Une journée dans la mort de l’Amérique de Gary Younge, un document sur la violence armée aux États-⁠Unis

Une journée dans la mort de l'Amérique de Gary Younge
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Le deuxième amendement de la Constitution des États-Unis est un texte de loi autorisant le port d’armes à tout citoyen états-unien : il reconnaît la nécessité de constituer une milice bien organisée afin de garantir la sécurité de cet « État libre » ; il stipule surtout que ce droit ne peut être annihilé en aucun cas.

A well regulated Militia, being necessary to the security of a free State, the right of the people to keep and bear Arms, shall not be infringed.[1]

Cet amendement est aujourd’hui source de moult débats politiques sur la qualification de « droit fontamental » quant à la possession d’une arme à feu pour se défendre. Les partisans de l’amendement soutiennent fermement la diminution des réglementations relatives au port d’armes par tout États-Unien. L’opposition, a contrario, espère que de nouvelles lois en restreignent l’accès s’appuyant sur le nombre de décès par balle par jour dans le pays.

Ayant résidé quelque temps aux États-Unis pour des raisons professionnelles, Gary Younge, journaliste britannique né de parents barbadiens, s’intéresse à ces questions dans son ouvrage intitulé Another Day in the Death of America[2], un document d’une grande richesse publié en France sous le titre Une journée dans la mort de l’Amérique grâce à la traduction de Colin Reingewirtz. Il dresse céans un portrait de la société nord-américaine et compose in fine un reportage précieux sur la violence armée aux États-⁠Unis, son but étant de sensibiliser le plus grand nombre à ce type de violence tout en rendant hommage à la mémoire des disparus.

Une journée parmi tant d’autres

Pour les besoins de son essai, Gary Younge choisit de focaliser toute son attention sur les enfants ou adolescents tués par balle sur le territoire états-unien. Ils sont en moyenne sept à mourir chaque jour des suites d’une altercation à main armée. En 2013, l’année choisie par le journaliste pour l’ensemble de ses recherches, précisément 6,75 enfants ou adolescents ont ainsi été assassinés en moyenne par jour selon la banque d’informations CDC Wonder[3].

Le samedi 23 novembre 2013, journée sélectionnée arbitrairement par Gary Younge afin de rendre compte de la banalité de cette violence, dix enfants ou adolescents sont tués par balle sur le sol des États-Unis. Ils sont tous de genre masculin. Ils ont des origines ethniques différentes : parmi eux il y a sept Afro-⁠Américains, deux Hispaniques et un Blanc. Partant de cette donnée, Gary Younge tente de retracer la vie que menaient ces jeunes avant d’être violemment abattus.

À noter ici que Gary Younge ne sélectionne pas ce 23 novembre dans le but de conter les histoires les plus dramatiques ou sensationnelles, il veut avant tout montrer la triste réalité de ce qui s’est produit « un jour comme un autre ».

This is not a selection of the most compelling cases possible; it is a narration of the deaths that happened.[4]
Il ne s’agit pas d’une sélection des cas les plus sensationnels, mais du récit des décès advenus ce jour-là.

Dix vies anéanties

Jaiden, Kenneth, Stanley, Pedro, Tyler, Edwin, Samuel, Tyshon, Gary et Gustin[5] sont les dix jeunes (enfants ou adolescents) dont la vie s’arrête tragiquement le 23 novembre 2013. Ils sont âgés de neuf à dix-neuf ans ; ils sont dans la fleur de l’âge. Gary Younge tente d’entrer en contact avec la famille de ces garçons : il se fixe l’objectif de conter au mieux la dernière journée que ces jeunes ont vécue. L’écrivain essaie aussi de reconstituer leur personnalité, leurs traits de caractère. Il dessine ce portrait imparfait, plein de vie, et l’oppose à leur mort. Certains de ces jeunes sont victimes de tirs par accident, d’autres de violence armée liée aux gangs, d’autres encore sont tués parce qu’ils étaient au mauvais endroit au mauvais moment.

