Elle

Bougainvillea
Copyright : Ornella Binni

La dernière fois que je l’ai vue, c’était un samedi, deux soirs avant qu’elle s’en aille et nous laisse faire face à son absence. Je me suis rendue à son domicile accompagnée de ma mère et de ma sœur. C’était devenu le rendez-vous quotidien. « On va voir comment elle se porte. » Cela faisait déjà plus de deux mois que son état se dégradait sans que les médecins puissent trouver une solution à sa condition. Ils ne l’ont même pas gardée à l’hôpital, non, elle est rentrée chez elle, où ses enfants se relayaient pour alors lui porter les soins qu’ils pouvaient. C’était une période de désespoir ambiant. Dès qu’on la touchait, elle gémissait. Et parfois, quand elle était capable de nous reconnaître, elle nous adressait un « Merci les enfants, je vous revaudrai ça » avant de s’assoupir pour un temps dont on ne connaissait la durée. Elle était si faible, ça en était décourageant.
Le jour qui a précédé son départ, je ne me suis pas rendue chez elle, laissant ma sœur et ma mère s’y rendre seules. Je me souviens avoir pensé que j’avais besoin de ce jour pour reprendre des forces et affronter sa douleur. C’était trop dur d’y aller tous les jours, de se sentir si impuissant face à l’ampleur de sa maladie. J’avais besoin de ce jour pour me remettre des émotions de la veille. C’est ironique en soi car jamais je n’aurais pensé que tout ça, c’était la partie simple. En réalité, toute cette période était si simple si on la compare avec celle d’après. Seulement, à ce moment-là, je ne croyais pas en cet « après ». Je pensais juste à « maintenant », à son visage amaigri, à ses membres fatigués, son état semi-végétatif et à ses cris. J’avais juste besoin de cette petite journée. Si seulement j’avais su…
Finalement, de cette journée de lundi je ne me souviens que d’une chose, ce coup de téléphone, alors que je venais de me lever et de m’installer à mon ordinateur. Il paraît que je n’ai pas parlé, seulement crié, et que tout le monde a compris de quoi il s’agissait. Je ne savais même pas qui j’avais à l’autre bout de l’appareil… c’était une de mes tantes… De toutes façons, quelle importance cela avait ? J’ai regretté de ne pas pouvoir revivre la « journée d’hier ». La veille, tout semblait encore possible. J’aurais pu la serrer et la prendre dans mes bras, pour l’entendre une nouvelle fois m’appeler d’un prénom farfelu. Je me suis fait une promesse. Je me suis dit que je ne croirai véritablement à cette annonce qu’au moment où je la verrai, comme endormie, dans sa dernière demeure. Qu’est-ce que je connaissais le mieux chez elle ? J’ai eu cette idée stupide que si seulement je pouvais voir ses mains, alors c’est sûr, je saurais si c’est vraiment elle. Pourquoi la main ? Parce que je connaissais par cœur ses doigts, ses ongles légèrement incurvés… Je ne croirai à cette vérité irréelle que le jour où je pourrai voir ses doigts et m’assurer qu’il ne s’agit pas d’une grande farce. Mais non, ce n’était pas une blague.

J’aime à repenser à toutes ces choses qui la caractérisaient.
Elle avait cette manie de toujours veiller à ce que l’on n’ait besoin de rien. Elle nous regardait courir inlassablement et nous appelait (en criant) pour venir manger, car « c’est l’heure », nous devions « avoir faim ». C’était très important pour elle que nous mangions à notre faim, que nous ne manquions de rien – elle qui n’a pas toujours eu de quoi se nourrir correctement durant son enfance, son adolescence… C’était également important pour elle que nous évitions le gaspillage. Et, si on restait près d’elle, tout près d’elle, elle nous glissait toujours quelque chose dans la main, de la monnaie pour aller au bourg, du pain pour grignoter avec elle, ou des sucreries pour adoucir notre palais.
Elle nous a appris les enseignements classiques à sa manière. « Sa ki ta’w sé ta’w, sa ki pa ta’w pa ta’w ! » ; mot à mot, ce qui est à toi est à toi, ce qui n’est pas à toi n’est pas à toi. Il ne faut pas toucher ce qui appartient à autrui. Lorsque nous devions prendre la voiture, même pour le petit trajet Duhamelin/Dominante, elle nous criait « Prudence sur la route ! » car l’accident ne prévient pas. Elle nous répétait souvent « Si ton idée te dit de ne pas y aller, alors n’y vas pas ! », faisant référence à un événement pour lequel on se torturait à savoir si oui ou non on devait s’y rendre. Selon elle, la vie mérite d’être vécue, chaque jour c’est l’occasion d’apprendre quelque chose de nouveau. Elle aurait adoré mieux savoir lire et écrire. Plus jeune, je lui avais créé un cahier de leçons pour qu’elle retienne les sons les plus simples. L’éducation avait une valeur inestimable à ses yeux. Je crois qu’elle était fière de nous.
L’une des activités qui lui procurait le plus de joie, c’était le jardinage. Elle adorait ses fleurs ! Il était hors de question d’arracher, de maltraiter, d’oublier ses fleurs. Son jardin, c’était son petit monde de bonheur. Dès que les rayons du soleil plongeaient dessus, elle le regardait avec amour et affection. Elle en prenait soin comme de la prunelle de ses yeux, de tout son cœur. Et si elle se rendait chez quelqu’un qui avait une variété – de roses, d’hibiscus, d’anthuriums, de bougainvilliers – qu’elle n’avait pas, il fallait coûte que coûte qu’elle obtienne un plant de cette personne, afin de pouvoir planter ces nouvelles tiges dans son jardin à elle. Elle négociait et parvenait toujours à ses fins. Il y avait même des samedis entièrement dédiés aux fleurs : on descendait en ville très tôt pour se balader au milieu de plantes exotiques, pour qu’elle repère ses futurs bébés.
Par contre, si nous nous s’asseyions à côté d’elle pendant l’un de ses feuilletons favoris, un épisode d’une des telenovelas latino-américaines si réputées en Martinique, nous devenions invisibles. Elle regardait parfois la même série deux fois de suite, d’abord sur Télé Guyane, puis sur Télé Martinique ou Guadeloupe. Tous les jours, entre midi et 18h30 je dirais, sa télévision avait un planning bien prédéfini, pour notre plus grand désespoir !

Dix années se sont déjà écoulées depuis ce jour, en ce samedi gloria, jour de silence, de recueillement, de lumière et de célébration. On croit que le temps efface les blessures, mais c’est faux. Le temps ne fait que partiellement les refermer. Elles sont toujours là, et parfois elles réapparaissent, en surface, s’en crier garde. On croit que l’on va mieux, et d’une certaine façon sûrement, c’est le cas. Mais cette absence, c’est aussi un trou immense que rien ne semble combler.
Son visage, ses traits, son sourire s’atténuent avec le temps, peut-être que ma mémoire me joue des tours… Il y a si longtemps qu’elle est partie. « It’s been a long time, long time now, since I’ve seen you smile ».

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