Les Passeurs de livres de Daraya : une bibliothèque secrète en Syrie de Delphine Minoui

Les Passeurs de livres de Daraya de Delphine Minoui
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Delphine Minoui est une journaliste et écrivaine franco-iranienne. Diplômée de l’École des hautes études en sciences de l’information et de la communication et de l’École des hautes études en sciences sociales, Delphine Minoui s’installe en Iran en 1999. Elle est dès lors correspondante pour France Inter et France Info ; et depuis 2002, grand reporter pour le Figaro, spécialiste du Moyen-Orient.

L’idée de cet ouvrage, Les Passeurs de livres de Daraya : une bibliothèque secrète en Syrie, naît en 2015 alors que Delphine Minoui tombe sur une photo de deux Syriens entourés de murs de livres sur un réseau social. En lisant la légende de cette image, elle se rend compte que ces jeunes hommes sont à Daraya, une ville de Syrie dont elle connaît l’histoire, une ville assiégée depuis près de trois ans au moment de la découverte de ce média.

Une bibliothèque clandestine à Daraya, une ville alors coupée du monde

L’idée que ces jeunes soient là, à bouquiner sous les bombes, dans les sous-sols de cette cité embastillée, attise ma curiosité.

Intriguée par cette image représentant deux hommes en train de lire parmi les décombres, Delphine Minoui pense instinctivement que cette histoire, bien qu’elle n’en connaisse alors ni les tenants ni les aboutissants, doit être racontée. Mais les conditions géopolitiques de la Syrie et la réalité de Daraya en octobre 2015 sont telles qu’il est impossible pour elle d’envisager de s’y rendre place, de « réussir à passer là où tant d’autres ont échoué » : même l’Organisation des Nations unies s’est retrouvée dans l’incapacité de rejoindre Daraya pour fournir l’aide humanitaire requise par la population syrienne. La journaliste réfléchit tout de même à la question, mais se rend bientôt à l’évidence.

Faut-il pour autant enterrer cette histoire à cause d’un rideau de fer imposé par la force ? Se contenter d’être les témoins impuissants d’une barbarie sans pareil qui se déroule en direct de nos téléviseurs ?

Delphine Minoui voudrait que le monde entier sache que Daraya existe, que malgré la misère quotidienne, Daraya continue de se révolter par un accès au savoir. Elle retrouve la trace de l’auteur du fameux cliché, qui se révèle être le cofondateur de la bibliothèque secrète de Daraya, Ahmad Moudjahed. Les deux entrent en contact au moyen d’Internet, bien que le jeune homme soit loti d’une connexion des plus instables. L’écrivaine soumet à Ahmad son projet, son envie et son intention de révéler au monde cette résistance silencieuse, insoumise, instruite. Le jeune homme lui propose alors d’être son guide, son témoin ; et elle se fait la promesse que ce livre sera la « mémoire vivante de Daraya ».

Si on resitue l’écrit de ce livre dans son contexte historique, en octobre 2015, à l’heure où Delphine Minoui découvre la photographie qui déclenchera l’écriture de ce document, Daraya est assiégée depuis presque trois ans. De nombreux civils de cette ville syrienne ont trouvé la mort, brutalement massacrés par les forces du régime. Une majorité de la population de cette ville a fui les lieux, maintenant désolés par les bombes. Et il n’existe que des estimations du nombre de personnes tuées depuis novembre 2012 dans la région. La population encore présente sur les lieux vit quotidiennement des attaques meurtrières. L’avenir semble bien obscur pour les plus jeunes.

Ahmad a alors vingt-trois ans. Comme nombreux des 12 000 survivants qu’il croise jour après jour dans les quartiers de sa ville, il n’a pas quitté Daraya depuis 2012. Pour empêcher la révolte, la cité a entièrement été mise « sous les verrous » par le régime, nous explique Delphine Minoui. La ville est donc complètement coupée du monde, et vit sous la menace d’explosions et de bombardements intempestifs. Ahmad vit ici par ses propres moyens : au moment où Daraya est assiégée, sa famille décide de migrer vers une ville voisine, mais le jeune homme refuse catégoriquement de suivre les siens. Il veut vivre « sa révolution ».

Un jour, près d’un an après le début de cette violence sans nom, Ahmad est appelé en renfort par ses amis pour déterrer un pan de la connaissance :

Sous les ruines d’une maison pulvérisée, ils ont trouvé des livres qu’ils veulent absolument exhumer.