Gary Younge analyse ici le contexte social dans lequel ces jeunes vivaient. Il explicite ce qu’est le deuxième amendement de la Constitution des États-Unis et montre les répercussions de celui-ci pour les États-⁠uniens. Il enseigne ce qu’est la vie d’un foyer aux moindres revenus, obligé de vivre dans des quartiers pauvres où les jeunes sont souvent confrontés aux histoires de gangs. Il pose en outre un regard sur la manière dont sont traités les délits selon les différences raciales : selon ses sources, « les Afro-Américains ont six fois plus de probabilités que les Blancs d’être incarcérés » aux États-Unis.

Gary Younge évoque surtout le fait qu’aucun de ces meurtres n’a reçu une couverture médiatique importante, seulement parfois une mention de la personne décédée dans un journal local, et encore. La vie de ces jeunes importe peu pour les médias car, malheureusement, leur décès apparaît comme un fait divers banal. Les médias sont blasés, indifférents. Ce sont des cas trop « habituels » pour que cela soit noté à l’échelle nationale. L’essayiste déplore ce manque d’intérêt des médias : comment faire reculer cette proportion à la violence si personne n’a conscience qu’elle existe ?

Those shot on any given day in different places and very different circumstances lack the critical mass and tragic drama to draw the attention of the nation’s media in the way a mass shooting in a cinema or church might. Far from being considered newsworthy, these everyday fatalities are simply a banal fact of death. They are white noise set sufficiently low to allow the country to go about its business undisturbed: a confluence of culture, politics, and economics that guarantees that each morning several children will wake up but not go to bed while the rest of the country sleeps soundly.
À ceux que l’on abat tous les jours dans des endroits et des circonstances variés, il manque la masse critique et la dimension tragique qui attirent les médias nationaux à la manière des tueries dans les écoles et les églises. Loin de mériter l’attention médiatique, ces coups du sort quotidiens ne sont qu’une mort tout à fait banale. C’est un bruit blanc maintenu suffisamment bas pour que le pays entier puisse poursuivre tranquillement ses occupations : c’est une confluence entre culture, politique et économie qui garantit chaque jour à plusieurs enfants américains de sortir de leur lit mais de ne jamais s’y recoucher, tandis que le reste de la nation dormira sur ses deux oreilles.

Des familles endeuillées

Une journée dans la mort de l’Amérique entre ainsi dans l’intimité des familles des dix garçons assassinés. Gary Younge montre alors les difficultés rencontrées par ces foyers détruits. Les familles tentent tant bien que mal de survivre. Elles se sentent seules et démunies, impuissantes face au manque de moyens mis en œuvre pour simplement trouver et condamner la personne responsable de leurs maux. Peu des meurtriers de ces jeunes ont été traînés en justice : aujourd’hui, il reste même des cas pour lesquels le coupable n’est pas officiellement connu. C’est, entre autres, cette injustice palpable qui consume les familles endeuillées.

En guise d’illustration, Samuel ne semblait avoir aucune histoire. Ses proches ne connaissent donc pas l’identité de la personne qui lui ôte la vie. Sa mère, dévastée, déclare à ce sujet les paroles suivantes.

“And who knows who he is? It coulda been someone he knew. It could have been someone who lived next door. You just shootin’ to be shootin’? You just doin’ what you want to do?”
« Et qui sait de qui il s’agit ? Ç’aurait pu être quelqu’un qu’il connaissait. Ç’aurait pu être quelqu’un qui habitait la porte à côté. Tu tires juste pour tirer ? Tu fais ce que tu veux ? »

Edwin, quant à lui, est tué par son amie par accident. Sa mère est sidérée par le désintérêt de la police quant à la coupable. Au moment où Gary Younge l’interroge, Edwin est décédé depuis plus d’un an et elle attend encore une intervention quelconque de la justice.

“She wasn’t imprisoned. She faced no charges. I called the police to find out why she wasn’t imprisoned. She’s free. She wasn’t even reprimanded. They said there will be justice. There will be a process. But it’s been more than a year. Somebody should be held responsible for this.”
« Elle n’a pas été emprisonnée. Elle n’a subi aucune poursuite. J’ai appelé la police pour qu’ils m’expliquent pourquoi elle n’était pas derrière les barreaux. Elle est libre. Elle n’a même pas été réprimandée. Ils ont dit que la justice serait rendue. Qu’il y aurait une procédure. Mais ça fait plus d’un an. Quelqu’un doit être tenu responsable de ces actes. »

Dix histoires poignantes, dix situations différentes, et pourtant cette même peine inconsolable.

