ; la mère se charge de l’entretien et l’entraînement de ces canidés ; les enfants font le bonheur des leurs. « Pour [eux], tout [tourne] autour des chiens, dans l’image d’Avant. » C’est d’ailleurs là que naît l’ambition de Tracy pour la course de l’Iditarod.

Mais dans l’Après, rien n’est plus. Son père « [ressemble] à un dessin d’enfant de lui-même » ; Scott semble réagir à sa façon à l’absence de sa mère, absorbant plus qu’un enfant de son âge ne le devrait ; Tracy se fait expulser de son établissement scolaire pour s’y être bagarrée avec une de ses condisciples. À la suite de son renvoi, son père la « [prive] de chiens », lui interdit aussi de chasser et d’aller plus loin que la cour. Mais sur un coup de « colère enflammée », la jeune femme se rend en vitesse dans la forêt, et alors qu’elle traque un écureuil, un inconnu lui fonce dedans et elle sort son couteau. De leur lutte singulière, Jamey Bradbury ne nous révèle pas grand-chose dans un premier temps : Tracy reprend ses esprits, son arme est ensanglantée, elle se persuade qu’elle a blessé l’homme. Peut-être l’a-t-elle même tué. Elle ne peut donc agir, selon elle, que pour préserver son intégrité aux yeux de tous.

Narrant son histoire originale à la première personne du singulier, Jamey Bradbury nous positionne – nous, lecteur·rice·s – dans le même flou quant à cet épisode décisif de l’intrigue. Les pensées de Tracy ne sont entrecoupées que de la voix de sa mère (absente, mais bien présente par le biais d’analepses choisies de la romancière) et des personnes avec lesquelles la jeune fille converse – des dialogues d’ailleurs inclus dans la prose de la narratrice sans guillemets, souvent avec un simple retour à la ligne. Quand Jesse Goodwin fait irruption dans la vie des Petrikoff, les cartes sont redistribuées : Tracy doit comprendre qui est l’inconnu blessé et apprendre de ses relations tumultueuses avec autrui.

Un art de la transgression

Jamey Bradbury fait de son héroïne principale une femme en devenir qui semble ne pouvoir s’empêcher de braver l’interdit. Tracy est en ce sens une adolescente égocentrée au caractère impétueux, dotée d’un désir insatiable de rébellion. La notion de transgression est de sorte omniprésente en cette œuvre. Ainsi, par exemple, Tracy n’aura de cesse de désobéir à son père – un comportement cohérent avec son âge. Bill lui ordonne de prime abord de garder ses distances avec la forêt : la jeune femme n’en fera qu’à sa tête, et ce sont justement ces décisions impulsives vis-à-vis du « dehors » qui la conduisent au désastre. La forêt, son espace et les animaux qui y vivent, paraît vital à l’équilibre de Tracy. C’est d’ailleurs le lieu où elle se sent libérée de toutes contraintes, le lieu où elle peut donner plein gré à ce que lui dicte son cœur, à savoir sa « sauvagerie ».

Come to the place where the trees started to thin out before the river, and that’s when a feeling hit me, come down so hard I lost my breath and my eyes welled up. Like someone had took away my heart but I didn’t know it and had been walking round empty but not understanding why, till right then, as I stood on the runners of the sled, it come back to me. I felt it inside me, beating strong in my chest for the first time since Mom died. Alive, every speck of me.[1]
On est arrivés à l’endroit où les arbres commencent à s’éclaircir aux abords de la rivière, et c’est là que j’ai été frappée par une sensation, une sensation qui m’est tombée dessus si violemment que j’en ai perdu le souffle et que des larmes me sont montées aux yeux. Comme si quelqu’un m’avait volé mon cœur sans que je le sache et que j’avais passé mon temps à errer en me sentant vide sans comprendre pourquoi, jusqu’à cet instant-là, où la chose m’est revenue, alors que je me tenais debout sur les patins du traîneau. Je l’ai sentie à l’intérieur de moi, ça battait fort dans ma poitrine, pour la première fois depuis la mort de Maman. En vie. Chaque particule de moi était en vie.

De même, Bill est celui qui révèle à Tracy la situation de grande vulnérabilité financière du foyer, une vérité qui l’empêcherait a priori de concourir à l’Iditarod. Là encore, l’adolescente trouve une solution à son problème, par la voie de la violation, choisissant d’agir en ne tenant compte que de ses désirs, mentant effrontément et par omission à celles et ceux qui l’entourent.

Surtout, en réalité, tout commence avec les quatre règles qu’Hannah donne à sa fille – des règles dont Jamey Bradbury accentue l’importance en leur donnant une graphie majuscule : « Toujours Rester en Vue de la Maison », « Tu Rentres à la Maison Pour le Dîner », « Ne Jamais Rentrer à la Maison avec les Mains toutes Sales » et, peut-être l’essentielle, « Ne Jamais Faire Saigner Quelqu’un ». Mais Tracy, sans doute à l’image de sa génitrice qui se qualifie elle-même de « sauvage », trahit chaque fois ces commandements. Plutôt que de résister à son instinct, elle s’y plie, animale, se muant de plus en plus, à mesure que se dévoile l’intrigue, en un être assoiffé de sang. Notons d’ailleurs ici que le sang est un motif littéraire très fort du roman, un élément absolument crucial dans l’appréhension des dons de rétrocognition de l’héroïne – Jamey Bradbury plongeant ici ses lecteur·rice·s dans un univers fantastique voire d’horreur.

I learned in school that blood has a memory. It carries information that makes you who you are.
J’ai appris à l’école que le sang a une mémoire. Il porte les informations qui font ce que vous êtes.