Si cette idée paraît saugrenue dans un premier temps à Ahmad – « À quoi bon sauver des livres quand on n’arrive pas à sauver des vies ? » –, il réalise vite que ces livres leur donnent un savoir qu’ils pensaient à jamais perdu, et leur permettent de s’évader au-delà de cette vie de souffrances et de misères. Ahmad et ses amis décident alors de passer de nombreuses heures à la recherche de tous les livres laissés à l’abandon dans les ruines des maisons de Daraya. En un mois, c’est près de 15 000 exemplaires sauvés des décombres ! Il est temps de trouver un lieu pour stocker ces ouvrages et leur garantir une protection des obus. Un espace souterrain sera choisi. C’est la genèse de la bibliothèque.

Delphine Minoui nous explique que cette bibliothèque est fondée sur des valeurs telles que l’honneur et le respect de l’autre. Pour chaque livre, lorsque son propriétaire est connu, son nom est inscrit à la première page. Ainsi si celui-ci n’est pas mort mais simplement disparu et qu’il vient à revenir à Daraya, il peut récupérer son bien. D’autres règles sont établies afin que les livres puissent circuler, que chacun puisse profiter d’un ouvrage. À l’image d’une vraie bibliothèque, un temps d’emprunt est décidé et celui-ci se doit être observé. Par ailleurs, le catalogue de cette bibliothèque est finalement assez diversifié en termes de contenu. On y retrouve de la littérature arabe et étrangère, des ouvrages de non-fiction, des documents de sciences et de philosophie, des recueils de poésie… Il y en a pour les goûts de chacun.

L’écrivaine nous invite également à rencontrer les personnes de l’entourage d’Ahmad. Ainsi, la jeunesse syrienne a enfin la parole, et chacun nous relate ce que la création de la bibliothèque représente pour lui. Ces jeunes revendiquent leur droit à la liberté, ainsi que leur droit au savoir et à l’éducation. Les livres viennent remplacer l’école et le corps enseignant qui n’existent plus depuis le début de la révolution. Les livres sont l’endroit où chacun se réfugie pour affronter ses peurs.

Les livres l’habitent, ils ne le lâchent pas. Seul face à la nuit, avec son arme comme seule compagne, il lit. Il croit aux livres, il croit en la magie des mots, il croit aux bienfaits de l’écrit, ce pansement de l’âme, cette mystérieuse alchimie qui fait qu’on s’évade dans un temps immobile, suspendu.

Ce que cette bibliothèque souterraine apporte à ces jeunes a une importance incommensurable.

Au milieu du fracas, ils s’accrochent aux livres comme on s’accroche à la vie. Avec l’espoir de meilleurs lendemains. Portés par leur soif de culture, ils sont les discrets artisans d’un idéal démocratique. Un idéal en gestation, qui brave la tyrannie du régime.

J’ai adoré découvrir ce document qui, je pense, nous mène à considérer autrement ce que vit la population syrienne depuis des années. Les Passeurs de Daraya : une bibliothèque en Syrie est une véritable ode à la culture, à la lecture et à la liberté. Je salue le courage avec lequel ces jeunes – et moins jeunes – ont tenté de combattre la violence par l’instruction, de combattre la haine avec l’amour des mots.

Je ne peux qu’imaginer les souffrances que ces jeunes Syriens ont endurées mais je sors grandie de cette lecture tant j’ai appris sur les conditions de cette population du Proche-Orient. On y découvre l’horreur de la guerre, la bravoure de ceux qui ont tenté de se rebeller, la peine de ceux qui ont survécu, les choix déterminés des plus téméraires. Il existe sans doute bien d’autres documents qui parlent du conflit qu’a connu Daraya ; néanmoins, celui-ci me semble accessible à tous et propose une lecture courte, incisive, marquante. Delphine Minoui a su trouver les mots justes pour nous exprimer les difficultés de ces êtres humains qui rêvent de meilleurs lendemains.

Aujourd’hui sort en livre de poche ce précieux document que je vous recommande. Depuis quelques mois, ce reportage minutieux fait sensation auprès de la critique littéraire ; il remporte en juin 2018 le Grand Prix des Lectrices Elle. Pour ma part, j’ai été touchée par ces hommes qui ont choisi de se rebeller, non pas par la violence, mais par une « culture de la patience ».

Face aux bombes, la bibliothèque est leur forteresse dérobée. Les livres, leurs armes d’instruction massive.

À propos de ce livre

Titre original Les passeurs de livres de Daraya : une bibliothèque secrète en Syrie
Auteur Delphine Minoui
Éditeur Seuil
ISBN 9782021363029
Prix 16 €
Nombre de pages 160 pages
Date de parution 19 septembre 2017
Disponible sur Amazon

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