La terrible réalité des armes

Aujourd’hui, les statistiques ne vont pas en s’améliorant. D’après le site The Brady Campaign to Prevent Gun Violence, une organisation américaine à but non-lucratif qui milite pour le contrôle des armes à feu et contre la violence armée, chaque année, 7 878 enfants et adolescents reçoivent une balle (environ 21,6 enfants et adolescents par jour) et 1 584 d’entre eux meurent de leurs blessures[6]. Aux États-Unis, une maison sur trois avec enfants est équipée d’armes à feu, et près d’1,7 million d’enfants vivent dans une maison avec une arme à feu déverrouillée et chargée.

Americans are no more inherently violent than anybody else. What makes its society more deadly is the widespread availability of firearms.
Les Américains ne sont pas plus violents par nature que n’importe quel autre peuple. Si leur société est aussi mortelle, c’est parce que les armes y sont très largement disponibles.

Contrastant très fortement avec une narration fictive dans laquelle l’espoir est permis, Une journée dans la mort de l’Amérique offre une lecture pesante. Les lecteur.rice.s de cet essai ne peuvent espérer une issue positive quant à la vie qui leur est racontée car, comme annoncé en préambule, l’enfant dont il est question est mort. Toutefois, en mettant en exergue l’existence de ces dix jeunes, Gary Younge permet l’appréhension du quotidien des familles de classe moyenne ou inférieure sur le sol états-⁠unien, notamment celui des familles dont le revenu ne suffit pas à garantir la stabilité d’un foyer hors d’une zone à risque. Les sentiments d’amertume et d’impuissance des dix familles endeuillées sont palpables. Il s’agit pourtant d’une journée comme une autre…

L’écrivain interroge alors : si l’accès aux armes était mieux contrôlé, le taux de mortalité des jeunes serait-il moindre ? Quelle est la part de responsabilité du gouvernement états-unien dans ces décès précoces ?

Notes    [ + ]

  1. WIKIPEDIA. Second Amendement to the United States Constitution. Dernière modifiction le 21 février 2021. Consulté le 25 février 2021. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Second_Amendment_to_the_United_States_Constitution
  2. YOUNGE (Gary). America’s war: The killing of Jaiden Dixon and Tyler Dunn in The Guardian. 24 septembre 2016. Consulté le 28 mars 2018. https://www.theguardian.com/world/2016/sep/24/americas-war-the-killing-jaiden-dixon-and-tyler-dunn
  3. Centers for Disease Control and Prevention Wide-ranging ONline Data for Epidemiologic Research (CDC WONDER) est une ressource publique états-unienne permettant la consultation de données relatives à la santé des résidents américains. URL : https://wonder.cdc.gov
  4. Toutes les citations en langue anglaise de cette chronique sont issues du texte original de Gary Younge pour l’édition de Another Day in the Death of America parue chez Nation Books. La version française de ces citations est la traduction offerte par Colin Reingewirtz au sein d’Une journée dans la mort de l’Amérique, ouvrage de la collection « En lettres d’ancre » de la maison d’édition Grasset.
  5. Jaiden, neuf ans (Grove City, Ohio) ; Kenneth, dix-neuf ans (Indianapolis, Indiana) ; Stanley, dix-sept ans (Charlotte, Caroline du Nord) ; Pedro, dix-huit ans (San José, Californie) ; Tyler, onze ans (Marlette, Michigan) ; Edwin, seize ans (Houston, Texas) ; Samuel, seize ans (Dallas, Texas) ; Tyshon, dix-huit ans (Chicago, Illinois) ; Gary, dix-huit ans (Newark, New Jersey) ; Gustin, dix-huit ans (Goldsboro, Caroline du Nord).
  6. Ces moyennes ont été établies à l’aide des données des dernières années disponibles (2014-2018). Elles représentent les décès par balle annuels. URL : https://www.bradyunited.org/key-statistics

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