Une journée dans la mort de l’Amérique de Gary Younge, une non-fiction sur la violence armée aux États-Unis

Une journée dans la mort de l'Amérique de Gary Younge
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Une journée dans la mort de l’Amérique est un ouvrage de Gary Younge. Il paraît en France dans la collection « En lettres d’ancre » des éditions Grasset au mois d’octobre 2017, et est traduit de l’anglais vers le français par Colin Reingewirtz.

Gary Younge est un écrivain, journaliste et animateur de radio britannique né en 1969. Il étudie le journalisme à City University of London et obtient, lors de sa dernière année dans cet établissement, une bourse universitaire du Guardian.
Gary Younge rejoint subséquemment l’équipe journalistique de ce journal d’information. Ainsi, dès 1993 il y travaille en tant que reporter depuis l’Europe, l’Afrique, les États-Unis et la Caraïbe. En novembre 2019, l’écrivain est nommé professeur en sociologie à Manchester University, ce qui le pousse à quitter son poste de journaliste chez The Guardian. Il continue toutefois de proposer de manière ponctuelle des colonnes pour le magazine.

Un jour parmi tant d’autres

Sept enfants ou adolescents sont tués par balle chaque jour sur le sol états-unien. En 2013, l’année choisie par Gary Younge pour l’ensemble de ses recherches, précisément 6,75 enfants ou adolescents ont ainsi été assassinés en moyenne par jour selon la banque d’informations CDC Wonder[1].

Une journée dans la mort de l’Amérique part de ce constat pour dresser un portrait de cette société nord-américaine, une société dans laquelle le port d’armes est légal. L’ouvrage offre de ce fait un reportage précieux sur la violence armée aux États-⁠Unis ; il a pour but de sensibiliser chacun à ce type de violence tout en rendant hommage à la mémoire de ces disparus.

Pour les besoins de son essai, Gary Younge choisit au hasard une journée de l’année 2013 afin de retracer la vie des jeunes qui ont été violemment abattus. Le samedi 23 novembre 2013, dix enfants ou adolescents sont tués par balle sur le territoire des États-Unis. Ils sont tous de genre masculin. Ils ont des origines ethniques différentes : parmi eux il y a sept Afro-⁠Américains, deux Hispaniques et un Blanc. À noter ici que Gary Younge ne sélectionne pas ce jour pour conter les histoires les plus dramatiques ou sensationnelles, il veut avant tout montrer la triste réalité de ce qui s’est produit un jour comme un autre.

This is not a selection of the most compelling cases possible; it is a narration of the deaths that happened.[2]
Il ne s’agit pas d’une sélection des cas les plus sensationnels, mais du récit des décès advenus ce jour-là.

Dix vies anéanties

Jaiden, Kenneth, Stanley, Pedro, Tyler, Edwin, Samuel, Tyshon, Gary et Gustin[3] sont les dix jeunes (enfants ou adolescents) dont la vie s’arrête tragiquement le 23 novembre 2013. Ils sont âgés de neuf à dix-neuf ans ; ils sont dans la fleur de l’âge.

Gary Younge tente d’entrer en contact avec la famille de ces garçons : il se fixe l’objectif de conter au mieux la dernière journée que ces jeunes ont vécue. L’écrivain essaie aussi de reconstituer leur personnalité, leurs traits de caractère. Il dessine ce portrait imparfait, plein de vie, et l’oppose à leur mort. Certains de ces jeunes sont victimes de tirs par accident, d’autres de violence armée liée aux gangs, d’autres encore sont tués parce qu’ils étaient au mauvais endroit au mauvais moment.

Gary Younge analyse ici le contexte social dans lequel ces jeunes vivaient. Il explique ce qu’est le second amendement de la Constitution des États-Unis[4], le texte de loi autorisant le port d’armes, et montre les répercussions de celui-ci pour les États-⁠uniens. Il enseigne ce qu’est la vie d’un foyer aux moindres revenus, obligé de vivre dans des quartiers pauvres où les jeunes sont souvent confrontés aux histoires de gangs. Le journaliste pose un regard sur la manière dont sont traités les délits selon les différences raciales : selon ses sources, « les Afro-Américains ont six fois plus de probabilités que les Blancs d’être incarcérés » aux États-Unis.