Une identité, une altérité

Jamey Bradbury sonde aussi en Sauvage les fondements d’une identité. Son héroïne principale, presque anti-héroïne d’ailleurs, est un personnage littérairement intéressant car suscitant des émotions contradictoires. Sa jeunesse n’est pas dénuée d’une intelligence fulgurante – que la romancière souligne avec des métaphores brillamment travaillées – mais, pour autant, la mène à une conduite autocentrée.

On découvre ici Tracy dans son intimité la plus profonde, dans ses réflexions les plus déconcertantes, dans sa vérité la plus crue. Ses actions deviennent imprévisibles, ses plans d’exécution funestes ; et les répercussions de ses actes, elles, sont définitives. En ce sens, Jamey Bradbury nous offre un véritable roman d’apprentissage, où sa protagoniste doit s’instruire de ses erreurs, où elle doit se départir de ses réactions immatures (chose dont elle a conscience mais qu’elle n’arrive pas à faire). Sa mère absente, celle qui lui ressemblait le plus, ne peut répondre à ses interrogations – l’écrivaine montrant ainsi le caractère individuel du passage à l’âge adulte. L’adolescence est céans le lieu des décisions brutales pour le devenir d’un être.

Aussi, Jamey Bradbury traite admirablement des notions d’identité de genre et de préférence sexuelle au sein de son roman. Ses personnages sont confrontés à ces notions sans que ces dernières ne soient centrales à l’intrigue ; la romancière témoignant néanmoins avec force de leur existence. Tracy possède un don lui permettant de « connaître » celles et ceux qui l’entourent, d’« entendre » leur vérité : elle accepte ainsi la réalité de l’autre (l’être différent, appelé the other dans la littérature anglophone) comme évidente. Une réalité n’admettant aucun doute, aucune suspicion possible. Dans une interview donnée à The Qwillery[2], l’écrivaine explique sa motivation de la façon suivante.

It’s important to me to write about folks we don’t always see represented in popular culture (although, happily, representation seems to be growing and changing). It’s true that when you can see yourself in the media you consume, you can also see possibility, and perhaps understand yourself and others better. As an asexual person, for a long time I thought I was some kind of crazy anomaly; who talks about being asexual, unless you happen to be a plant? It wasn’t until I started to see asexual people represented in film and television that I realized I wasn’t alone.
Il est important pour moi d’écrire sur des personnes que nous ne voyons pas toujours représentées dans la culture populaire (même si, heureusement, la représentation semble croître et changer). Il est vrai que lorsque l’on se voit dans les médias que l’on consomme, on peut y percevoir des possibilités, et peut-être mieux se comprendre soi-même et mieux comprendre les autres. En tant que personne asexuelle, j’ai longtemps pensé que j’étais une sorte d’anomalie insensée – qui parle d’asexualité, à moins qu’il ne soit question de plante ? Ce n’est que lorsque j’ai commencé à voir des personnes asexuelles représentées au cinéma et à la télévision que j’ai réalisé que je n’étais pas seule.

I also think it’s important to tell stories about all kinds of people that aren’t just the story about their “otherness.” Not every story about a gay person has to be about their coming out. Not every story about a person of color needs to be an object lesson. I want to see stories that are just stories, that happen to have gay or trans people or people of color as their protagonists and supporting characters.Je pense aussi qu’il est important de raconter des histoires à propos de toutes sortes de personnes sans que l’histoire elle-même ne soit à propos de leur « altérité ». Toutes les histoires à propos d’une personne homosexuelle ne doivent pas nécessairement parler de leur coming-out. Toutes les histoires à propos d’une personne de couleur ne doivent pas nécessairement être un objet de leçon. Je veux voir des histoires qui ne sont que des histoires, qui contiennent en leur sein des personnes homosexuelles ou des personnes transsexuelles ou des personnes de couleur comme protagonistes principaux ou personnages secondaires.

Une sauvagerie criminelle

Jamey Bradbury offre en somme un premier roman passionné sur la notion de sauvagerie. Il y a quelque chose d’ensorcelant dans sa plume, dans sa façon d’aborder l’étrangeté de sa protagoniste avec grande poésie. Et si les besoins de cette dernière sont difficilement admissibles pour autrui – à des années-lumière de la norme –, ses problématiques sont en revanche actuelles. Le cœur de son apprentissage, à savoir sa quête d’identité et sa construction personnelle, se révèle dans toute sa complexité avec un dénouement dramatique. Aussi, le réel se frotte ici au « fabriqué » : c’est ainsi que fait céans irruption Peter Kleinhaus, écrivain inventé, auteur d’un livre supposément intitulé Je suis fichu (How I Am Undone dans l’édition originelle).

Jamey Bradbury nous mène enfin à la découverte d’un univers typiquement alaskain. Ses personnages vivent à proximité d’une forêt dans une contrée où il est nécessaire d’user d’un véhicule pour se rendre dans des institutions publiques telles que l’école ou les bâtiments de poste. Les décors sont enneigés et la course de l’Iditarod (existant réellement) nous est aussi décrite avec un vocabulaire idoine.

Notes    [ + ]

  1. Les citations en langue anglaise de cette chronique (celles dont l’origine n’est pas précisée ci-avant) sont issues du texte original de Jamey Bradbury pour l’édition de The Wild Inside parue chez William Morrow. Jacques Mailhos est le traducteur de ces citations pour les éditions Gallmeister.
  2. THE QWILLERY. Interview with Jamey Bradbury, author of The Wild Inside. 20 mars 2018. Consulté le 3 juillet 2021. URL : https://www.theqwillery.com/2018/03/interview-with-jamey-bradbury-author-of.html

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