Chanson douce de Leïla Slimani, un drame psychologique percutant

Chanson douce de Leïla Slimani
Copyright : Gallimard

Longtemps après avoir déposé ce livre, il continuera de vous hanter. Il y aurait tellement de choses à dire sur Chanson douce… Mais il y aurait surtout tellement de choses à dire sur Leïla Slimani elle-même. Cette romancière et journaliste franco-marocaine est la douzième femme à obtenir le Prix Goncourt en novembre 2016, et ce dès le premier tour du scrutin. Elle a d’abord longtemps travaillé en tant que rédactrice pour le magazine hebdomadaire Jeune Afrique, avant de quitter son travail pour se consacrer à l’écriture littéraire en 2012.

Aujourd’hui, Leïla Slimani est une écrivaine forte de ses mots et de ses convictions adulée de tous les médias. Elle a su toucher une large communauté notamment avec ses textes traitant des thématiques telles que la sexualité et la femme dans son environnement social. Elle dénonce également le manque de liberté des femmes au Maroc quant à leur vie amoureuse et sexuelle.

C’est grâce à son deuxième roman, Chanson douce, que Leïla Slimani est devenue lauréate du Prix Goncourt. Cet écrit est désormais disponible dans le monde entier et a été traduit en au moins 27 langues incluant l’anglais, l’espagnol, le portugais et l’allemand, mais aussi le coréen, le chinois et le vietnamien. Ce roman fait partie des meilleures ventes internationales selon Penguin Random House et n’a pas fini d’attirer l’attention sur lui. Il vient tout juste de sortir au format poche dans la collection Folio de Gallimard, et fait partie du catalogue de Penguin Books et de Faber & Faber pour ne citer que ces deux grandes maisons d’édition.

Un thriller aux premières notes oppressantes

Cette histoire, dont je ne savais pas grand-chose quand j’ai acheté le livre, n’a rien d’une lecture douce et réconfortante telle que peut l’être une véritable chanson douce. Dès les premières pages, la romancière nous met en exergue la déchéance de ce monde. C’est avant tout un récit tragique dans lequel se mêlent excès de confiance, préjugés, déchéance financière, abus de comportement et troubles de la personnalité. C’est un texte qui se veut à la fois cinglant et rude.

Paul et Myriam sont un couple parisien classique à la recherche d’une nounou pour garder leurs enfants, Mila et Adam. Jusque-là, c’est Myriam qui s’occupait de sa petite famille, des tâches ménagères et de la douceur de son foyer. Seulement après un peu plus de trois ans sans la moindre considération pour le monde extérieur, elle ressent le besoin de reprendre le chemin de sa carrière professionnelle d’avocate.

Cette nounou, elle l’attend comme le sauveur, même si elle est terrorisée à l’idée de laisser ses enfants. Elle sait tout d’eux et voudrait garder ce savoir secret. Elle connaît leurs goûts, leurs manies. Elle devine immédiatement quand l’un d’eux est malade ou triste. Elle ne les a pas quittés des yeux, persuadée que personne ne pourrait les protéger aussi bien qu’elle.
Depuis qu’ils sont nés, elle a peur de tout. Surtout, elle a peur qu’ils meurent.

S’ensuivent mille et une considérations pour le couple qui opte finalement pour l’aide d’une personne tierce qui sera chargée de s’occuper de leurs bambins.

Il est intéressant de marquer ici que Myriam est d’origine marocaine. Et pourtant, celle qui devra se charger des enfants de Paul et Myriam ne doit en aucun cas être une Maghrébine. « […] Myriam s’y refuse absolument. Elle craint que ne s’installe une complicité tacite, une familiarité entre elles deux. Que l’autre se mettre à lui faire des remarques en arabe. À lui raconter sa vie et, bientôt, à lui demander mille choses au nom de leur langue et de leur religion communes. Elle s’est toujours méfiée de ce qu’elle appelle la solidarité des immigrés. »
Non, cette nounou doit être une femme, Blanche si possible, de bonne famille, à l’attitude impeccable.

C’est ainsi que débarque Louise dans les vies de Paul et Myriam, un personnage que Leïla Slimani nomme d’après Louise Woodward. Dans les premiers temps, Louise est une fée. Elle semble parfaite et possède un rôle central à l’équilibre et l’harmonie du foyer. Mais, avec le temps, Louise se montre aussi réservée, taciturne et d’humeur changeante.

Petit à petit, on découvre intimement les pensées des trois personnages principaux : Louise, Myriam et Paul.

Elle avait toujours refusé l’idée que ses enfants puissent être une entrave à sa réussite, à sa liberté. Comme une ancre qui entraîne vers le fond, qui tire le visage du noyé dans la boue.

Tout ce qu’il voulait, c’était ne pas rentrer chez lui, être libre, vivre encore, lui qui avait si peu vécu et qui s’en rendait compte trop tard.

Nous ne serons heureux, se dit-elle alors, que lorsque nous n’aurons plus besoin les uns des autres. Quand nous pourrons vivre une vie à nous, une vie qui nous appartienne, qui ne regarde pas les autres. Quand nous serons libres.

On avance avec eux vers une tragédie sans nom, dont la vérité est plus compliquée qu’il n’y paraît. Comment savoir quand « trop » c’est « trop » ? Jusqu’à quel point doit-on faire confiance à l’autre ? Devons-nous réellement juger seulement sur des préjugés liés à la race, l’origine ethnique ou la religion ? Jusqu’à quel point doit-on se fier à son instinct ?

Il est aussi intéressant de noter que pour son métier, Myriam est sans arrêt en face de pseudo-criminels qu’elle doit défendre. Son travail est alors de leur trouver des circonstances atténuantes, de comprendre quels événements ont amené ses clients à commettre leur délit. Elle a l’habitude d’être confrontée à des tragédies, et met un point d’honneur à toujours présenter le présumé coupable comme étant lui aussi une victime ; que celui-ci ait été sous l’emprise d’alcool ou de stupéfiants, rien ne l’arrête.

Si Myriam a toujours été capable de se mettre à la place de l’autre et d’entendre sa véritable détresse, qu’en sera-t-il quand elle devra faire face à l’horreur de sa vie ?

Nous devons prouver que, vous aussi, vous êtes une victime.

Chanson douce est une histoire passionnante dans laquelle les émotions sont franches. Elle questionne chacun sur sa capacité à suivre ses intuitions et sa capacité à bien se positionner dans une relation donnée. Ce livre, je ne le recommanderai sans doute pas à toutes ces mères qui ont des enfants, qui ont besoin de les faire garder, notamment sur la banlieue parisienne : cette histoire leur ferait dresser les poils sur tout le corps ! Mais c’est une lecture rapide, nette et bouleversante. J’ai adoré lire ce livre de Leïla Slimani.

À propos de ce livre

Titre original Chanson douce
Auteur Leïla Slimani
Éditeur Gallimard
Collection Blanche
ISBN 9782070196678
Prix 18 €
Nombre de pages 240 pages
Date de parution 18 août 2016
Disponible sur Amazon

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