Gary Younge évoque aussi le fait qu’aucun de ces meurtres n’a reçu une couverture médiatique importante, seulement parfois une mention de la personne décédée dans un journal local, et encore. La vie de ces jeunes importe peu pour les médias, car malheureusement, leur décès apparaît comme un fait divers banal. Les médias sont blasés, indifférents. Ce sont des cas trop « habituels » pour que cela soit noté à l’échelle nationale. L’essayiste déplore ce manque d’intérêt des médias : comment faire reculer cette proportion à la violence si personne n’a conscience qu’elle existe ?

Those shot on any given day in different places and very different circumstances lack the critical mass and tragic drama to draw the attention of the nation’s media in the way a mass shooting in a cinema or church might. Far from being considered newsworthy, these everyday fatalities are simply a banal fact of death. They are white noise set sufficiently low to allow the country to go about its business undisturbed: a confluence of culture, politics, and economics that guarantees that each morning several children will wake up but not go to bed while the rest of the country sleeps soundly.
À ceux que l’on abat tous les jours dans des endroits et des circonstances variés, il manque la masse critique et la dimension tragique qui attirent les médias nationaux à la manière des tueries dans les écoles et les églises. Loin de mériter l’attention médiatique, ces coups du sort quotidiens ne sont qu’une mort tout à fait banale. C’est un bruit blanc maintenu suffisamment bas pour que le pays entier puisse poursuivre tranquillement ses occupations : c’est une confluence entre culture, politique et économie qui garantit chaque jour à plusieurs enfants américains de sortir de leur lit mais de ne jamais s’y recoucher, tandis que le reste de la nation dormira sur ses deux oreilles.

Des familles endeuillées

Une journée dans la mort de l’Amérique entre dans l’intimité des familles des dix garçons assassinés. Gary Younge montre alors les difficultés rencontrées par ces foyers détruits. Les familles tentent tant bien que mal de survivre. Elles se sentent seules et démunies, impuissantes face au manque de moyens mis en œuvre pour simplement trouver et condamner la personne responsable de leurs maux. Peu des meurtriers de ces jeunes ont été traînés en justice : aujourd’hui, il reste même des cas pour lesquels le coupable n’est pas officiellement connu. C’est, entre autres, cette injustice palpable qui consume les familles endeuillées.

Samuel ne semblait avoir aucune histoire. Ses proches ne connaissent donc pas l’identité de la personne qui lui ôte la vie. Sa mère, dévastée, déclare à ce sujet les paroles suivantes.

“And who knows who he is? It coulda been someone he knew. It could have been someone who lived next door. You just shootin’ to be shootin’? You just doin’ what you want to do?”
« Et qui sait de qui il s’agit ? Ç’aurait pu être quelqu’un qu’il connaissait. Ç’aurait pu être quelqu’un qui habitait la porte à côté. Tu tires juste pour tirer ? Tu fais ce que tu veux ? »

Edwin, quant à lui, est tué par son amie par accident. Sa mère est sidérée par le désintérêt de la police quant à la coupable. Au moment où Gary Younge l’interroge, Edwin est décédé depuis plus d’un an et elle attend encore une intervention quelconque de la justice.

“She wasn’t imprisoned. She faced no charges. I called the police to find out why she wasn’t imprisoned. She’s free. She wasn’t even reprimanded. They said there will be justice. There will be a process. But it’s been more than a year. Somebody should be held responsible for this.”
« Elle n’a pas été emprisonnée. Elle n’a subi aucune poursuite. J’ai appelé la police pour qu’ils m’expliquent pourquoi elle n’était pas derrière les barreaux. Elle est libre. Elle n’a même pas été réprimandée. Ils ont dit que la justice serait rendue. Qu’il y aurait une procédure. Mais ça fait plus d’un an. Quelqu’un doit être tenu responsable de ces actes. »

Dix histoires poignantes, dix situations différentes, et pourtant cette même peine inconsolable.

La terrible réalité des armes

Aujourd’hui, les statistiques ne vont pas en s’améliorant. D’après le site The Brady Campaign to Prevent Gun Violence, une organisation américaine à but non-lucratif qui milite pour le contrôle des armes à feu et contre la violence armée, chaque année, 7 878 enfants et adolescents reçoivent une balle (environ 21,6 enfants et adolescents par jour) et 1 584 d’entre eux meurent de leurs blessures[5]. Aux États-Unis, une maison sur trois avec enfants est équipée d’armes à feu, et près d’1,7 million d’enfants vivent dans une maison avec une arme à feu déverrouillée et chargée.

Americans are no more inherently violent than anybody else. What makes its society more deadly is the widespread availability of firearms.
Les Américains ne sont pas plus violents par nature que n’importe quel autre peuple. Si leur société est aussi mortelle, c’est parce que les armes y sont très largement disponibles.

Contrastant très fortement avec une narration fictive dans laquelle l’espoir est permis, Une journée dans la mort de l’Amérique offre une lecture pesante. Le lecteur ne peut espérer une issue positive quant à la vie qui lui est racontée, car comme annoncé en préambule, l’enfant dont il est question est mort. En mettant en lumière ces dix jeunes, Gary Younge permet l’appréhension du quotidien des familles sur le sol états-⁠unien, notamment celui des familles dont le revenu ne suffit pas à garantir la stabilité d’un foyer hors d’une zone à risque. Les sentiments d’amertume et d’impuissance des dix familles endeuillées sont palpables. Il s’agit pourtant d’une journée comme une autre…

L’écrivain s’interroge : si l’accès aux armes était mieux contrôlé, le taux de mortalité des jeunes serait-il moindre ? Quelle est la part de responsabilité du gouvernement dans ces décès précoces ?

Il est possible de découvrir un extrait de Another Day in the Death of America dans cet article du Guardian.

Notes    [ + ]

  1. Centers for Disease Control and Prevention Wide-ranging ONline Data for Epidemiologic Research (CDC WONDER) est une ressource publique états-unienne permettant la consultation de données relatives à la santé des résidents américains. URL : https://wonder.cdc.gov
  2. Toutes les citations en langue anglaise de cette chronique sont issues du texte original de Gary Younge pour l’édition de Another Day in the Death of America parue chez Nation Books. La version française de ces citations est la traduction offerte par Colin Reingewirtz au sein d’Une journée dans la mort de l’Amérique, ouvrage de la collection « En lettres d’ancre » de la maison d’édition Grasset.
  3. Jaiden, neuf ans (Grove City, Ohio) ; Kenneth, dix-neuf ans (Indianapolis, Indiana) ; Stanley, dix-sept ans (Charlotte, Caroline du Nord) ; Pedro, dix-huit ans (San José, Californie) ; Tyler, onze ans (Marlette, Michigan) ; Edwin, seize ans (Houston, Texas) ; Samuel, seize ans (Dallas, Texas) ; Tyshon, dix-huit ans (Chicago, Illinois) ; Gary, dix-huit ans (Newark, New Jersey) ; Gustin, dix-huit ans (Goldsboro, Caroline du Nord).
  4. D’après Wikipedia, le second amendement de la Constitution des États-Unis « reconnaît la possibilité pour le peuple américain de constituer une milice […] pour contribuer à la sécurité d’un État libre et il garantit en conséquence à tout citoyen américain le droit de porter des armes ».
  5. Ces moyennes ont été établies à l’aide des données des dernières années disponibles (2014-2018). Elles représentent les décès par balle annuels. URL : https://www.bradyunited.org/key-statistics

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